Abdel et Nicolas (10)


Abdel et Nicolas (10)
Texte paru le 2012-02-24 par Kitty   Drapeau-fr.svg
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Template-Books.pngSérie : Abdel et Nicolas

Comme tous les jeudis soir, Suzy était venue faire la cuisine chez Abdel. C'était devenu un rituel auquel ils étaient très attachés. La jeune femme apportait le panier hebdomadaire de légumes bio de saison qu'ils achetaient en commun et, dans la joie et la bonne humeur, ils se lançaient ensemble dans la confection d'un plat, nouveau à chaque fois. Elle choisissait les recettes sur Internet, ni trop faciles ni trop compliquées, et marquait un point d'honneur à les réussir. En plus, comme elle ne travaillait pas le vendredi et qu'Abdel, lui, ne commençait qu'à quatorze heures, ils pouvaient prendre tout leur temps et même veiller sans se soucier de l'heure. Ils cuisinaient donc, dégustaient ensuite le plat qu'ils venaient de préparer, et bavardaient jusqu'à plus d'heure. Quand la fatigue s'imposait, ils dépliaient le canapé pour Suzy et, le lendemain matin, poursuivaient leurs multiples conversations en prenant le petit-déjeuner ensemble. Bref, les jeudis soir constituaient un bien agréable avant-goût du week-end. Grâce à ces séances amicales, toujours rigolotes, et au final fort instructives, Abdel avait même fini par prendre goût à la cuisine. Lui qui, faute de motivation, n'avait jamais été très doué en la matière, s'amusait comme un petit fou et progressait.

Ce jeudi-là, ils se lancèrent dans la confection d'un succulent sauté de poulet et d'héliantis à l'estragon. Suzy dirigea les opérations avec sa pétulance habituelle et Abdel suivit à la lettre ses instructions, comme le bon apprenti-cuisinier qu'il était. Tout contents d'eux, ils se régalèrent et terminèrent leur assiette bien plus vite qu'il n'en n'avaient préparé le contenu.

Il n'était pas loin de vingt-deux heures trente quand Suzy coucha Lola dans son lit-parapluie. Il était grand temps, la petite tombait de sommeil. Du haut de sa chaise-haute, et de ses vingt-six mois, elle avait absolument tenu à participer au repas des adultes, mais la fatigue, fatalement, avait fini par être la plus forte. Après toute cette vie, le crépitement des aliments rissolant à feu vif et les gazouillis de l'enfant, le calme s'imposa. Ils traînèrent à table en sirotant paisiblement un dé de digestif, une poire distillée maison par un voisin de Suzy, une merveille.

— Ça doit faire cinquante fois que tu regardes ton téléphone, fit remarquer la jeune femme.

— Oui, je sais… D'habitude Nico m'appelle vers neuf-dix heures. C'est bizarre. Je commence à être un peu inquiet.

— Et bien, appelle-le, toi.

— J'ai essayé. Je tombe sur sa boîte vocale.

Il réessaya devant elle, la mine préoccupée. C'était le répondeur, encore.

— Peut-être qu'il s'est simplement couché tôt. Tu as des raisons de te faire du souci ?

— Oui, un peu… Il m'a dit qu'il allait parler franchement à son père cette semaine.

— C'est-à-dire ?

— Il voulait tout lui dire : son envie de le quitter, son homosexualité, tout, quoi… J'espère que ça n'a pas dégénéré.

— Pauvre gamin, il a du courage. J'ai essayé de lui parler une fois, au bonhomme, laisse tomber. Plus borné, tu meurs !

— S'il n'y avait que ça, encore. Moi, c'est sa violence qui m'inquiète.

— Écoute, s'il n'a pas appelé d'ici minuit, on passera jeter un coup d'œil chez lui, d'accord ?

— D'accord.

Ils débarrassèrent et firent la vaisselle en parlant du père de Nicolas. Ainsi en allait-il du pouvoir des gens nocifs : ils plongeaient les autres dans une telle perplexité que, même absents, ils parvenaient à parasiter les esprits de leur présence hostile.

