Abdel et Nicolas (1)


Abdel et Nicolas (1)
Texte paru le 2011-10-30 par Kitty   Drapeau-fr.svg
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Template-Books.pngSérie : Abdel et Nicolas

Le temps était gris, la journée banale et les heures semblaient longues à Abdel. Était-ce le lourd couvercle nuageux qui couvrait la région ? Était-ce la lumière terne de ces derniers jours ? Toujours est-il que les élèves manquaient d'entrain. Il les observait de son œil aguerri, se disant qu'il en était de toute façon souvent ainsi à l'issue de l'hiver qui laissait tout le monde exsangue d'énergie. La petite Sophie demeurait désespérément nulle en volley-ball. Malgré toute la bonne volonté que la minuscule brunette y mettait, le ballon semblait allergique à ses mains. Par contre, les deux autres cas "anti-sport" de cette classe avaient bien progressé ces deux derniers mois, à force de suivre ses conseils. Il prit quelques notes qui lui serviraient à formuler ses appréciations pour le contrôle continu nécessaire au bac. Puis il soupira. Ces derniers temps, des relents de tristesse se manifestaient trop souvent à son goût. Et si la joie ne revenait jamais ?

Vingt minutes plus tard, une fois le cours terminé, le matériel rangé et les élèves partis, Abdel alla fermer les vestiaires comme chaque jour avant d'aller manger. Afin de s'assurer que rien n'y ait été oublié, il jeta le coup d'œil rituel. Comme toujours personne n'avait pensé à éteindre la lumière. Alors qu'il s'apprêtait à le faire en râlant intérieurement, il vit la silhouette d'un garçon assis, immobile, là-bas au bout, près des douches. Le garçon, les coudes sur les genoux et le regard fixé au sol, semblait prostré. Pénétrant dans la pièce aveugle, il s'approcha.

— Nicolas ?

Émergeant de sa rêverie, l'interpellé se redressa et considéra son prof.

— Je réfléchissais, dit-il en se levant.

— Tu es sûr que ça va ?

Abdel l'observa mettre son manteau et son sac à dos, tentant de déceler dans ses gestes quelques indices plus explicites sur ce comportement étrange.

— J'ai connu mieux, mais ça peut aller, répondit le jeune, le visage fermé et le regard fuyant.

Depuis plus de dix ans maintenant qu'il enseignait, les affres de l'adolescence n'avaient pour ainsi dire plus de secret pour Abdel. C'est d'ailleurs pour l'écoute sincère qu'il avait toujours su leur prodiguer que ses élèves le respectaient et l'appréciaient.

— Si tu as des problèmes, tu peux m'en parler, tu sais, dit-il en retournant à la porte d'entrée.

Les choses se passèrent alors très vite. À peine Abdel eut-il éteint, qu'au moment de passer devant lui pour sortir de la pièce, le jeune garçon capta son regard du bleu de ses yeux farouches et l'embrassa sur la bouche.

Deux secondes, il subit le contact électrique des lèvres chaudes, deux secondes, la poignée de porte dans une main, le lourd jeu de clés dans l'autre, c'est le temps qu'il lui fallut pour réagir. Alors, avec une violence égale à sa surprise, il repoussa son assaillant.

— Qu'est-ce qui te prend ? s'exclama-t-il.

— Je croyais que vous étiez gay…, fit le garçon en se frottant l'arrière de la tête qu'il s'était cogné à l'embrasure de la porte contre laquelle Abdel venait de le projeter.

Ce dernier, le considéra, éberlué.

— Et alors ? Ça justifierait que tu me sautes dessus comme ça ? Mais, ça ne va pas bien, non ? Apprends à te contrôler, mon grand… Tu as eu de la chance que je ne t'assomme pas !

— Je suis désolé, fit le garçon, sincèrement confus.

— Qu'est-ce qui t'est passé par la tête ? lui demanda Abdel en fermant la porte à clé.

Le lycéen soupira et s'assit sur le banc du couloir.

— Je voulais vérifier un truc.

Le prof, debout devant lui, attendait des explications de pied ferme. Mais Nicolas courba l'échine, les mains jointes sur la nuque.

— J'ai trop la honte, gémit-il.

