Abdel et Nicolas (3)


Abdel et Nicolas (3)
Texte paru le 2011-11-26 par Kitty   Drapeau-fr.svg
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Template-Books.pngSérie : Abdel et Nicolas

Allongés sur le dos, épaule contre épaule, l'homme et le garçon se reposèrent. Abdel se sentait plus épanoui qu'il ne l'avait jamais été depuis l'accident tragique de Dom. Partager du plaisir, vivre à nouveau cela faisait affluer une force vitale neuve dans ses veines, une force bénéfique dont le chagrin l'avait privé si longtemps qu'il avait fini par presque en oublier les bienfaits. Flottant, l'esprit vagabond, il se refit le film de ces trois derniers mois à se rapprocher malgré lui du lycéen, depuis le baiser volé des vestiaires.

Il avait eu beau se raisonner sans fin, la tentation avait été la plus forte et, sans doute, ce qui venait de se passer entre eux, depuis l'orage en pleine campagne, n'aurait pu être évité bien longtemps encore. S'il avait toujours été important pour lui de maîtriser les choses, son corps, l'organisation de son temps, ses désirs, bref sa vie, il tenait beaucoup à l'idée que l'amour échappât à tout contrôle. Cela lui semblait rassurant et précieux.

Il tourna la tête vers son jeune compagnon, pour voir un peu de quoi était fait son silence. Celui-ci fixait le plafond d'un air impénétrable, parfaitement immobile. La lampe de chevet, au-delà de son visage, soulignait d'un filet d'or son profil harmonieux, l'arête de son nez droit, son menton volontaire, ses longs cils de fille et ses belles lèvres pleines qui venaient de lui offrir autant de plaisir. Abdel se remit en appui sur le coude afin de mieux déchiffrer ses traits. Ses yeux clairs luisant comme des cristaux rares, Nicolas avait son expression fermée des mauvais jours. Que pouvait-il donc bien se tramer dans sa tête de dix-huit ans ? Il lui lissa une mèche derrière l'oreille.

— Tout va bien ?

Mais le garçon ne répondit pas, il ne tourna pas la tête vers lui, ne remua pas un muscle.

— Tu fais la tête ?

— J'ai trop aimé ça. Je le savais… Je savais que ta queue me rendrait ouf.

— Tu dis ça comme si c'était une tragédie.

— C'est une tragédie.

— Hé, regarde-moi.

Il lui obéit et Abdel tomba des nues. Voilà pourquoi ses yeux brillaient autant : il était au bord des larmes.

— Hé, tu ne vas pas pleurer quand même ? Qu'est-ce qui t'arrive ? Viens là.

— Mais non, je ne vais pas pleurer. Ça va, c'est bon…

L'adolescent se déroba à sa tentative de câlin en lâchant malgré lui deux grosses larmes. Il les essuya aussitôt d'un revers de la main, rageur, et ravala toutes les suivantes bravement.

— Parle-moi, Nicolas.

— Je me dégoûte, murmura-t-il.

— Pourquoi ? C'est… Ce n'est pas ce qu'on vient de faire, quand même ? s'inquiéta Abdel.

— J'avais encore un petit espoir de ne pas aimer ça, d'être dégoûté, d'avoir mal… Je ne sais pas… se lamenta Nicolas.

— Tu parles ! Dis plutôt que tu en mourais d'envie.

— Une part de moi, oui… Bien sûr…

— Quand je t'ai pris, tu n'as pas eu la moindre appréhension. Tu as même réagi comme si tu savais à quoi t'attendre.

— Et alors ?

— Et alors, ce que tu me dis là, que tu espérais que ça te dégoûte, c'est plutôt contradictoire. Et bon, ça m'a surpris, sur le moment, je reconnais.

— Tu crois quoi ? Que je me suis déjà fait passer dessus ? C'est ça ?

— Pas du tout, non ! Je n'ai jamais dit ça. Je sais bien que je suis le premier. Je n'ai aucun doute là-dessus. Mais… Ce plaisir, avoue-le, tu te l'es déjà procuré tout seul. Je me trompe ?