Ils sursautèrent d'un même bond lorsque la sonnerie de l'interphone retentit. Ils se regardèrent, tout d'abord surpris, puis soudain Abdel comprit. Il sut. Ça ne pouvait pas être un hasard. Anxieusement, son torchon encore dans la main, il se rua sur le haut-parleur.

— C'est toi, Nico ?

— Ouais… C'est moi.

— Quel soulagement ! Monte.

Lorsqu'il lui ouvrit la porte et qu'il le vit, lorsqu'il vit tout ce sang séché sur son visage, son air hagard, il en resta pétrifié d'épouvante.

— Oh, c'est pas vrai ! Mais, qu'est-ce qui t'est arrivé, mon cœur ? Tu as eu un accident ?

Son esprit réfuta la vérité, cette vérité qui pourtant s'imposait. Il avait dû tomber de son vélo, se faire renverser par un automobiliste, ce ne pouvait être que ça… Pourtant, cette seconde que dura sa stupeur, juste avant qu'il ne le fît entrer précipitamment, il eut le temps d'observer des détails plus alarmants le uns que les autres : des sillons sales de larmes séchées sur ses joues et son menton, son tee-shirt déchiré au col, auréolé de sueur au niveau de la poitrine et des aisselles et surtout, surtout, le pire de tout, d'inquiétantes marques rouges au niveau du cou. Nicolas qui, complètement sonné, avait marché droit devant lui en mode automatique, n'avait strictement aucune conscience de son allure effrayante. À vrai dire, dans l'état où il se trouvait, se préoccuper de sa mise ne l'avait pas même effleuré.

— Oh, mon dieu ! Nico ! Qu'est-ce qui s'est passé ? Renchérit Suzy, la main devant la bouche.

— Assieds-toi. Voilà, mets-toi à l'aise. Tu as mal quelque part ? Tu veux qu'on fasse venir un médecin ? Pourquoi est-ce que tu ne m'as pas appelé ? Tu n'as pas pu ? C'est pas possible, tout ce sang ! Comment tu t'es fait ça ? Raconte-moi, Nico, dis quelque chose.

— C'est bon, je vais bien. Et, si tu arrêtais de paniquer comme ça et de partir dans tous les sens, je pourrais peut-être en placer une…

— Excuse-moi. OK. Vas-y. Je me tais. Qu'est-ce qui s'est passé ? Fit Abdel, accroupi près de lui, une main crispée sur sa cuisse.

— Mon père m'a foutu dehors, c'est tout. Voilà, ce qui s'est passé. Je savais que ça se passerait comme ça.

— Mais… Mais… Ce n'est quand même pas lui qui t'a mis dans cet état. Tu t'es vu ? C'est quoi tout ce sang ? Tu dois avoir un mal de chien !

Abdel, complètement affolé, tour à tour, lui arrangeait les cheveux et lui frôlait le front du pouce sans oser approcher de la zone blessée. Le garçon se tâta à l'endroit où il s'était cogné, cet endroit que son amoureux fixait avec tellement d'inquiétude.

— Ça ? C'est rien. Je me suis cogné en tombant.

— Tu t'es cogné ? Mais, tu t'es cogné contre quoi ? Et pourquoi tu es tombé ? C'est arrivé où ? Chez ton père ? C'est chez ton père que c'est arrivé ?

— Oui, c'est arrivé chez mon père, pas sur la lune.

— J'hallucine, murmura Abdel, sens dessus dessous. Suzy, s'il te plaît, tu pourrais me ramener le petit miroir de la salle de bains, tu sais, celui qui est sur le meuble à gauche ? Demanda-t-il d'une voix blanche, sans parvenir à détourner son regard de lui.

Elle s'exécuta, revint avec l'objet et le tendit à son ami, qui, à son tour, le tint face au jeune garçon. Ce dernier eut un choc en voyant son reflet. Crasseux, débraillé et ensanglanté comme il était, il ressemblait à un zombie. Il comprit mieux la réaction d'Abdel et Suzy. Une impressionnante quantité de sang avait formé une croûte noire et irrégulière de son sourcil à l'angle de sa mâchoire… Il ne l'avait même pas senti couler. Il déglutit, repoussa la glace. La réalité de ce qu'il venait de subir revint brutalement à la surface, comme un coup de poing.