— Tu voulais vérifier quel truc ? Que les garçons te font de l'effet, c'est ça ? l'interrogea Abdel en s'asseyant à côté de lui, à une distance raisonnable cependant.

Le jeune garçon acquiesça, abattu.

— Ce n'est pas possible que ça tombe sur moi. C'est la cata.

Il avait l'air à la limite de pleurer. Plutôt que d'interrompre son élan avec des conseils vaseux, Abdel resta à l'écoute, attendant qu'il poursuive, mais le gamin resta silencieux.

— Voyons, ce n'est pas la fin du monde.

— Pour moi si. C'est la fin du monde. Je veux être normal, moi. Je voulais une vie heureuse.

— Normal ?

— Oui. Enfin, je ne dis pas ça pour vous…

— Ce n'est évident pour personne d'être heureux, tu sais.

— Quand on est différent, c'est pire.

Abdel soupira, soudain renvoyé aux joyeusetés de ses propres dix-huit ans. Il lui sembla difficile de le contredire.

— Quand on est différent on comprend peut-être certaines choses plus vite que les autres, tenta-t-il.

— Ouais, on comprend plus vite que la vie est merdique, rétorqua le garçon avec un ricanement amer.

— Je ne suis pas d'accord avec toi. Tu vois, moi, malgré mes origines ethniques et mes préférences, j'ai vécu des moments magnifiques. Bien sûr il y a eu des périodes dures, mais c'est comme ça pour tout le monde.

— Donc vous êtes bien gay, fit Nicolas qui avait encore un doute à ce sujet.

— Je ne suis pas sûr que ça te regarde, ni que ça intéresse qui que ce soit, mais oui, je suis gay. Si à ton âge, ça n'a rien d'évident, dis-toi au moins que toi tu ne pars pas dans la vie avec le handicap racial. C'est toujours ça.

Le garçon eut un petit rire désespéré.

— On voit que vous ne connaissez pas mon père. Il est le plus gros handicap qu'un être humain puisse avoir sur terre.

— Tu n'exagères pas un peu ?

— Pour vous donner une idée, s'il avait pu entendre notre conversation, là, maintenant, c'est simple, il aurait pété les plombs et nous aurait descendus tous les deux à coups de carabine.

— Quoi ?

— Il déteste les pédés… et les arabes aussi d'ailleurs… Et il a une importante collection de carabines.

— Ah, je vois.

— Je suis dans la merde jusqu'au cou.

— Écoute, je vais te dire un truc que j'aurais aimé qu'on me dise lorsque j'avais ton âge (j'en aurais peut-être moins bavé à cette période) : ton père, tu ne vas pas vivre avec lui toute ta vie, alors essaye de tenir le coup le temps qu'il faut. Quand tu seras indépendant, tu verras, ça ira beaucoup mieux.

— Dès cet été, bac ou pas bac, je suis pris comme apprenti chez son meilleur pote qui a une entreprise de plomberie et qui ne vaut pas mieux que lui… Je ne sais pas combien d'années il me faudra avant que je gagne de quoi me payer ma propre piaule.

— Il y a des solutions à tout. Si tu ne veux plus vivre avec ton père, il y a la colocation ou les foyers de jeunes travailleurs. Tu es majeur. Tu as le droit de partir.

— Je sais, oui.

— Allez, viens, si on ne bouge pas maintenant, il ne va rien nous rester à manger au self, dit Abdel en se levant.

Le garçon lui emboîta le pas.

— C'est sympa de m'avoir écouté.

— C'est normal. Je suis aussi là pour ça.

— Et désolé pour tout à l'heure.

— N'en parlons plus.

Avant de sortir au grand jour, Nicolas retint Abdel par le bras.

— Abdel ?

— Oui ?

— Ça vous ennuie si on parle à nouveau tous les deux ? Je veux dire, plus tard, à l'occasion… Je ne peux parler à personne d'autre.

Devant cet appel à l'aide à peine voilé, le jeune prof n'hésita pas longtemps.

— Bien sûr. Si tu en as besoin, je suis là.

— Merci.