— Non, tu ne te trompes pas, reconnut le garçon en se perdant à nouveau dans la contemplation du plafond. Ces envies là, elles me prennent la tête depuis mes quatorze quinze ans… Puis, d'année en année, ça a été de pire en pire. À un moment, je n'ai plus eu le choix. Il a bien fallu que je me soulage tout seul. Putain… Pourquoi je suis comme ça ? Pourquoi ça m'arrive à moi ? Pourquoi ? Ça me bouffe la vie…

— Tu as dix-huit ans. C'est un âge, pour un garçon, où la libido est à son paroxysme. C'est naturel que ça te travaille.

— Naturel ? Tu parles !

Nicolas, un bras sur le ventre, l'autre sur le front, eut l'air de chercher intensément quelque chose en lui-même. Peut-être des réponses… Peut-être des souvenirs. Abdel restait attentif aux moindres frémissements de son regard, de son visage. Il ferait tout pour le rassurer, l'apaiser, lui enseigner l'acceptation de soi.

— L'an dernier, au lycée, il y avait un mec qui me faisait un effet dément. J'avais envie de lui comme c'était pas permis. Sébastien C., en première scientifique, tu vois ?

— Oui. Je l'ai eu en cours. Je m'en souviens parce que c'était le meilleur de sa classe en endurance, et de loin. Un bel athlète…

— T'imagines même pas comment j'ai fantasmé sur lui. J'aurais aimé qu'il me chope par surprise, qu'il me prenne comme une chienne dans les chiottes ou dans les vestiaires du gymnase. J'en ai rêvé, tu ne peux pas savoir ! Sa présence me rendait dingue de frustration. Une pure souffrance. J'en arrivais à fuir sa vue pour ne pas bander comme un ouf. J'aurais donné ma vie pour lui sucer la queue… Toute l'année il a été mon obsession.

Je l'imaginais me maltraiter, me violer et me laisser comme une merde. J'avais des pensées dégueulasses qui m'excitaient grave. Le soir, quand je me couchais, je me donnais à lui en rêve. Je m'arrangeais toujours pour avoir sous la main n'importe quel truc qui pouvait faire penser à une bite bien dure… Je ne compte pas le nombre de fois où je me suis branlé le cul comme un malade en pensant à ce mec qui ne m'a jamais calculé… C'était bon. Pas autant que ce qu'on vient de faire, c'est clair, mais quand même, ça m'a appris à connaître mon anatomie, mes zones sensibles… Enfin… Prendre mon pied comme ça, tout seul, comme un con, ça m'a aussi bien appris à me dégoûter de moi-même.

Nicolas fit une pause, le temps de se remémorer cette étrange solitude peuplée de fantasmes brûlants, source de tant de honte.

— Une fois que j'avais réussi à me faire jouir du cul en m'imaginant sauvagement limé par le beau Sébastien (et j'y arrivais de mieux en mieux), en général, après, je me sentais tellement minable que je me mettais à chialer, avoua-t-il.

— Tu aurais pu tenter une approche, au lieu de…

— Impossible. Il faut être prêt pour ça. Je ne l'étais carrément pas. En plus, un hétéro, laisse tomber ! J'aurais été au casse-pipe… Sans jeu de mots… Heureusement que, depuis, il a déménagé. Et heureusement que tu as bien voulu me consacrer ton temps. Cette année, c'est toi qui étais dans mes fantasmes…

— J'espère que tu n'as pas rêvé que je te violais !

— Non. Toi, tu ne m'inspires pas de trucs malsains comme ça. Au contraire…

— Ouf !

— Et ce n'est pas que sexuel, nous deux. Tu m'impressionnes…

— Ah oui ? Ça ne t'a pas empêché de me sauter dessus dans les vestiaires !

Bizarrement, ni l'un ni l'autre n'avait encore reparlé de cet épisode qui, tout de même, avait marqué le point de départ de leur rapprochement. Nicolas se souvenait très nettement de ce jour froid et gris, de son état moral catastrophique, de son envie d'en finir, de disparaître. Ce baiser brut avait été un geste désespéré.