— On s'est battus, je suis tombé… Et j'ai fait la route à pied jusqu'ici, c'est pour ça que suis crade, articula-t-il d'une voix presque inaudible, les yeux baissés sur ses mains jointes.

— Laisse-moi voir un peu ça, fit Suzy en lui soulevant une mèche de cheveux pour lui dégager le front.

Nicolas eut un léger mouvement de recul. Ça lui faisait trop bizarre d'être touché si familièrement par sa prof…

— Je ne vais te faire mal, ne t'inquiète pas. J'ai fait des études d'infirmière avant de choisir l'enseignement. Viens, on va nettoyer tout ça, fit-elle en l'entrainant vers la salle de bains. Est-ce que tu as vomi ?

— Non.

— Tu as eu des nausées ?

— Non plus…

— Bon, a priori tu n'as pas de traumatisme crânien. Si tu as le moindre vertige ou haut-le-cœur, on t'emmène à l'hôpital.

— Oh, non, pitié, pas l'hôpital.

— Mieux vaut prévenir que guérir… Un choc à la tête, ce n'est jamais anodin.

Abdel, les suivit jusqu'à la salle de bains, que Suzy transforma en infirmerie en un clin d'œil. Nicolas, assis au bord de la baignoire, se laissa faire.

— Alors ? Comment c'est ? S'enquit Abdel, dès qu'elle eut nettoyé un peu le sang séché.

— Ça va. La plaie a l'air nette. Il y a eu plus de peur que de mal. Tu vas avoir une bosse et peut-être une petite cicatrice, c'est tout, fit-elle à l'adresse du jeune garçon avec un sourire.

Appuyé bras croisés dans l'embrasure de la porte, Abdel s'enferma dans un mutisme ombrageux en observant son amie désinfecter la plaie avec des gestes précis. Une rage mauvaise grondait en lui.

— Et c'est quoi ce que tu as au cou ? Ces traces rouges, là.

La question, prononcée froidement, avait claqué dans le calme revenu comme un coup de fouet. Nicolas se tut. Il ne savait que trop ce que la réponse provoquerait dans le cœur d'Abdel.

— Ce sont… Ce sont des traces de strangulation ? C'est ça, Nico ? Fit Suzy, hésitante.

Nicolas opina imperceptiblement, l'air honteux comme si c'était sa faute. Il semblait à la limite de s'effondrer. Qu'il détestait ce rôle de victime !

— J'vais lui marave sa gueule à c't'enculé, cracha Abdel en quittant la pièce.

— Abdel, non ! Cria Nicolas, sans avoir la force de se lever. Dites-lui de ne pas y aller, supplia-t-il Suzy.

La jeune femme lui prit la main, la pressa d'autorité sur la compresse qu'elle venait de lui appliquer sur sa blessure, car le sang s'était remis à couler un peu, et se précipita à la poursuite de son hôte en grommelant. Elle trouva le jeune homme au salon, qui cherchait quelque chose avec un regard qu'elle ne lui avait encore jamais vu, un regard haineux, effrayant.

— Abdel, calme-toi.

— Me calmer ? Me calmer ? Tu as vu dans quel état il l'a mis ? Je vais lui faire sa fête à ce fils de pute. Où sont ces foutues clés de voiture ?

Elle s'approcha de lui, le prit par les épaules pour qu'il cesse de s'agiter, et capta son attention de son regard le plus persuasif.

— Déjà, parle moins fort, tu vas réveiller Lola. Reprends-toi. Qu'est-ce que tu vas faire, hein ? Débarquer chez lui pour l'agresser ? Cette ordure va t'accueillir au fusil de chasse. C'est ça que tu veux ? Que ça se termine en drame ?

— Il ne va pas s'en sortir comme ça. Il s'agit d'une agression, d'une tentative de meurtre, même !