Plus troublé qu'il ne l'aurait supposé, Abdel rejoignit Suzy comme à l'accoutumée. Elle était sa meilleure amie depuis qu'il avait été muté dans la région, trois ans auparavant. Elle élevait seule sa petite fille de deux ans. Il était souvent chez elle, elle était souvent chez lui. Ils avaient l'habitude d'aller au cinéma au moins deux fois par semaine ensemble, allaient au resto ensemble, faisaient leur footing ensemble. Il savait tout d'elle et elle tout de lui. En comptant la petite dont il s'occupait souvent au point de s'y être attaché, ils formaient presque une vraie famille. Pendant le repas, elle ne manqua pas de remarquer qu'il avait l'air ailleurs et le lui fit remarquer.

— Un de mes élèves de terminale SVT m'a fait son coming out ce matin. Il a plutôt l'air assez mal moralement et ça m'a un peu secoué. Ce n'est pas la première fois que ça m'arrive pourtant, mais je ne sais pas, ça m'a rappelé des trucs…

— Ton élève, ça ne serait pas Nicolas R. ?

— Si, répondit Abdel, étonné.

— J'en étais sûre.

— Ça alors, tu avais deviné ? D'habitude je les détecte avant même qu'eux-mêmes s'en doutent, mais là, j'avoue…

Elle se mit à rire.

— Personne n'est infaillible ! N'empêche, j'ai beaucoup de mal avec ce gamin. Je le trouve arrogant.

— Oui, c'est sûr, il est loin de faire des efforts pour paraître sympa…

— En même temps, quand tu vois le père, tu comprends pas mal de choses.

— Ah, bon ? À ce point là ? Il m'en a un peu parlé, il a l'air de le détester et d'en avoir peur.

— Tu m'étonnes ! Tu n'as jamais entendu parlé du père R. ? Dans le genre, je crois que je n'ai jamais vu un spécimen s'approchant à ce point de la caricature du lepeniste de base !

— Je comprends pourquoi il est angoissé.

— Oui.


Abdel ne recroisa l'adolescent que la semaine suivante alors qu'ils sortaient ensemble du garage à vélos. Nous étions en mars et Nicolas s'étonna qu'Abdel prenne son vélo par un tel froid plutôt que sa voiture. Ainsi, la conversation se noua spontanément entre eux. Si Abdel dévoila, à cette occasion, sa facette écolo, le garçon, de son côté, lui fit subtilement, mais clairement comprendre son désir de se rapprocher de lui. Il n'en était évidemment pas question pour le jeune prof qui s'était toujours imposé comme ligne de conduite de bien séparer sa vie privée de sa vie au lycée. Jamais il ne lui serait venu à l'idée de flirter avec un élève. Il prit donc grand soin d'ignorer les signaux du garçon. Mais ce dernier ne fut pas dupe de cette indifférence forcée et l'interpréta même comme une évidente marque d'intérêt.

Et c'était vrai pourtant, malgré sa détermination irrévocable à rester distant de lui comme de tous ses élèves présents, passés et futurs, Abdel dut bien reconnaître que le jeune Nicolas au regard farouche lui trottait dans la tête un peu trop souvent. Lui ayant promis son écoute, il ne chercherait pas à l'éviter, mais en le côtoyant, il s'exposait à un rapprochement ambigu dont les conséquences éventuelles devraient absolument être évitées. Comme il était honnête avec lui-même, il s'avoua que ce garçon le touchait. Mais ce qu'il ressentait était si confus que même à Suzy, il n'en parla pas.

Comme il était malaisé de discuter librement dans l'enceinte du lycée, Abdel et Nicolas prirent l'habitude de se retrouver au café de la mairie chaque vendredi en fin d'après-midi. Ce jour-là, en effet, ils terminaient à la même heure.

Au fur et à mesure des semaines, ils apprirent à se connaître mieux. Nicolas voyait en cet homme un être rassurant, sage, compréhensif, un être disponible et attirant, en somme un être à aimer. Leurs longues conversations lui firent un bien fou. Il lui dit tout ce qu'il avait sur le cœur depuis la pré-adolescence, chose qu'il n'avait jamais pu faire avec qui que ce soit jusqu'alors : le départ de sa si jeune mère lors de ses dix ans, sa solitude, la découverte angoissée de sa différence, ses désirs et la honte les accompagnant toujours, la peur constante de se trahir…

Abdel, lui, resta très réservé quant à sa vie privée. Il lui donnait les conseils qu'il pouvait, lui posait des questions et, lorsqu'était venu son tour de parler de lui, il évitait toute révélation trop intime. Il lui parla beaucoup de la Kabylie où il emmenait sa mère une à deux fois par an pour qu'elle revoie ses frères restés au pays. Il lui montra la photo du bled qu'il conservait toujours dans son portefeuille.