— Je ne l'avais pas prémédité. Jamais je n'aurais réussi à me conditionner à l'avance pour faire un truc aussi con ! Je te jure, ça m'a pris comme ça. À cette période, j'étais tellement désespéré, tellement en manque que je me demandais si je n'allais pas tout plaquer pour monter à Paris. C'était ça ou me flinguer. Mais avant, je voulais savoir… J'avais besoin d'embrasser un mec au moins une fois pour de vrai.

— Et tu aurais fait quoi à Paris ?

— Ben, je me serais démerdé. J'aurais pu tenir quelques jours avec mes petites économies, le temps de trouver un petit boulot… Et un mec.

Abdel frémit en entendant cela. L'optimisme de la jeunesse !

— Trouver un boulot et un mec en quelques jours ? Ça se saurait, si c'était si simple ! Pourquoi tu n'as pas essayé de te trouver un copain ici, parmi les gens de ton âge ?

— Je te l'ai déjà dit, c'est compliqué pour moi d'approcher les gens. Et puis, je ne peux pas me permettre qu'on sache que je suis pédé dans cette ville. À part toi, je n'ai confiance en personne ici. Tu as bien vu, déjà, comme je suis parano quand on est tous les deux ensemble, dehors ou au café… Si j'étais sorti avec quelqu'un du lycée, si ça s'était fait, ça serait forcément arrivé aux oreilles de mon paternel un jour ou l'autre. C'est obligé. Tout le monde connaît tout le monde ici. En plus, au lycée, tu ne gardes pas longtemps un secret…

Si j'avais eu des parents cool, je ne dis pas, mais là, non. J'ai pas envie de me faire tabasser ! C'est bon. J'en ai assez pris plein la gueule comme ça. Avant qu'on prenne l'habitude de se voir, je pensais tous les jours à me casser, à disparaître, sans rien dire à personne. Je rêve d'être perdu dans une foule anonyme.

C'est pour ça que j'ai pensé à la capitale. J'en peux plus de ce bled… J'ai été plusieurs fois à deux doigts de le faire. Si tu ne m'avais pas soutenu comme tu l'as fait, je ne serais plus là à l'heure qu'il est, je peux te le garantir.

— Tu comptais quitter le lycée sans finir ton année ?

— Oui. Ça aurait été un aller sans retour, de toute façon. Mais bon, il y a eu toi. Ce qui se passe entre nous m'a sûrement évité de faire une grosse connerie. Heureusement que tu as été là pour moi, tous ces derniers temps, je t'assure !

Le garçon perdit le léger sourire qui venait de passer sur ses lèvres à l'évocation de leurs liens tissés.

— Si tu savais… Il y a des périodes où j'ai tellement honte d'être ce que je suis que j'ai envie d'en crever.

— Qu'est-ce que tu entends exactement par "honte d'être ce que je suis" ?

Nicolas se passa les mains sur le visage et poussa un soupir à fendre l'âme.

— J'entends que je ne vaux rien… Quand je vois ce qui occupe mes pensées les trois-quarts du temps, je me dis que je ne suis qu'un obsédé doublé d'une belle graine de salope… Voilà ce que je suis, une salope. Je le sais.

— Ah non, pas ça ! Pas ce mot, pitié, s'agaça Abdel.

— Pourquoi ? Parce que c'est la vérité ?

— Quelle vérité ? Ça veut dire quoi, ce mot-là, au fond, hein ? Explique-moi.

— Ça veut dire… Je ne sais pas… Ça veut dire que je me sens comme une putain de femelle en chaleur, avec des putains de désirs de femelle…

— Traduction : je suis un garçon passif qui prend du plaisir en se donnant à un autre homme. Où est le mal ? Ressentir un désir d'ordre féminin serait dégradant selon toi, c'est ça ?

— Mais non, ce n'est pas ce que je veux dire. Tu ne comprends pas. J'aurais voulu être un vrai mec, c'est tout.

— Un vrai mec ? Qu'est-ce que c'est que ces clichés que tu me sors ? Ce que je comprends, c'est que tu répètes comme un âne une insulte à la con que tout le monde utilise à tort et à travers, qui n'épargne ni les femmes, ni les gays passifs. Il faut réfléchir au sens des mots.