— Et alors quoi ? Tu veux faire justice toi-même ? Ne sois pas stupide, enfin ! Je ne minimise pas la gravité des faits, mais, pour le moment, ton petit mec crève d'inquiétude que tu te mettes en danger. Il a besoin de toi, Abdel. Il a besoin de toi, là, maintenant, insista-t-elle en pointant un doigt en direction de la salle de bains.

Les paroles de sagesse et le calme de son amie lui en imposèrent suffisamment pour que sa bouffée de rage se disloque d'un coup. Il secoua doucement la tête et se décomposa.

— Il a failli le tuer, murmura-t-il en retenant douloureusement son envie de pleurer. J'ai déjà perdu Dom, c'est bon maintenant, j'en ai marre.

— Hé, ressaisis-toi ! Nico, il est là, bien vivant, et il t'attend. Pense un peu à lui au lieu de t'apitoyer sur ton sort. Allez, va le réconforter. Aide-le à prendre une douche. Ne le laisse pas seul. Appelez-moi quand vous avez fini, je lui ferai un pansement nickel.

— Ok… On va faire quoi, Suzy ? On ne va pas en rester là, quand même ?

— Écoute, on parlera de tout ça demain. Toi ou moi, on ne peut pas grand chose. C'est au gamin de décider ce qu'il veut faire. C'est à lui de voir. Il pourra poursuivre son père en justice pour ce qu'il vient de lui infliger, mais il n'en aura peut-être aucune envie. Et, très franchement, je ne pense pas qu'il soit en état de réfléchir à tout ça ce soir… Déjà, demain, on l'emmènera à l'hôpital pour qu'il se fasse examiner. J'y tiens. Il faudra aussi qu'il récupère ses papiers chez lui, ses affaires, tout ça. Il va falloir qu'on agisse intelligemment. De ton côté, essaye de le faire parler, qu'il te dise exactement ce qui s'est passé pendant que c'est encore frais. Ça serait sain qu'il vide son sac. Mais, pour le moment, il a besoin de se reposer. Pendant que vous êtes à la salle de bains, je vais aussi lui préparer un truc à manger…

— Tu as un de ces sang-froid… Tu me bluffes, dit-il, sincèrement admiratif.

— Je ne suis pas amoureuse de lui, moi, sourit-elle. Allez, va le rejoindre.

Abdel retrouva Nicolas en pleurs, assis recroquevillé au pied de la baignoire, la tête cachée dans les bras. Il s'assit par terre à côté de lui et le prit contre sa poitrine en murmurant "Je suis là, mon cœur". Il le laissa pleurer tout son saoul en le berçant doucement, le menton dans ses cheveux.

— Raconte-moi tout, Nico, tenta-t-il lorsqu'il se fut calmé.

— Non, tu vas t'énerver, après, répondit le jeune, la voix encore enrouée de larmes.

— Je te promets que non.

— Jure-le.

— Je te le jure.

Alors, l'adolescent lui raconta tout, assis là, sur le tapis de bain. En fait, il avait un irrépressible besoin de parler. Il lui répéta le dialogue qu'il avait eu avec son bourreau, lui décrivit l'enchaînement des événements, chacun de leurs gestes, aussi fidèlement que sa mémoire le lui permit. Il parla vite, comme on raconte un cauchemar un peu insaisissable. Abdel, frémissant de révolte à chaque nouvelle révélation, prit sur lui pour ne pas se laisser dominer par la colère. Il ne l'interrompit pas une seule fois.

— Et voilà, conclut Nicolas, après son long monologue. J'ai voulu prendre mon vélo pour venir, mais il m'en a empêché. Il m'a dit qu'il était à lui, comme les fringues que j'avais sur moi et qu'il était déjà bien sympa de pas m'obliger à me mettre à poil… De la fenêtre du salon, il a pointé son fusil sur moi. Je le sentais prêt à me descendre. Sérieux, j'ai cru que j'allais me pisser dessus de trouille. C'est vraiment à ce moment là que j'ai eu le plus gros flip.

Le garçon, un peu alerté par son silence, considéra son interlocuteur.

— La vache, tu as les yeux qui lancent des éclairs.

— J'ai des envies de meurtre, là, tu vois.