Nicolas l'écoutait sagement, même si c'est surtout de ce qu'il taisait dont il aurait voulu l'entendre parler. Il compensait cette frustration en s'oubliant dans l'admiration de son visage mobile. Il aimait voir ces petites lumières particulières s'allumer dans ses magnifiques yeux noirs à l'évocation du pays des ses parents. Ce plaisir à le regarder, à l'entendre, était si fort que Nicolas osa un jour se dire à haute voix, dans la solitude de sa chambre, qu'il était amoureux.

Chaque fois qu'il était avec Abdel ou qu'il pensait à lui, il oubliait combien l'homosexualité l'angoissait et le dégoûtait de lui-même, même la peur que lui inspirait son père fut reléguée en arrière-plan. Depuis qu'il pouvait compter au moins sur son amitié et la chaleur de son écoute, il avait cessé de penser à son secret comme à une malédiction.

Il vivait dans la hâte des vendredis et rêvait du jour où, peut-être, il sentirait le moment venu de faire le premier geste explicite. Cependant, pour l'instant, Abdel ne lui avait à aucun moment permis d'espoir de ce côté là. Mais Nicolas gardait confiance, car il savait qu'il l'avait touché et il savait que son cœur était libre. Il était inenvisageable que ce moment n'arrivât pas. En attendant, il se consolait avec son imagination, visualisant les mille scénarios possibles du contact désiré.

Parfois, alors qu'ils étaient en pleine discussion à leur table habituelle, près de la vitre, dans leur café, il se voyait le dévêtir, il se figurait le corps vigoureux dévoiler ses merveilles. Il ne lui en fallait pas plus pour sentir son désir s'enflammer. C'était frustrant mais agréable et il laissait son imagination galoper jusqu'à perdre le fil du dialogue. Peut-être voit-il sur mon visage que je bande, se disait-il.

Mais Abdel, de son côté ne projetait pas un seul instant de quitter ses habitudes de loup solitaire pour céder aux charmes de ce beau blondinet, même s'il percevait chaque vibration de ses attentes. Il était heureux, simplement, de lui apporter ce soutien moral qui lui avait tant fait défaut au même âge. La parole soignerait ses peurs et cela seul importait. Il s'était fait un devoir de rendre confiance en lui à ce jeune garçon trop solitaire et il ne se détournerait de lui que lorsque ce but serait atteint et que ce serait une certitude. Ensuite, il comptait sur les vacances d'été qui arrivaient à grands pas, comme chaque année, pour dénouer naturellement le lien qui avait pu se tisser entre eux.

Mais c'était sans compter sur la détermination de Nicolas. Sans être à proprement parler entreprenant, le jeune garçon osait maintenant se montrer séducteur. De plus en plus souvent, alors qu'ils conversaient, il plongeait dans le sien un regard brûlant qui disait insolemment "je sais que tu sais" et il attendait toujours cette invitation dans les yeux noirs, cette invitation qui ne venait pas. Il aurait bien provoqué les événements, mais la peur le retenait. Il craignait la réaction d'Abdel. Il craignait de tout gâcher. Cette ambiguïté, pesante pour Nicolas et stressante pour Abdel, dura jusqu'au mois de mai. Là, les éléments naturels s'en mêlèrent.

Les beaux jours étant revenus, les deux compères avaient déserté leur café habituel, lui préférant les chemins verdoyants de la campagne environnante. Nicolas, à son corps défendant, avait très souvent accompagné son père à la chasse et, de ce fait, connaissait chaque bois, chaque sentier, chaque pré à la périphérie de la ville. Ils prenaient leur vélo et s'arrêtaient pour marcher lorsque le chemin recherché s'offrait à eux.

