Abdel et Nicolas (5)


Abdel et Nicolas (5)
Texte paru le 2012-01-05 par Kitty   Drapeau-fr.svg
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Template-Books.pngSérie : Abdel et Nicolas

Le lendemain matin, lorsqu'il émergea, Abdel était seul dans son lit. Une seconde, il se demanda s'il n'avait pas rêvé la journée d'hier, l'orage, Nicolas nu dans ses bras, le plaisir… Mais, le parfum de sexe qui flottait entre les draps ne laissait aucun doute. L'amoureux naissant qu'il était plongea son nez dans l'autre oreiller et y décela l'odeur blonde de son jeune amant. Sa peau, son sperme, son visage dans la jouissance, ses râles implorants, les moindres détails lui revinrent en mémoire avec une clarté saisissante. Ces réminiscences, ce parfum… Il en ferma les yeux avec l'air de faire l'amour à son oreiller et se mit à bander comme un beau diable. Rien que le fait de ressentir un tel désir, c'était une grande première dans sa triste vie sans Dom. Était-ce possible ? Cela s'était-il réellement produit? La veille, il avait décidé de laisser le garçon en paix dans les bras de Morphée. C'est donc seul qu'il avait pris son bain et seul également qu'il avait dîné. Autour de minuit, il s'était couché près de lui et c'est en le contemplant qu'il s'était endormi.

Il jeta un coup d'œil au réveil, il était neuf heures trente. C'était bien tard, pour lui, pour un samedi matin. D'habitude, à cette heure-là, il faisait son footing avec Suzy avant d'aller récupérer sa gamine chez la nounou pour prendre leur petit déjeuner ensemble. Ils se retrouvaient tous les trois chez elle. Lorsqu'il faisait beau, ils petit-déjeunaient dans le jardin. Abdel prisait entre tout ces moments en famille. Il adorait les voir heureuses toutes les deux, jouer avec la petite fille gazouillante, faire rire Suzy… Ce week-end prolongé de mai, comme celle-ci était partie chez ses parents, pas de footing ni de bébé. Il pleuvait toujours. Avec ce temps, de toute façon, même si sa chère amie avait été là, sans doute n'auraient-ils pas été courir. Il se leva, expédia exercices musculaires et étirements, puis alla se débarbouiller pour se rafraîchir les idées. Dans la salle de bains, la baignoire était mouillée et ça sentait le gel douche. Son invité était passé par là. Était-il parti ? Était-il resté ? Il eut vite la réponse. Il le trouva assoupi sur le canapé du séjour, en chaussettes, tout habillé, le journal du matin à moitié déplié sur le ventre et Gigi, la minette, lovée contre son flanc. Tout cela composait un bien charmant tableau. Son sourire s'élargit quand il vit que la table avait été soigneusement dressée. Ce gamin était une perle. Non seulement il avait fait le café, sorti les bols, le jus d'orange, le beurre et la confiture, mais en plus il avait acheté une baguette fraîche et des croissants. Il avait eu du courage de sortir par ce temps. Abdel le débarrassa du journal et prit Gigi sur ses genoux pour s'asseoir à sa place. La petite féline grise ne l'entendit pas de cette oreille et s'échappa pour aller vaquer à ses non-occupations de chat. Nicolas ouvrit les yeux.

— Salut. Je t'attendais pour le petit déj' et je me suis endormi, dit-il en se passant une main sur le visage.

— Salut. Merci pour les croissants et le pain. C'est adorable.

Le jeune garçon s'assit à côté de lui, retendit son tee-shirt froissé. Il avait l'air préoccupé.

— Tu aurais dû me réveiller hier soir.

— Je n'ai pas eu le cœur, tu dormais comme un bébé.

— J'aurais mangé avec toi, parce que là, du coup, enfin, voilà, je… Je me suis réveillé à cinq heures du matin en crevant la dalle. Je me suis permis de prendre du fromage dans ton frigo.

Vu sa mine, Abdel attendit la suite avec une certaine appréhension, mais rien de plus ne vint.

— Et ?

— Et rien. Ça ne se fait pas.

— C'est tout ? C'est pour ça que tu t'inquiètes ? Parce que tu t'es servi dans mon frigo ?

— Ben… J'aurais préféré te demander, mais je ne voulais pas te réveiller pour ça. J'ai quand même bien tapé dans ton chèvre, fit-il, ennuyé. Je t'en rachèterai un.

— C'est vrai. Je trouve que tu abuses, quand même. J'y tenais comme à la prunelle de mes yeux à ce fromage.

— C'est ça, fous-toi de moi, fit Nicolas mi-amusé, mi-vexé.

— Blague à part, Nico, moi, ce que je veux c'est que tu te sentes bien, ici. Fais exactement comme chez toi.

— Justement. Chez moi, je dois demander.