— Le tuer ? Ça lui rendrait service. Moi j'aimerais qu'il vive très longtemps, très seul, et qu'il en chie. Je lui souhaite le pire. La mort, ce n'est pas assez méchant.

— Mouais…

— Je pue… Je me sens vraiment dégueulasse.

— Lève-toi. Je vais t'aider à prendre ta douche.

— Je suis pas handicapé, quand même, c'est bon ! Râla l'ado.

— Instructions du "docteur Suzy". Je ne dois pas te laisser seul, répliqua Abdel, rassuré de le voir se rebiffer.

Le gamin, trop fatigué pour discuter, se laissa faire. Finalement, ce n'était pas une si mauvaise idée : ses paumes en feu, d'où il fallut désincruster à la pince-à-épiler quelques petits graviers douloureux, furent ainsi épargnées par les frottements et le contact du savon. Il prit même tellement de plaisir à se faire shampouiner et savonner par les douces mains de son amant, qu'il faillit s'endormir assis au fond de la baignoire.

Une fois propre, en caleçon et tee-shirt tout frais, Nicolas se laissa panser par Suzy. Puis, après qu'il eut mangé un bout, tout le monde alla au lit. Il était tout de même presque deux heures du matin. La tête à peine calée au creux de l'épaule d'Abdel, Nicolas sombra dans un sommeil de plomb.


Vers six heures du matin, aux premières lueurs de l'aube, un cauchemar agita violemment le garçon dans son sommeil. Abdel, réveillé en sursaut par ses mouvements et ses pleurs, mit une bonne minute à le sortir de l'inconscience en l'apaisant de douces paroles. Après, Nicolas ne voulut plus fermer les yeux.

— Rendors-toi. T'inquiète pas pour moi, dit-il en se moulant étroitement contre son dos.

Mais, en place et lieu du sommeil, c'est le désir qui vint mobiliser les pensées d'Abdel. Le chaud contact du corps de Nicolas, ce contact qui lui avait si cruellement fait défaut tous ces temps-ci, lui fit monter d'inavouables envies. Mais il fallait que le gamin se repose. Il garda pour lui ses pulsions et tenta de se rendormir, sans succès cependant.

Au bout d'un long moment de silence et d'immobilité, Nicolas remua un peu et se colla plus fort à lui. Abdel sentit son cœur faire un bond. Il bandait lui aussi. Histoire de voir jusqu'où le désir de son jeune amoureux oserait s'exprimer, il se retint de lui sauter dessus pour lui arracher son caleçon et continua de faire semblant de dormir. Mais, quand Nicolas chuchota "je t'aime" en se caressant les lèvres à sa nuque, il craqua. C'en était trop. Précautionneusement, car ses éraflures devaient encore être sensibles, il lui prit la main qu'il avait abandonnée sur son flanc, et la guida jusqu'à son bas-ventre.

— Caresse-moi.

— Je ne voulais pas te réveiller… Désolé.

— Caresse-moi.

Le garçon saisit sa queue déjà gonflée et acheva de la faire durcir entre ses doigts. Ce faisant, il le bécota derrière l'oreille pour lui donner la chair de poule, et pressa sa propre érection contre ses fesses en ondulant subtilement des reins. Ces minutes électriques et tendres en annoncèrent d'autres plus qu'alléchantes.

Le soleil levant passa entre les rideaux, traversant la pièce jusqu'au mur au-dessus d'eux. Un fin rayon n'allait pas tarder à les atteindre. La lumière qui parvenait à filtrer au travers des rideaux rouges enflamma la pièce.

Abdel se retourna. Il avait besoin de le regarder, de le prendre dans ses bras, d'aimer sa bouche. Leurs torses et leurs langues s'aimantèrent, leurs jambes se mêlèrent et le caleçon de Nicolas se retrouva en moins de deux sur la moquette.

— Montre-moi comme tu m'aimes, murmura le garçon.