Abdel savourait ces instants. Il était fier de constater combien son jeune disciple, car ainsi voulait-il le considérer, avait changé depuis qu'ils se fréquentaient. Il était détendu, plus souriant. Il avait cessé de parler de l'homosexualité comme d'une maladie détestable dont il aurait aimé se guérir et ouvrait davantage son esprit à chacun de leurs débats. Abdel lui parla beaucoup de ses années adolescentes dans la banlieue nord de la capitale, de ses pires bêtises, de la guerre ouverte avec la police, de la misère ambiante mais aussi de cette chaleur humaine que jamais il n'avait retrouvée ailleurs. Il lui expliqua notamment combien il avait souffert de devoir se cacher derrière une image de petit dur pendant toutes les années où il y vécut, afin de ne pas subir les foudres des lois machistes et indubitablement homophobes qui régissaient les relations masculines dans la cité.

Nicolas, qui n'avait jamais entendu parlé des cités parisiennes que par la télévision, se montrait toujours captivé pas les témoignages de son aîné. En comparaison, sa vie provinciale lui paraissait de la dernière fadeur même si, en ce qui concernait l'homophobie ambiante, il ne se jugeait finalement pas mieux loti. Se découvrant toujours plus de points communs, ils échangeaient ainsi leurs souvenirs et expériences respectifs dans une complicité qui semblait vouloir s'affirmer chaque jour. Redoutant cependant qu'Abdel finisse par le considérer comme son petit frère, et aussi parce que le sujet l'obsédait, Nicolas abordait aussi souvent que possible le sujet de la sexualité. Abdel, alors, ne se troublait pas et répondait aussi doctement qu'un sexologue aux interrogations de son jeune compagnon.

Ce jour-là, alors qu'ils se baladaient sur un chemin blanc bordé de prairies, Nicolas venait justement de lui faire quelques confidences sur ses désirs soi-disant honteux et sa culpabilité. Il était bien conscient d'avoir été plutôt cru dans ses propos et cette conversation pour le moins osée avait suscité dans l'air une tension sexuelle palpable. Il y était question notamment de point G masculin et de plaisirs solitaires. Bref, de quoi émoustiller même un sage comme Abdel qui, de nature pudique, cacha son trouble dans l'humour et le rire.

— Dire que je suis en train de parler de ça avec mon prof de gym. C'est bizarre quand on y pense…

— Ça ne me dérangerait pas qu'on change de sujet…

Nicolas lui donna un léger coup de coude complice.

— Hé, hé, tu rougis.

— Mais non, je ne rougis pas.

— Si, si, tu rougis.

— Petit branleur, va !

— Ho, toi, comment tu me parles ! Tu me cherches ?

— C'est toi qui me cherches.

Abdel commença à simuler de manière comique des prises de karaté démonstratives et agitées auxquelles répondit Nicolas sur le même mode et ils éclatèrent de rire.

— Hou là, regarde ce qui nous arrive dessus.

Ils pointèrent le regard ensemble vers le ciel de l'ouest où grossissait un énorme orage. Le vert tendre des prés encore ensoleillés et constellés de coquelicots contrastait de son éclat avec la masse anthracite qui arrivait sur eux à toute vitesse.

— Même en courant, on n'atteindra jamais le bois avant que ça nous tombe dessus, dit Nicolas.

Ces mots à peine prononcés, de grosses gouttes tièdes, très espacées les unes de autres vinrent s'écraser sur le sol crayeux du chemin, y dessinant autant de taches brunes, larges comme des pièces de monnaie.

— La petite grange, là-bas, c'est le seul endroit où on peut s'abriter, dit Nicolas en pointant son doigt vers le nord.

Effectivement, à environ trois cents mètres, à la frontière de deux pâtures, se trouvait un petit abri de bois pour y stocker du fourrage. Ils enjambèrent prudemment les barbelés et, les jambes fouettées pas les hautes herbes coururent jusqu'au petit abri. Mais la pluie s'intensifia si vite que c'est trempés jusqu'aux os qu'ils l'atteignirent.

Trop occupé à reprendre son souffle, Nicolas ne vit pas Abdel ôter son tee-shirt qu'il étala sur une botte de foin après l'avoir essoré.

— Nico, donne-moi ton haut. On va faire sécher, sinon c'est un truc à attraper la crève.

Pris de cours par la vision du superbe torse nerveux et dessiné d'Abdel, le garçon s'exécuta et lui tendit son vêtement trempé sans dire mot. Ils s'admirèrent discrètement. Nicolas se détourna pour regarder le déluge.