Abdel en resta comme deux ronds de flanc. Il imagina le garçon, en pleine nuit, tiraillé par la faim, ne sachant s'il pouvait ou non se servir sans sa permission. Par quelles affres avait-il dû passer, quelles terreurs son père était-il parvenu à instiller en lui pour qu'il en arrive à s'angoisser pour si peu ?

— Écoute, je ne sais pas quelles règles t'impose ton père à la maison, mais ici, si tu as faim, tu te sers. La question ne se pose même pas. D'accord ?

— D'accord. Tu es cool.

— Non, je ne suis pas cool. C'est normal ! Allez, hop, à table. Café ? Thé ? Chocolat ?

— Chocolat.

— Ça roule, ma poule !

Une fois leur bols respectifs remplis, ils s'attablèrent et entamèrent ce royal petit déjeuner. Voilà longtemps qu'Abdel n'avait pas eu le moral au zénith comme ça. S'il avait encore du mal à réaliser qu'ils avaient couché ensemble, il lui était encore plus difficile de croire en la complicité qui les avaient unis dans le plaisir. Ce qu'il aimait ça, l'avoir près de lui, admirer son beau visage qui, d'une moue butée, pouvait instantanément passer au plus radieux sourire. Ah, les si rares sourires de Nicolas, comme ils lui étaient précieux, déjà ! Il se jura qu'il ferait tout pour qu'ils deviennent plus fréquents. L'idée faisait son chemin. Il lui embellirait la vie. Peut-être se montrait-il présomptueux à se croire investi d'un tel pouvoir, peut-être que leur histoire n'irait pas bien loin. Peut-être même que c'était une erreur… Mais, comment le savoir sans prendre le risque d'y croire ? C'était la première fois depuis la mort de Dom qu'il avait l'envie sincère de se décentrer de son chagrin. Même si, d'une certaine manière, cela le terrorisait, il ne pouvait décemment tourner le dos à ce nouveau tournant. De son attention silencieuse et caressante, il détailla son visage, ses joues colorées par les premiers beaux jours, les taches de rousseur sur son nez, l'arc viril de ses sourcils et le pli si sérieux de sa bouche… Sa bouche… S'y attarder lui provoqua une nouvelle érection… Concentré à se confectionner ses tartines beurre-confiture, Nicolas ne perçut pas le regard qui pesait sur lui. Abdel retourna à son croissant, histoire de se reprendre un peu, avec la sensation physique de l'Amour qui s'enracine dans la poitrine et vous éclaire de l'intérieur. Quelle que fût la manière dont les choses évolueraient, l'essentiel était que le gamin en ressortît indemne. C'est que l'amour était dangereux… Et il était si jeune. Oui, quoi qu'il advînt, il ne faudrait pas le malmener. Il l'était déjà assez comme ça par ailleurs. Oui, il allait le cajoler. Rien ni personne ne l'empêcherait de l'accueillir dans sa vie.

— Ce n'est pas ce que tu portais hier, ce que tu as sur le dos, si ?

— Non. J'ai vu que tu as fait une machine hier soir, mais ce n'était pas encore sec ce matin quand je suis sorti. Comme je me suis réveillé hyper tôt, je suis passé chez moi nourrir les chiens, du coup j'en ai profité pour prendre des fringues de rechange. Celles que tu m'as prêtées, je les ai pliées sur la chaise, dans ta chambre.

— Ah, tu as été jusque là-bas ? Même en vélo, ce n'est pas la porte à côté.

— J'avais le temps. En plus, à six heures, il ne pleuvait pas. Puis, de toute façon, il aurait fallu que j'y aille. Je suis débarrassé de la corvée, maintenant. Au fait, j'ai bien remis tes clés à leur place.

La joie visible d'Abdel ensoleillait Nicolas à chaque fois qu'il levait les yeux sur lui. Le souvenir, pourtant frais, de leurs ébats lui semblait irréel. N'eussent-ce été les courbatures inhabituelles qui lui tiraillaient légèrement l'intérieur des cuisses et une légère sensibilité au niveau de l'anus, il aurait cru avoir tout imaginé. Quand il songeait à ce qu'il avait osé faire avec lui ! D'ailleurs, il s'interdisait d'y penser sous peine de s'enflammer comme une torche. Mais, une chose le minait, c'était d'avoir pleuré comme une madeleine ensuite. Il avait tellement honte que tout à l'heure, une fois chez lui, il avait bien failli rester terré dans sa chambre. Seulement, l'idée de tourner en rond seul dans la triste demeure lui avait semblé vraiment trop déprimante. En plus, il n'aurait pas longtemps la chance de côtoyer Abdel comme il le voulait, alors autant en profiter tant que c'était possible.

— Tu sais, pour hier soir… Commença-t-il.

Abdel, tout à l'écoute, reposa son bol de café.

— Je voulais te dire… Je m'excuse. Je ne sais pas ce qui m'a pris de chialer comme ça. Je ne pleure jamais devant personne d'habitude.