— Oui, bon, tu as peut-être raison là-dessus. Mais, tu vois ce que je veux dire. Je suis un mec à la base, pourquoi il faut que j'aie besoin de m'enfoncer un truc dans le cul pour prendre mon pied ? Hein ? Pourquoi ? Pourquoi ça me fait kiffer à ce point l'idée qu'un mec me la mette bien profond ?

— Pourquoi ? Mais parce que tu possèdes l'appétit sexuel d'un garçon de dix-huit ans en bonne santé, et surtout parce que tu es homosexuel, mon grand ! Ni plus, ni moins. Ça arrive à plein de gens bien…

— J'ai essayé de changer, mais il n'y a rien à faire.

— Nicolas… On ne lutte pas contre ses désirs profonds. Tu n'es pas le premier garçon sur terre à aimer te faire sodomiser. Ce plaisir-là, c'est vieux comme le monde. Il ne faut pas que tu culpabilises d'aimer ce que tu aimes. Et tu sais très bien pourquoi c'est si bon, on en a déjà parlé. En dehors de l'aspect psychologique, du plaisir de se soumettre à l'autre, ta prostate est massée par les…

— Je sais. J'ai bien compris tout ça. Mais là, ce qu'on vient de faire tous les deux, ça ne fait que confirmer à quel point je suis accro à tout ça. Tu as bien vu. On venait de jouir juste avant et pourtant, quand tu m'as pris, j'ai tellement aimé, tellement que je n'ai même pas tenu trois pauvres minutes. Même pas trois minutes, répéta-t-il, désespéré.

— Mais ce n'est rien du tout, ça ! Te contrôler, faire durer, tu apprendras peu à peu, ne t'inquiète pas.

— Tu es gentil de me dire ça, se radoucit Nicolas en se redressant à son tour pour lui baiser les lèvres avec reconnaissance. Mais j'aurais aimé qu'on vienne ensemble. C'est un peu le but du jeu, quand même.

— Comment ça ? Non. Le but du jeu c'est de se faire du bien mutuellement. Venir ensemble, c'est la cerise sur le gâteau, mais ça n'a rien d'une obligation.

— Ah, bon ? Je croyais, moi…

— C'est vrai que c'est génial de jouir en même temps que son partenaire, mais ça suppose une sacrée bonne connaissance de soi-même, déjà, de ses limites, de ses préférences, etc. mais aussi de l'autre. Il faut de la pratique et de la complicité pour ça. Ça n'a rien d'évident. Tu croyais que c'était comme ça à tous les coups, toi ?

— Ben oui, fit Nicolas, confus.

— Je ne sais pas où tu as pêché ça, mais non, non. Je te confirme, ce n'est pas comme ça que ça marche. Rassuré ?

— Ça met une pression en moins, c'est clair…

Abdel ne put retenir un petit rire.

— T'es vraiment trop craquant, tu le sais ça ?

— C'est bon, ne m'infantilise pas, grogna le garçon.

— Je ne t'infantilise pas. Je te dis que je trouve adorable.

— Pfff. Si au moins j'avais Internet chez moi, je ne serais pas aussi ignorant.

— Peut-être, oui… Mais, tu sais, c'est parfaitement normal que tu ne saches pas tout à ton âge. Et Internet c'est peut-être bien pour se trouver des plans cul d'un soir ou regarder du porno, bien planqué derrière son ordi, mais ça ne remplace pas une histoire d'amour.

— Moi, déjà, du porno ou un plan cul, je n'aurais pas dit non, ces deux dernières années !

— Mais, maintenant, tu m'as moi.

— Oui !

Le garçon l'embrassa doucement, avec tendresse et sensualité. Ce baiser savoureux valait toutes les déclarations d'amour les plus éloquentes.

— Tu sais, je ne regrette pas d'avoir craqué… Je suis content qu'on soit là, au lit, ensemble. L'amour qu'on vient de faire, tous les deux, ce n'était que du bonheur. Tu n'es pas d'accord ? murmura Abdel, tout chose.

— Si, c'était top… Mais cette confirmation que je suis cent pour cent pédé, que je n'aurai jamais une vie normale, ça ne me remonte pas le moral, ça, par contre. Ça n'a rien à voir avec toi, mais je ne peux pas m'empêcher d'avoir les boules.