Il venait de réaliser que le fameux moment idéal, le moment tant espéré, était peut-être bien celui-là même. Oui, les conditions présentes étaient parfaites pour provoquer un peu les choses. Malheureusement, il se sentit pris d'une crise de timidité tout à fait malvenue. Peut-être était-ce le fait de se trouver lui-même à demi-nu près de lui ? Peut-être était-ce à cause de cette distance constante qu'Abdel mettait entre eux ? Toujours est-il que le garçon sentit une vague de déroute l'étreindre.

— La vache, ça tombe bien. Je ne sais pas combien de temps on va rester coincés ici, dit Abdel, debout à côté de lui, regardant la pluie battante comme lui.

Ils s'absorbèrent en silence dans leur contemplation. Depuis le début de la balade, la tentation d'un baiser travaillait Abdel. Elle s'était brusquement imposée à lui une heure auparavant et n'en démordait plus. Comme à son habitude, et parce que c'était sa philosophie de vie, il avait laissé les choses suivre leur cours et voilà, aujourd'hui, où ce cours le menait : à l'envie d'un baiser. C'était impérieux comme la soif. Sans réfléchir davantage, il posa la main sur l'épaule nue de Nicolas. Celui-ci se tourna vers lui, surpris pas ce contact inattendu. Abdel le regarda bien au fond des yeux, juste le temps qu'il comprenne, et lui déposa sur la bouche un baiser bref et délicat. Ils se considérèrent ensuite, l'un incrédule, l'autre souriant légèrement, tous les deux plus bouleversés qu'ils ne s'y seraient attendus.

— Tu es si étonné que ça ? interrogea Abdel, haussant la voix tant le fracas de la pluie était violent.

— Non. C'est que je venais de faire un vœux et hop, il se réalise la minute d'après.

Ils rapprochèrent leurs corps et leurs visages et s'embrassèrent longuement, cette fois. Le tonnerre crépitait de plus en plus près, les bourrasques de vent s'énervaient et la pluie ne semblait vouloir décolérer. Ce déchaînement des éléments naturels donna à ce baiser un goût d'exceptionnel que ni l'un ni l'autre n'était près d'oublier. Abdel n'avait plus embrassé personne depuis trois longues années et la douceur de cette bouche émue le transporta. Nicolas, lui — si l'on exceptait le baiser volé quelques mois auparavant dans les vestiaires du gymnase —, embrassait pour la première fois et jamais il n'aurait imaginé que ce simple contact puisse se révéler d'un tel pouvoir. Lorsqu'ils s'interrompirent, il en resta pantois tant le désir s'était infiltré partout en lui. Ce qu'il ignorait, c'est que son partenaire avait mis toute son âme dans ce baiser fervent. Il l'avait conçu inoubliable, bien conscient que c'était pour lui sa première fois. S'abreuvant de joie à la contemplation du visage chamboulé du jeune garçon qui ne pouvait plus détacher son regard de lui, Abdel se mordit la lèvre inférieure, résistant avec difficulté à la tentation de remettre cela. Mais Nicolas, le prit de vitesse. Il voulait, sans surprise, savourer cette fois, et bien sentir en lui la confirmation de certains délicieux éveils. Lui tenant doucement le visage, c'est lui qui mena le tendre assaut, lui qui, le premier, provoqua le duel de leurs langues.

Abdel, qui pourtant croyait maîtriser la situation, fut investi à son tour par la crue du désir. Il aurait été tentant de l'assouvir ici, dans la paille piquante et l'odeur de foin humide, mais aucun des deux ne provoqua l'événement. Le plus jeune était trop occupé à découvrir les paysages des ses émois nouveaux et le plus vieux trop heureux de sentir infuser en lui des sentiments et des désirs trop longtemps remisés. De plus le jour commençait à décliner et la pluie — qui, si elle avait faibli en intensité semblait vouloir persister — avait bien refroidi l'atmosphère.

— Tu as la chair de poule.

— Oui, ça commence à cailler.

— Ça n'a pas l'air de vouloir s'arrêter. Je crois qu'on ne va pas avoir le choix. Il va falloir y aller.