— Ne t'excuse pas. On aurait dû y aller beaucoup plus doucement. C'est clair que tu as l'air de savoir ce que tu veux au lit, mais j'aurais dû calmer le jeu.

— Non, tu rigoles, c'était trop puissant ! J'ai adoré, s'enthousiasma Nicolas, le visage un bref instant éclairé de son irrésistible sourire. Non… Ma réaction bizarre, après, ça n'a rien à voir avec ce qu'on a fait.

— Tu en es bien sûr ?

— Enfin, si, peut-être, mais pas comme tu crois.

Le garçon chercha ses mots. Il rencontrait quelques difficultés à exprimer quelque chose qui lui était encore obscur.

— Tu sais, très franchement, je ne pensais pas que ça pouvait être aussi fort de faire l'amour. Je me doutais bien que ça serait bon, mais à ce point-là… Waouh ! Sans rire, c'est vraiment le truc le plus fort que j'ai jamais vécu.

Il avait dit cela en rougissant. Abdel, luttant contre une furieuse envie de lui sauter dessus pour le noyer de baisers, but ses aveux comme du petit lait.

— Du coup, après, j'ai eu comme… Je ne sais pas… Je me suis mis à penser, à penser, ça s'est emballé dans ma tête, et j'ai eu comme un coup de panique. J'ai eu l'impression de revenir sur terre en me fracassant. Tu sais, ça m'a fait un peu comme quand on fait un rêve génial et qu'en se réveillant on a un putain de choc de comprendre que ce n'était pas réel.

— Oui, je connais… Après la mort de Dom, ça m'arrivait de rêver qu'il était vivant. Ça avait l'air tellement vrai. Le réveil était atroce.

— Oh, l'angoisse, mon pauvre, j'imagine !

— Enfin, nous deux, hier, ça n'avait rien d'un rêve, sourit Abdel.

— Ouais, je sais, mais… – Il soupira. – Lundi soir, mon père revient. C'est lui ma réalité. Toi, tu es mon rêve…

Abdel resta interdit, la gorge nouée. Il ne se souvenait pas que qui que ce soit lui ait jamais dit quelque chose de plus poignant. Que répondre ? Son jeune interlocuteur, tout au démêlage ardu des ses pensées, ne remarqua pas son émotion et poursuivit.

— Et, tu vois, le problème, c'est que je sens que je vais super vite m'habituer à toi, à ta maison, à ton chat, à tout ça… Au plaisir… Je te dis pas le décalage qu'il y a entre tout ça et ce que je vis d'habitude… Je crois que c'est ça qui m'a fait comme un choc. Déjà que je galère grave à supporter la vie avec mon père ces temps-ci, maintenant, ça va être pire. Voilà… C'est tout. Je crois que c'est pour ça que j'ai craqué, hier.

Abdel, sans un mot, se leva de table, le prit par l'épaule et l'entraîna jusqu'au canapé où ils s'installèrent. Devant sa subite solennité, le garçon se sentit soudain aussi anxieux que lorsque le proviseur l'avait convoqué dans son bureau, en début d'année, pour lui poser des tas de questions sur sa vie privée.

— Nico, on n'en a jamais vraiment parlé ouvertement, mais je m'inquiète. J'ai besoin de savoir : ton père, est-ce qu'il te frappe ?

— Non… Enfin, pas depuis mes quinze ans.

— Pas depuis tes quinze ans… OK.… D'accord…

Cela voulait dire qu'il l'avait été, donc. Abdel prit sur lui pour ne pas extérioriser la colère qui lui montait à la tête et le laissa poursuivre.

— La dernière fois que c'est arrivé, j'ai failli l'assommer. Autant te dire que ça a refroidi ses ardeurs ! Il a compris que j'étais devenu assez costaud pour me défendre. Les coups de ceinture, les tartes dans la gueule pour un oui ou pour un non, tout ça, c'est terminé depuis longtemps. Non, depuis quelques temps, il me harcèle psychologiquement. Il surveille mon emploi du temps à la loupe, je dois lui rendre compte de tous mes faits et gestes… Bref, il me flique à mort. C'est limite si j'ai pas l'impression d'être son prisonnier, des fois.

— Tu ne craques jamais ?

— Si, mais pas devant lui. Devant lui, je louvoie… Je mens par omission, je fais attention à ce que je dis, à ce que je fais, pour qu'il me foute la paix. C'est super prise de tête, et en plus, il est super dur à bluffer. Par exemple, à chaque fois qu'on s'est vus tous les deux, c'est soit qu'il était parti à la chasse avec ses potes, soit qu'il me croyait à l'étude.

— En gros, il ne te laisse aucune liberté ?

— Aucune. Le seul truc qu'il respecte, quand même, c'est l'intimité de ma chambre. Ma piaule, c'est vraiment mon retranchement. Le reste du temps, je ne peux jamais me laisser aller. Et s'il sent que je lui échappe d'une manière ou d'une autre, direct, il resserre l'étau.