— Qu'est-ce que tu veux dire par "vie normale" ? Tu me répètes ça sans arrêt. La plupart des homosexuels ont une vie tout ce qu'il y a de plus banal, dans ce pays, tu sais.

— Tu dis ça parce que toi, tu n'es pas obligé de te cacher.

— Tu le vis mal aujourd'hui parce que tu as peur de ton père, que tu es très jeune et que tu découvres tout ça. Je comprends que ce ne soit pas simple, que tu sois inquiet pour l'avenir, mais fais-moi confiance, les choses s'arrangeront.

— Ouais… jeta le garçon, dubitatif.

Comprenant que les choses étaient sérieuses, Abdel réfléchit un instant au choix de ses mots. Il n'était pas question de le laisser s'empêtrer dans ses angoisses. Lui qui pensait, durant toutes ces dernières semaines à se fréquenter, qu'ils avaient épuisé le sujet, il découvrait que les zones d'ombre les plus obscures qui préoccupaient Nicolas n'avaient pas été abordées.

— Tu sais, tu peux l'avoir ta vie normale.

— Comment ?

— Tu te trouves une petite nana sympa, vous vous mariez pour faire plaisir à vos parents, et, dans quelques années, vous fondez une famille… C'est bien aussi une famille. Je comprends que tu n'aies pas forcément envie de faire une croix là-dessus. Avec de la volonté, on peut faire abstraction de beaucoup de choses, même de sa sensibilité profonde.

Nicolas, ne sachant si c'était du lard ou du cochon, le sonda du regard en fronçant les sourcils. S'il plaisantait, rien ne le laissait deviner sur ses traits.

— Tu es sérieux, ou tu me vannes ?

— Disons que je te provoque un peu. C'est un choix que beaucoup d'hommes homosexuels font et qui peut sembler légitime, à ceci près que vivre une vie qui ne correspond pas à ce qu'on est vraiment rend encore moins heureux que d'assumer sa différence, quelle qu'elle soit. Moi aussi j'ai failli le faire.

— C'est vrai ?

— Oui. Pour plaire à mes parents, pour me rassurer moi-même, pour avoir cette fameuse vie normale dont tu parles. Je ne suis pas quelqu'un qui aime se faire remarquer non plus, tu sais.

— Et qu'est-ce qui t'en a empêché au final ?

— J'ai rencontré l'amour de ma vie.

Abdel marqua une pause, s'assit au bord du lit. Nicolas l'imita. Devant l'émotion qui venait de lui faire détourner le regard vers un ailleurs silencieux, le jeune garçon n'osa pas l'interroger plus avant.

— Je n'étais pas beaucoup plus vieux que toi… C'était le début de l'été. Je venais d'avoir le bac. Mes parents étaient fiers. Ma petite amie, elle, avait passé le BAFA dans le courant de l'année et elle était partie pour un mois faire sa première colo.

— Tu avais une copine ?

— Oui.

— C'était bien avec elle ?

— C'était un peu bancal, disons… Elle savait que je désirais les garçons, il n'y a qu'à elle que j'en avais parlé, mais on se comportait tous les deux comme si ça n'avait pas d'importance, comme si c'était un détail… Elle comme moi, on essayait de s'en arranger comme on pouvait.

Pour moi, à cette époque, être dans la norme était plus important que mon épanouissement personnel. C'est pour ça que ce que tu ressens aujourd'hui, je t'assure, je suis bien placé pour le comprendre.

Enfin bref, cet été-là donc, je traînais avec mes potes et comme je m'ennuyais plutôt, j'ai décidé d'aller voir au centre aéré de la cité si on n'avait pas besoin de moi, à tout hasard. Et c'est là que j'ai rencontré Dominique. Il avait vingt-cinq ans. Je ne le connaissais que de loin. Il était arrivé dans la cité seulement au printemps. Il était le nouveau coordinateur et animateur principal du centre. Les mômes, les familles, même les caïds du coin, tout le monde l'avait adopté et l'adorait. Il était vraiment respecté. C'était le genre de mec tellement adorable qu'il n'a pas d'ennemi, tu vois. Tu sentais le sage, le mec posé, réfléchi, vers qui tout le monde se tourne pour des conseils…