Il n'eut rien à dire de plus. Abdel s'allongea sur lui, ses mains à ses poignets, sa bouche sur la sienne. Il voulait le boire, le sentir, lui faire tout le bien du monde. De son côté, Nicolas ne se souvenait pas avoir jamais autant désiré lui appartenir. Il se livra corps et âme, sans lui laisser le loisir d'entamer le moindre préliminaire. Abdel prit possession de lui avec douceur, presque prudemment, un peu comme la première fois qu'ils avaient couché ensemble — sauf que cette fois-ci, Nicolas se laissa faire sans chercher à le provoquer —, et il lui fit l'amour longuement, avec la lenteur la plus fervente.

Le ressac attentionné de son sexe en lui envoûta littéralement le jeune garçon, lui procurant un bonheur intense, en plus d'un plaisir immédiat à la constance exceptionnelle. C'était si bon, si parfait, qu'ils firent durer sans se soucier d'atteindre la jouissance. Dans un autre contexte, le fougueux blondinet se serait impatienté, lui aurait rappelé qu'il n'était pas une petite chose fragile à ménager, pourtant, ce matin-là, c'était d'attention et de preuves d'amour, plus encore que de plaisir brut, dont il avait besoin.

À force, la volupté issue de la tendre possessivité d'Abdel finit par le mettre en transe. Gémissant, en pleine extase, le jeune garçon souhaita que jamais cela ne cesse. Il était sa plage et Abdel son océan. Ses vagues, sur lui, ne pouvaient s'interrompre.

Mais, au bout de vingt minutes à l'aimer ainsi en le dévorant des yeux, Abdel faillit se laisser surprendre par la jouissance. En sueur, le cœur battant à tout rompre d'avoir frôlé l'orgasme, il dut ralentir jusqu'à presque s'immobiliser. Il tenta de faire patienter un Nicolas aux abois en accaparant son attention de l'un de ses voluptueux baisers dont il avait le secret. Si son jeune partenaire s'abandonna volontiers à sa bouche, cela n'atténua en rien le feu qui le brûlait. "Continue, continue", répétait-t-il en ondulant sous lui pour l'inciter à reprendre le rythme de ses pénétrations. Lui aussi était en nage, haletant, ivre de plaisir.

— Ne remue pas comme ça, je ne tiens plus, le prévint Abdel.

— Justement, viens. T'arrête pas.

Sa chair lubrifiée d'envie, serrée autour de lui, était si accueillante, si bouillante de vie… Abdel ne se fit pas prier, il remit en branle la belle mécanique de ses reins — Nicolas en râla de bonheur — et, comme il le redoutait, il eut beau ne rien accélérer sur le moment, la jouissance se mit à lui crépiter dans les nerfs de la tête aux pieds. Inutile de résister, le moment était venu… Alors, il lui cala un bras sous la nuque, lui souleva la cuisse en la prenant sous la pliure du genou et, ardent et magnifique, se mit à bouger plus vite et plus fort en égrainant d'irrépressibles plaintes rauques. Il se réfugia le visage dans l'oreiller pour étouffer le rugissement libérateur qui lui montait du ventre. L'orgasme qui le submergea fut d'une puissance effrayante et bouleversa Nicolas au passage. Celui-ci le sentit se bloquer au fond de lui de toutes ses forces, trembler de tout son être, il sentit les soubresauts de son sexe dans l'éjaculation, et son cœur résonner avec une violence inouïe contre son sein…

Le jeune homme foudroyé mit cinq bonnes minutes à revenir parmi les vivants, caché dans le cou de son jeune partenaire, son sexe encore tendu d'émoi dans sa chair. Dans la paix revenue, Nicolas lui caressa la nuque en l'écoutant s'apaiser peu à peu. Son souffle et son cœur reprirent un rythme calme, il débanda entre ses cuisses mouillées, et la sueur qui le couvrait s'évapora. Divinement délassé, Abdel ne tarda pas à s'assoupir dans la position où il se trouvait, allongé sur son partenaire, partenaire qui bandait toujours à n'en plus pouvoir…

— J'aimerais te prendre, fit le jeune garçon, dans le silence de la chambre, que seul perturbait le pépiement excité des oiseaux, dehors.