— Et si tu te rebellais, il se passerait quoi ?

— C'est déjà arrivé. Mais je l'ai regretté à chaque fois parce que, dans ces cas-là, il me le fait payer cher. Il est capable de m'enfermer à clé dans ma chambre, ce genre de chose… Ou il vient me chercher au lycée en bagnole au lieu de me laisser rentrer seul. Et il me rabaisse avec des paroles blessantes. Parfois ça ne me touche pas, parfois si… Heureusement que son boulot le coince loin de moi quelques jours de temps en temps. Ça me laisse souffler un peu. En plus, ce con, comme il me coupe le téléphone quand il s'en va, il se prend à son propre piège. Il ne peut plus me surveiller.

— Il te coupe le téléphone ? Mais pourquoi ?

— Va savoir ! Parce qu'il croit que ça me fait chier, sûrement. Faut pas chercher la logique !

Ould el kelb, lâcha sourdement Abdel, atterré.

— Hein ?

— Non… Rien.

— T'as parlé en arabe ?

— Oui. Je viens de traiter ton père de fils de chien. Ça m'a échappé.

— Hé hé ! Lui qui préfère ses molosses à n'importe quel être humain, ça lui va pas si mal !

— Est-ce qu'il boit ?

— Non, même pas. C'est dans sa nature d'être relou. Tiens, par exemple, tu vas voir, lundi soir, ça va être l'interrogatoire. Je le sais d'avance. Déjà, en rentrant, il va tout inspecter, comme d'hab'. Il va se la jouer militaire (je ne supporte pas ça). Direct, il va voir que je n'ai rien bougé dans la baraque et en déduire que j'ai été absent. Il va m'emmerder parce que je n'ai pas fait le potager comme il me l'a demandé (j'étais censé virer toutes les mauvaises herbes). Je le connais. Ça va être ma fête.

— Tu va faire quoi ?

— Comme d'hab', je vais fermer ma gueule en l'assassinant mentalement.

— Est-ce que tu as peur de lui, Nico ?

— Quand j'étais môme, oui, il me terrorisait vraiment, mais depuis quelques temps, c'est plutôt de mes propres réactions dont j'ai peur. Je suis un grand garçon, maintenant et lui, j'ai bien compris que ce n'est qu'un pauvre mec. Il ne m'impressionne plus. Il le sait, d'ailleurs. Ça le rend encore plus mauvais. Il y a des jours où je suis vraiment à la limite de l'envoyer chier en lui balançant ses quatre vérités. Si ça devait arriver… Putain… Le jour où je vais craquer, ça va saigner. Puis, bon, il y a des armes chez lui, comme je te l'ai dit, et si un jour ça devait grave dégénérer entre nous, je ne sais pas de quoi il serait capable avec ses flingues de merde… Il faut absolument que je m'en aille. C'est cette idée qui me fait tenir le coup, cette idée que je vais m'évader bientôt et qu'il va se retrouver seul comme le dernier des abrutis. Il ne lui restera plus qu'à s'acharner sur ses clébards pour s'occuper.

— Tu as déjà parlé de tout ça à quelqu'un ?

— Un peu, au proviseur… Tu sais, c'est à cause de la prof d'anglais. Je la faisais tellement flipper, paraît-il, qu'elle est allée se plaindre à la direction en disant que j'avais sûrement un problème psy. Du coup, voilà, j'ai parlé avec le grand chef… Je l'ai trouvé plutôt sympa, d'ailleurs.

— Oui, M. Delaunay est quelqu'un de bien. Il a pu t'aider ?

— Bof… Qu'est-ce que tu veux qu'il fasse ? Ça ne m'a pas fait de mal de vider un peu mon sac, c'est tout. Je lui ai expliqué pourquoi je n'ai pas le cœur à rire et pourquoi je n'ai pas de potes, je lui ai un peu raconté mes rapports avec mon connard de père, les interdits, la discipline, tout le bordel… Il m'a dit que j'étais victime de maltraitance psychique et que si ça ne laisse pas de bleus comme les coups ça peut faire autant de mal. C'est pas moi qui vais le contredire là-dessus ! Il m'a dit aussi qu'il ne comprenait pas que je n'aie pas été placé en foyer quand j'étais môme. Il était vraiment inquiet pour moi. Il m'a donné l'adresse et le numéro d'un psy que je n'ai jamais appelé… Et encore, je ne lui ai pas dit que j'étais pédé. Là, je crois qu'il m'aurait présenté ses condoléances ! Ah, ah !

Son rire amer vrilla le cœur d'Abdel. Le gamin fit une pause, avec un regard en dedans.