Comme il a vu que j'étais un petit gars sérieux et que j'étais super motivé, il m'a confié un petit groupe de gosses de huit à dix ans pour des activités sportives. C'est la première fois qu'on me donnait une telle responsabilité. J'ai tout fait pour assurer, tu penses bien. C'est à cette occasion que j'ai découvert ma fibre pédagogique, d'ailleurs. Dom et moi, on est vite devenus très amis…

En réalité, il m'a tout suite attiré et je n'ai pas tardé à tomber raide dingue de lui, mais je ne pouvais pas lui montrer. Mon homosexualité, si je la reconnaissais en moi-même, je n'étais pas prêt à l'assumer ouvertement, et à cette époque, je ne pensais pas l'être un jour. Je m'étais conditionné à enfouir ça au maximum, à en faire abstraction. Je croyais vraiment pouvoir m'en passer. Et de toute façon, je considérais que je n'avais pas le choix. C'était comme ça. Je me préparais vraiment à une vie comme tu dis "normale".

Mais les choses ne tournent jamais comme on imagine. Et heureusement quelque part ! Ce que je ne savais pas, c'est que lui aussi en pinçait pour moi. En fait, chacun de nous croyait dur comme fer que l'autre était hétéro. Il savait que j'avais une copine et lui, tu vois, c'était le beau grand black qui dégage le genre de force tranquille qui fait se pâmer toutes les nanas… Il y en avait toujours une ou deux à le courtiser ouvertement. Il ne cédait jamais, mais il avait l'air d'aimer leur plaire. Il faisait le grand prince, le mec qui a la classe, mais qui a sa nana au pays et qui veut lui rester fidèle. Enfin, c'est ce que tout le monde croyait, et lui laissait dire… On était insoupçonnable l'un comme l'autre. Mais à force de se rapprocher, de passer de plus en plus de temps ensemble, de se tourner autour l'air de rien, un jour, voilà, c'est arrivé.

Nicolas, qui entendait parler de ce Dominique pour la première fois, l'écoutait subjugué, avide d'apprendre enfin les secrets de sa vie amoureuse qu'il ne lui avait pas dévoilés jusqu'ici. Abdel ouvrit un tiroir de sa table de nuit et en sortit une photo qu'il lui tendit.

— C'était l'année de notre rencontre, en quatre-vingt-dix, en septembre, avant que je rentre à la Fac. Il m'a emmené à la Martinique, là où vit sa famille.

Le cliché représentait les deux garçons rayonnants qui se tenaient côte à côte, dos à la mer, chacun un bras autour de la taille de l'autre.

— Putain, comment il est beau, murmura Nicolas, soudain complexé de n'être que lui.

— Il était… Il s'est tué dans un accident de moto, il y a trois ans.

— Trop dur.

Abdel lui reprit la photo et la considéra, comme il essayait de le faire de moins en moins depuis trois ans, deux mois et dix-huit jours.

— On s'aimait comme des fous, tu ne peux pas imaginer. Treize ans de vie commune sans une ombre, sans une fausse note. On aurait fini nos jours ensemble.

Il avait dit cela sans quitter la photographie des yeux. Il la remit soigneusement à sa place, dans le tiroir.

— Après avoir vécu une si belle histoire, je comprends que tu n'aies pas la même vision de l'homosexualité que moi, déclara Nicolas.

À ces mots, Abdel plongea son regard plein de chaleur dans celui du jeune garçon qui se tenait là, à côté de lui, nu et sans expérience autre que l'emprise d'un père autoritaire et l'abandon d'une mère trop jeune, plus touchant qu'un poussin tout juste sorti de l'œuf. C'était drôle tout de même, comme à dix-huit ans on croyait avoir tout compris sur tout alors même qu'on avait encore si peu vécu. Il l'embrassa jusqu'à ce que la pression du baiser lui fît poser la tête sur l'oreiller, puis le regarda tout près.

— Quoi ? Qu'est-ce que j'ai dit ? interrogea Nicolas, tout étonné de cette tendre réaction.

— Tu verras, un jour, tu ne penseras plus à l'homosexualité. Tu ne penseras plus qu'à l'amour.

— Ça serait génial, répondit-il, rêveur.


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