— Oui.

Ils n'arrivaient plus à se quitter des yeux, chacun montrant sans vergogne son désir et son éblouissement à l'autre. Nicolas osa passer sa main sur la poitrine d'Abdel, découvrant combien sa peau était douce. Ce seul geste lui fit battre le cœur encore plus vite.

— Je ne pensais pas que ça faisait un effet pareil d'embrasser, dit-il.

Prenant ces mots, à juste titre, pour une invitation, Abdel lui prit le menton et la bouche à nouveau. Il voulait encore le sentir défaillir sous la pression savoureuse car il adorait ça. Les lèvres et les joues plus rouges, les prunelles, sans doute par contraste, plus bleues, la beauté du garçon s'était soudain épanouie comme son sang bouillonnait sous sa peau pâle.

— Tu me fais craquer, murmura Abdel en l'étreignant.

Peu familier des gestes de tendresse, le garçon marqua un petit temps d'hésitation avant de refermer à son tour ses bras sur le corps désiré. Puis il se laissa peser contre lui, humant avec délice les parfums vivants de sa peau.

— Je resterais comme ça des heures, dit-il.

— Moi aussi, tu me réchauffes, plaisanta Abdel.

— Je crois que je suis amoureux de toi.

Avant de lui répondre, le jeune homme desserra leur étreinte afin de lui faire face.

— Il y a certains mots qu'il ne vaut mieux pas utiliser prématurément, lui dit-il avec un sourire ému.

— Je suis sincère. C'est vrai, tu sais. Je suis dingue de toi.

— Je sais que tu es sincère. Mais, je préfère qu'on laisse un peu les choses se faire d'elles-mêmes avant de se faire de grandes déclarations, c'est tout.

— Je comprends.

Ayant toujours du mal à réaliser ce qui venait de se passer, Nicolas le regarda de très près, très attentivement et, comme pour mieux y croire, baisa encore trois fois, brièvement, ses lèvres merveilleuses, ses lèvres douces qu'il voulait bien lui laisser.

— Tu fais quoi ce soir?

Abdel plissa les yeux, avec l'air de réfléchir intensément.

— Attends, je ne sais plus. Je crois que j'ai prévu de faire des choses pas très catholiques avec un garçon…

— Je vois. Et quel genre de choses ? répondit Nicolas en riant.

— Je ne sais pas, on n'a rien précisé… Des caresses, des baisers, peut-être plus. Ça sera comme il veut.

— Ça sera plus, bien plus, l'interrompit Nicolas, affolé de s'entendre prononcer cela, comme dépassé par sa propre spontanéité.

— On pourrait passer la soirée ensemble.

— Même la nuit si tu veux. Mon père s'est absenté jusqu'à mardi. Je dois nourrir les chiens deux fois par jour, c'est ma seule obligation pour les trois jours qui viennent.

— Vive mai et ses jours fériés!

Ils remirent leur tee-shirt, toujours humides, et s'en retournèrent sous la pluie désormais fine et serrée. Nicolas tremblait. Il n'aurait su dire si c'était de froid, de nervosité ou de joie. La prairie qu'ils durent retraverser en sens inverse s'était si bien changée en vaste éponge avec toute cette eau, qu'ils atteignirent le chemin les jeans couverts de boue et d'herbe jusqu'à mi-cuisse. Comme le chemin descendait et parce qu'ils avaient hâte de se retrouver au sec, ils coururent jusqu'à la route où leurs vélos couchés dans l'herbe les attendaient. Alors qu'ils enfourchaient leur deux-roues, Abdel lui décocha ce sourire tuant qui le rendait si beau.

Nicolas, essoufflé, trempé et heureux comme il ne se souvenait pas l'avoir été un jour, se laissa porter par cette vague de félicité puissante. Il l'adorait. Oui, parce qu'il avait ce sourire, parce que sa bouche avait ce dessin émouvant, parce que sa voix était tendre, parce que son cœur et ses mains voulaient le découvrir, lui, le petit pédé refoulé, puceau de surcroît, pour tout cela et pour un tas d'autres raisons ineffables, il l'adorait. Légers, insouciants comme des enfants, ils parcoururent sous la pluie toujours battante, les six kilomètres qui les séparaient du domicile d'Abdel.


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