— Non, j'ai dû le rassurer, lui dire que je suis fort, que j'ai l'habitude, lui expliquer que s'il est super chiant, mon père a quand même pris soin de moi. Il m'a nourri, m'a emmené chez le médecin quand j'étais malade, tout ça… D'une certaine manière il a fait ce qu'il a pu. Il ne m'a pas gâté, ça c'est sûr, et il n'a jamais été tendre, mais il ne m'a pas abandonné. Il aurait pu. Quand ma mère l'a quitté, je te dis pas comment ça l'a changé. Ce n'était déjà pas un joyeux drille à la base, mais à partir de là, l'enfer ! Je peux te dire que tout gamin j'ai vite appris à me tenir à carreau ! S'il est aussi con, c'est qu'il est malheureux, c'est tout. Faut pas chercher plus loin. Et, tu vois, si c'était à refaire, je ne suis pas sûr que j'aurais été plus heureux en foyer. Enfin, bref…

Ils laissèrent s'installer un silence recueilli. C'était la première fois que Nicolas se confiait autant. C'était pire que ce qu'Abdel avait imaginé. Des bouffées de haine montaient en lui. Cette révolte, plus l'empathie, plus le désir et l'amour, tout cela se bouscula en lui et le plongea dans une sorte de crispation mentale douloureuse.

— Il faut que je te sorte de là.

— Hé, ne te prends pas la tête. Ce n'est pas à toi de régler ça. Maintenant que je suis majeur, de toute façon, c'est ma merde. C'est à moi de me bouger pour m'en sortir. Je réfléchis beaucoup à tout ça, à ma vie, ces derniers temps, et j'ai pris une décision. J'attends d'avoir passé le bac et, fin juin, je me barre de chez mon père. Je ne tiendrai pas plus. J'irai voir une assistante sociale, une "assoce" ou je ne sais pas quoi, mais je me casse de chez ce taré. Je trouverai un boulot, n'importe quoi, je m'en fous.

Abdel serra les dents. Il aurait voulu lui dire "Viens vivre ici avec moi", mais il se retint. Il était trop tôt et il savait pertinemment qu'il refuserait par fierté. Il commençait à le connaître.

— Tu sais, Nico, je n'avais pas prévu ce qui ce passe entre nous, et je… Et…

Le lycéen le considéra plus attentivement. Jamais il ne l'avait vu si ébranlé. Il commença à regretter d'avoir évoqué sa misère quotidienne.

— Heu, ça va ?

— Ça va… C'est seulement que ça me rend malade, tout ça, la manière dont te traite ton père. Ça me rend malade, répéta-t-il.

— Je te fais pitié ? Si c'est le cas, je te préviens… Putain, j'aurais mieux fait de me taire.

— Mais non tu ne me fais pas pitié ! Je te trouve très courageux, au contraire. Et ça me soulage que tu me parles un peu.

— C'est pas du courage, c'est de la survie. Je n'ai pas le choix. Mais je t'ai coupé, tu allais dire quoi sur nous deux ?

— J'allais dire… J'allais te dire que…

Abdel, soudain excédé par sa propre hésitation, se tut. Il baissa les yeux vers ses mains jointes sur ses genoux, le temps nécessaire, puis il arrima de nouveau solidement son regard à celui de son interlocuteur. Il avait beau chercher, il ne trouvait plus aucune raison valable de retenir les mots qui lui brûlaient les lèvres. Il se jeta à l'eau.

— Écoute, Nico, je t'aime… Je t'aime.

Enfin, c'était sorti ! Son cœur de trente-six ans, qui croyait pourtant fermement ne plus jamais avoir à être aussi éprouvé, se mit à palpiter à cent à l'heure. Nicolas, lui, en resta un moment interloqué. À bien y réfléchir, voilà les mots qui résumaient la situation de la manière la plus juste et la plus synthétique. Mais, tout de même, ces mots…

— Sérieux ? Murmura l'adolescent, bouleversé.

Abdel déglutit en soutenant son regard bleu vaste comme le ciel, agrandi d'émerveillement et d'incrédulité, et ne put qu'acquiescer. Ils se dévisagèrent tels des duellistes. Alors que le plus vieux avait un peu blêmi, le plus jeune, lui, se mit à rosir de bonheur, son visage se détendit.

— Hier, il était trop tôt pour les déclarations, et aujourd'hui, tu me dis ça…

— Hier, c'était hier.

— C'est parce qu'on a couché ensemble ?

— Non. Je suis amoureux de toi depuis un certain temps.

— Tu n'osais pas me le dire ?

— Je crois que j'avais du mal à l'admettre.

— Pourquoi ?

— J'ai deux fois ton âge et je… Il y a plein de raisons.

— Quelles raisons ?

— Et bien, déjà, moralement, ça ne fait pas longtemps que je commence à sortir la tête hors de l'eau. Quand j'ai perdu Dom, tu sais, je pensais ne jamais réussir à m'en remettre. Et ça me paraissait impossible de retomber amoureux un jour.

— Donc, c'est vrai, tu n'es sorti avec personne depuis lui ?