La déclaration ranima Abdel d'un coup. Il rouvrit tout grand les yeux, se suréleva pour interroger son visage.

— Tu veux dire que tu aimerais essayer un jour, ou que tu aimerais là, maintenant ?

— Je veux dire là, maintenant, tiens !

Enlacés dans le filet de soleil orange qui leur touchait maintenant la peau, ils se sourirent et s'embrassèrent.

— Ça veut dire que tu veux bien ? Fit Nicolas.

En guise de réponse, Abdel le libéra de son poids, et attrapa sur la table de nuit le vaporisateur d'huile d'argan qu'il utilisait chaque soir pour ses mains et son visage. Allongé face à lui, le visage tout près du sien, il lui en enduisit le sexe avec soin, son sexe dur et fier qui lui glissait déjà si bien dans la main… Il fit durer exprès pour bien s'en affamer, laisser l'idée se développer… Nicolas, lèvres entrouvertes et paupières mi-closes, s'abandonna aux douces mains avec béatitude, en écoutant ses envies grandir.

Abdel lui passa l'huile et se mit sur le ventre en se calant un oreiller sous le bassin. De lui-même Nicolas s'installa derrière lui, à genoux entre ses cuisses, et le prépara à son tour. Comme son corps était beau dans l'atmosphère dorée qui les enveloppait ! Dire qu'il allait lui appartenir complètement ! Il lui flatta le dos, les reins, insista particulièrement sur les fesses, ses belles fesses parfaitement galbées, lisses, duveteuses et musclées, avant de les lui écarter pour y appliquer l'huile. Il procéda avec délicatesse, tout d'abord très concentré, un petit bout de langue entre les lèvres, puis de plus en plus excité… Rien ne comptait plus que l'union qui se profilait. C'était si alléchant de le voir s'ouvrir à ses caresses de plus en plus pénétrantes, de l'entendre soupirer, de voir ses reins s'animer et l'inviter.

— Oh… Tu finirais par me faire jouir, comme ça, lui dit-il en se prenant les fesses à pleines mains d'une manière délicieusement obscène.

Sa queue toute huileuse en feu, Nicolas se mit à le doigter carrément de l'index et du majeur, en songeant que, dans quelques instants, c'est sous la force de ses coups de reins qu'il allait geindre de plaisir. Il insista jusqu'à ce qu'il bande dur et, seulement alors, il l'invita à se mettre sur le dos. Il lui passa ses mains graissées sur la poitrine, dont la fine toison brune l'excitait tant, sur les abdominaux, si fermement modelés, et sur le ventre, si souple, puis il fixa toute son attention sur son anus en se masturbant lentement. Malgré son pansement au-dessus de l'œil et ses hématomes, une puissance virile et juvénile splendide se dégageait de toute sa personne. Il irradiait littéralement de sensualité et Abdel, lui aussi, se trouva captivé par sa beauté blonde exacerbée par la concupiscence. Il se caressa l'intérieur des cuisses en murmurant "Viens". Alors, Nicolas, de son gland luisant, força son anneau serré en s'aidant de la main. Il voulut entrer vite, comme lui-même aimait être pénétré, mais Abdel le freina d'un "Doucement" douloureux.

— Tu sais, ça fait longtemps, alors vas-y mollo…

Le garçon s'enfonça donc en lui très progressivement. Malgré l'huile d'argan, les massages préparatoires et l'envie, Abdel crut bien qu'il allait en déchirer le drap. Le temps que dura la douleur, il eut presque l'impression de perdre sa virginité une seconde fois. Ça, il la sentit passer la belle queue dodue de Nicolas ! Mais c'était un prix dérisoire à payer en contrepartie des imminentes et divines sensations qui n'allaient pas tarder à fleurir en lui. Il le savait d'expérience.