— L'année dernière j'ai fait une tentative avec un gars sympa. Je lui ai demandé d'être patient avec moi, il l'a été, mais le jour où on a voulu passer aux choses sérieuses, ça a été le fiasco. Je n'étais pas prêt.

— Pas prêt, ou pas assez amoureux.

— Ou pas assez amoureux, oui… Puis, tu sais, je me considère comme un mec vernis d'avoir rencontré Dom. Plein de gens cherchent une relation de cette qualité toute leur vie. Je me disais que je n'aurais plus jamais une chance pareille.

— Ben si, tu vois, fit Nicolas, avec sa craquante innocence. Et je ne pense pas que ce soit une question de chance. Si ça se trouve, c'est seulement que tu as tout ce qu'il faut en toi pour vivre ce genre de relation super forte.

Le trentenaire, de plus en plus décontenancé par le tour que prenait la conversation, le considéra fixement. Il allait de surprise en surprise avec lui. Dire qu'il avait cru apprendre à le connaître, ces trois derniers mois à traîner ensemble. Chaque mot qu'il prononçait lui prouvait l'inverse. L'ado s'angoissait à l'idée de s'être servi dans son frigo sans lui demander et, une demi-heure après, il théorisait sur l'amour avec une acuité et maturité sidérantes. Ce petit jeune était décidément déconcertant.

— Tu as souvent réfléchi à ces questions ?

— Tu veux dire à l'amour, aux sentiments ?

— Oui.

— Ben, carrément ! Ça va peut-être t'étonner, mais je pense à autre chose qu'au cul de temps en temps, figure-toi. Et, bon, on réfléchit toujours à ce qui nous manque. Non ? Pas toi ? Tu vois, mon père, typiquement, c'est un mec incapable d'aimer quelqu'un. Il aurait la femme de sa vie devant les yeux qu'il ne s'en rendrait même pas compte. Même ma mère il ne savait pas l'aimer (sinon, elle serait restée). Toi, c'est tout l'inverse. Tu donnes, tu accueilles, tu inspires ça, et surtout, tu sais voir ce que les gens ont de bien. Enfin, en tout cas, c'est comme ça que je ressens les choses.

— Moi, à ton âge, j'aurais été incapable de réfléchir à tout ça !

— Oui, mais toi, tu as eu des parents dignes de ce nom. Tu as pu être un minimum insouciant. Quand on souffre, on veut comprendre pourquoi. Moi, depuis que j'ai dix ans, je me demande pourquoi ma mère m'a laissé en plan, pourquoi mon père est comme il est, pourquoi les gens de mon âge me gonflent… Tout ça…

À ses paroles, dont le jeune garçon ne semblait pas mesurer la teneur tragique, succéda un silence. Il venait de lui avouer sa souffrance d'une manière étrange, détachée, comme si cela était anodin. Abdel avança sa main jusqu'à son bras blond et lui en frôla le duvet, songeur. Le gamin laissa faire. Il aimait qu'il le touche.

— Et puis, j'ai la trouille aussi, avoua Abdel, sans quitter des yeux la peau claire sous ses doigts.

— La trouille de quoi ?

— Rien, rien… Je ne vais pas t'ennuyer avec mes états d'âme.

— Aller, vas-y. Dis.

— Cette idée de retomber amoureux, ça implique tellement de choses… Et bon, ça fait quand même trois ans que je vis seul.

— Et alors ?

— Et alors rien… J'ai la trouille.

Le trouble où Abdel semblait plongé le fit découvrir à Nicolas sous un jour nouveau. Il lui dévoilait sa fragilité, et l'adolescent eut le sentiment, pour la toute première fois, de se trouver sur un pied d'égalité avec lui. Malgré ses dix-huit ans et sa vie morose, peut-être pourrait-il lui apporter quelque chose lui aussi… Ça lui mit une drôle de pression de se dire ça. Aurait-il en lui ce qu'il fallait ? En tout cas, non, Abdel n'était pas infaillible, il n'était pas aussi sûr de lui et solide qu'il voulait bien le laisser paraître. Lui aussi savait la solitude et la tristesse, lui aussi avait ses failles. Nicolas lui prit la main pour qu'il cessât ses chatouillis et la garda dans la sienne.

— Faut pas, tu sais, dit-il simplement.

Ses mots tout simples et son empathie firent monter les larmes à Abdel. Il les retint, mais ses yeux rougirent. Si, depuis le début de leur rapprochement, les choses avaient rarement été légères entre eux, jamais elles n'avaient été plus sérieuses.

— Ça m'a tellement manqué, tout ça, si tu savais, dit-t-il en lui pressant les doigts, avec une voix à la limite de se briser.

— Tu me dis ça, mais moi, tu sais, ça me manque quasiment depuis que je suis né, alors…

Ils se regardèrent, anxieux de vérifier sur le visage de l'autre la réalité de ce qui leur arrivait, et, parce que c'était l'évidence même, qu'il n'y avait rien à faire de plus approprié, ils s'embrassèrent. À la façon qu'eurent leurs lèvres de se vouloir, leurs langues de s'aimer, ils surent qu'ils venaient de basculer de l'autre côté, du côté grave de l'amour. Ils s'aimaient, se l'étaient dit, c'était officiel. Il faudrait désormais composer avec cette vérité. Pendant que leurs mains se réappropriaient la chaleur de l'autre, l'astre du désir se leva en eux. Le "Je t'aime" d'Abdel leur avait donné des ailes, de très grandes, de très belles ailes, à l'un d'avoir osé le reconnaître à haute voix, à l'autre de l'avoir cru.

Pour lui baiser la bouche plus à son aise, de face, Nicolas lui grimpa dessus et lui prit le visage dans les mains. Impatient de sentir sa peau, Abdel glissa ses paumes le long de son dos, sous le tissu. Confondus sur le canapé, dans le calme du salon, sous le regard perplexe de Gigi, il s'embrassèrent et s'embrassèrent encore, une minute, cinq minutes, jusqu'à en avoir les lèvres en feu. Une impressionnante tempête sexuelle s'annonçait, dont les premiers vents les poussèrent sur un même chemin. Ils l'empruntèrent droit devant, laissant derrière eux leurs appréhensions respectives, jusqu'à ce qu'il ne restât plus au centre de leur présent que l'éclat de leur entente. Adviendrait ce que pourrait…

S'être déclaré avait laissé Abdel sans défense face à Nicolas. Ébouriffé par ses doigts, étourdi par ses lèvres, il le laissa lui enlever son tee-shirt. Les prunelles bleues du garçon s'étaient colorées d'une lueur nouvelle, chaude et rassurante. En s'y égarant, deux certitudes s'imposèrent à Abdel : un, qu'il avait bel et bien cessé d'être seul, et deux, qu'il aurait l'audace de l'aimer. Il lui ôta le haut à son tour, se reput des reliefs soyeux de sa poitrine glabre, de son cou en prenant son temps.

Nicolas, à son propre étonnement, n'eut aucun effort à faire pour trouver des gestes à la hauteur de la reconnaissance et de l'amour qui l'habitaient. Ce premier matin à deux, le souci de lui prouver sa dévotion se fit plus vif encore que l'envie d'aller cueillir le plaisir. Ses élans, cette fois, n'eurent rien de brouillon. Tout d'abord, très calmement, il le fit durcir d'une main douce, à travers le fin coton de son pantalon d'intérieur, en le couvant du regard. Il ne voulait pas en perdre une miette. Il se berça de ses premiers soupirs, vit le plaisir changer son visage. Il avait envie de voir monter son émotion, d'éprouver sa résistance, de le voir céder peu à peu à ce pouvoir qu'il découvrait. Abdel lui dégrafa son jean, voulut y glisser les doigts mais Nicolas se déroba, un sourire mutin aux lèvres. Dans une contorsion féline, il se laissa glisser au sol entre ses jambes. Le sang bouillonnant d'excitation, à genoux, il poursuivit son massage sexuel délicat et ne put résister longtemps à l'envie de le libérer du tissu. Il prit sa verge dure entre ses doigts, passa et repassa ses lèvres entrouvertes sur le satin de son gland. Il en titilla chaque millimètre carré d'une pointe de langue exploratrice, assidu aux moindres frémissements de ses traits. Abdel le regardait faire, aussi attendri qu'excité, en lui caressant rêveusement l'épaule. Mais, lorsque le jeune garçon s'accapara enfin sa longueur, avec cette délectation insensée qui le rendait follement désirable, Abdel s'abandonna sur le dossier du canapé dans un long frisson de volupté. Il soupira et ferma les yeux. Ses lèvres étaient si bienfaisantes, tellement attentionnées… Le garçon le suça sans faiblir jusqu'à le sentir pulser contre son palais, jusqu'à allumer en lui un plaisir assez incisif pour lui provoquer d'irrépressibles mouvements de bassin.

— C'est vraiment bon, murmura Abdel, très tenté de brusquer les choses.

Ça ne lui aurait pas déplu de lui maintenir la tête pour s'imposer à lui plus en profondeur et plus vite. En plus, vu ses penchants, Nicolas n'aurait sans doute pas dédaigné se soumettre à une telle initiative. Mais il ne prit pas ce risque, jugeant qu'il était trop tôt pour l'éprouver ainsi. Le jeune garçon, de son côté, avait beau être captivé par ce qui se passait dans sa bouche, l'érection virulente qui le tenait rendit bientôt la présence de son slip passablement insupportable.

— Attends, il faut que je me désape, fit-il en se mettant debout, devant lui.