Lorsqu'il lui eut introduit toute sa longueur, Nicolas, profondément ému, resta là tout bête, au-dessus de lui, en appui sur ses poings. Attendri par son incertitude, Abdel le prit par la nuque afin qu'il se penche sur sa bouche. Pendant qu'ils approfondissaient leur baiser avec passion, Abdel, se mit à bouger sous lui pour lui donner le signal. Alors, pour la toute première fois, sans cesser de l'embrasser, Nicolas se mit à remuer timidement en lui, avec une adorable maladresse. Immédiatement, Abdel sentit sa prostate enfler de bonheur au contact de son gland. Dans ce sens-là aussi, il semblait que leurs corps fussent taillés l'un pour l'autre. Ces premières fulgurances délicieuses le détendirent, les tiraillements disparurent, ses muscles rectaux achevèrent de s'épanouir, et une jouissance presque oubliée se leva à l'horizon de ses sens.

Maintenant sur les coudes, pour rester près de lui et mieux sentir vivre son sexe contre son ventre mouvant, Nicolas libéra progressivement l'élan naturel de ses reins et se laissa envahir par de nouveaux merveilleux émois physiques. Avec le rythme, l'assurance vint. Découvrir la facette passive de son amant le fascina autant que les sensations elles-mêmes.

— Ça va, c'est bon ? S'enquit-il entre deux langoureux baisers.

— On dirait que tu as fait ça toute ta vie, soupira Abdel avec bonheur. Et pour toi ?

— Oh, oui… Ça fait drôle, mais c'est mortel !

Ce nouvel Abdel qu'il tenait sous le pouvoir de sa virilité, cet Abdel tout à lui, offert et langoureux, il l'aimait déjà autant que l'autre. Ce sentiment de puissance qui l'avait déjà effleuré lorsqu'il lui tenait la tête pour l'obliger à le sucer plus fort commençait à lui plaire. Ses mains dans ses cheveux, son visage frôlant le sien, il sut que c'était le bon moment pour faire prendre à ses coups de reins une tournure nettement plus agressive. Il était bien déterminé à le rendre fou, il voulait le voir perdre la tête comme lui arrivait à lui faire perdre la sienne lorsqu'il le possédait.

Sous l'assaut de cette tempête grandissante d'énergie juvénile, Abdel s'agrippa à ses flancs et se mit à gémir son plaisir. Leurs corps se choquèrent bientôt jusqu'à claquer bruyamment l'un contre l'autre. Nicolas ne l'embrassait plus. Plein de maîtrise, tout sérieux, il le regardait chavirer sous ses sévères coups de boutoir, et plus il le voyait chavirer, plus il en accentuait la puissance. Abdel déjà en partance pour le nirvana, n'arrivait même plus à garder ses yeux dans les siens. Il n'en revenait pas que Nicolas n'ait pas encore joui. Il était d'une endurance ahurissante. À ce régime-là, forcément, la jouissance ne tarda pas à vouloir s'imposer, pour l'un comme pour l'autre.

L'idée d'exploser ensemble dans la plus suave langueur germa soudain au cœur des désirs de Nicolas. Décidément en état de grâce, le jeune mâle déchaîné qu'il était – déchaîné mais inspiré – ralentit ses emportements pour faire ses va-et-vient onctueux et profonds, comme sa langue contre la sienne. L'audacieuse initiative leur fit sans doute vivre les minutes de plaisir les plus exquises qu'ils eussent jamais connues ensemble…

Une longue série de ces savoureux assauts les mena en douceur à l'apogée du plaisir. Implorant à n'en plus pouvoir, Abdel vit la jouissance venir noyer chacune de ses cellules avec une clarté jamais connue. Le visage renversé, tous les muscles brusquement contractés, il accueillit l'orgasme en croyant mourir. Simultanément, le garçon infatigable sentit ses ongles s'enfoncer dans ses fesses, sa chair intime pulser autour de son sexe, et la lave de son sperme se répandre entre leurs ventres épousés. Ce fut plus qu'il ne lui en fallut pour, dans la foulée, le suivre au paradis. Pour la toute première fois, il connut la joie indescriptible d'irriguer de son plaisir ruisselant les profondeurs du corps de l'homme qu'il aimait.

Harassés, trempés d'amour, les veines encore drainées de l'électricité magique du plaisir sexuel, ils s'endormirent en travers du lit en pagaille inondé de soleil, dans les murmures de quelques "Je t'aime".



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