Ce fut heureux, car une minute encore de ce traitement et Abdel se rendait. Nicolas s'effeuilla vite fait. Alors que son aîné le regardait faire avec un petit sourire béat, le soleil inonda brusquement la pièce, enluminant d'un rayon le torse diaphane et nerveux du garçon blond. Le spectacle éblouit Abdel dans tous les sens du terme. Comme il était flatteur d'être ainsi admiré, flatteur et troublant.

— Reste debout, approche, lui intima Abdel, la prunelle flamboyante.

Le garçon obéit, toute queue dressée, déchiffrant aisément les yeux rivés avec appétit sur sa virilité. Sans un mot, Abdel se décolla un peu du dossier, lui prit les hanches et lui embrassa le ventre partout entre le nombril et le pubis. Rien qu'à sa façon de lui baiser la peau en fermant les yeux, si langoureusement, ça donnait le ton de ce qui s'annonçait. Nicolas devina même à quel tempo il allait le sucer. À y songer, simplement à y songer, sa queue mouilla et son rythme cardiaque s'affola. Quand Abdel le prit dans sa bouche, en lui tenant les couilles délicatement, le garçon n'en pouvait déjà plus. Il subit à peine une dizaine de succions qu'il en chancelait sur ses jambes, la face parfois levée vers un cosmos abstrait, des plaintes au fond de la gorge. C'était si bon qu'il en divaguait. Sa velléité de tout stopper pour se réserver à des désirs plus aboutis s'évapora avec l'envie de jouir. Bientôt ce ne fut plus Abdel qui coulissait sur lui, mais lui qui lui infligea ses compulsifs va-et-vient en lui tenant la tête. Qu'il était bon de le sentir se plier totalement à son animalité. C'était prodigieusement excitant. Il eut à peine le temps de gémir "Je vais jouir" que la crue de l'orgasme lui submergea les nerfs et qu'il se déversait dans sa bouche. Abdel continua à le sucer comme si de rien n'était. Le sperme débordait de ses lèvres, mais il avait l'air de ne pas vouloir s'arrêter. Sonné par les sensations, fasciné par le spectacle, l'ado se laissa boire et lécher, sans débander. S'il continuait, il allait venir encore.

— Je voudrais te le faire en même temps, dit-il, le voyant fermement décidé à ne pas le lâcher.

Ils poussèrent un peu la table basse et Abdel s'allongea par terre sur le dos. Spontanément, Nicolas se positionna à quatre pattes au-dessus de son visage pour lui redonner sa queue et reprit la sienne dans sa bouche. Complices dans le rythme, le plaisir reprit vite une tournure intéressante. Abdel, qui lui tenait les fesses comme on déguste une pastèque, abandonna peu à peu la fellation au bénéfice de toutes les zones sensibles qui se trouvaient alentour. Ses interventions buccales se révélèrent si exquises que Nicolas s'en trouva déconcentré. Quand il ne lui enchantait pas l'anus de sa langue acharnée, il lui léchait le périnée ou les bourses. Chaque attouchement au parcours imprévisible provoquait en lui des sensations renversantes. Perdant peu à peu le fil de l'action, l'esprit embrumé d'un indicible bien-être, il en oublia même de le sucer. Sans même s'en rendre compte, il se redressa pour mieux se donner. Il ne s'appartenait plus. Collé à la bouche d'Abdel, cambré à n'en plus pouvoir, esclave des sensations de son petit orifice exigeant, les soupirs de Nicolas se commuèrent en douces plaintes. Bientôt, tout son être se trouva asservi par l'obsession de se faire posséder plus en profondeur. En plus, avoir sous ses yeux la belle queue tendue à craquer d'Abdel, ne l'aidait pas à penser à autre chose. Mais celui-ci avait l'air décidé à faire durer le doux supplice. Il lui mordillait parfois les fesses pour se reposer la langue, ou pénétrait une phalange en lui, ou encore reprenait un instant son sexe entre ses lèvres, mais il revenait toujours à son orifice.

— T'es carrément en train de me rendre dingue, souffla le garçon.

Pendant qu'Abdel lui enchantait le cul inlassablement, il entreprit de le masturber. Peut-être cela aiderait-il à retarder l'instant où il céderait à la tentation. Mais, ce fut tout le contraire. Plus il le caressa, plus se fit impérieux le désir de sentir ailleurs que dans sa poigne le merveilleux cylindre de chair. Un moment, il n'y tint plus. Il s'arracha à sa langue, fit volte-face, et se pressa la raie contre son sexe. Son visage en feu, ses lèvres et ses joues rougies ravirent Abdel. Il le laissa l'empoigner par derrière, et s'enfiler à lui. La volupté les fit chavirer ensemble. Comme la veille, la magie se renouvela. En le regardant bouger sur lui, Abdel sut qu'ils allaient de nouveau toucher du doigt une extase mystique. Comme Nicolas venait de jouir, il sut se maîtriser, et profita pleinement de sa présence en lui. Longtemps, ils parvinrent à se maintenir à la lisière de l'orgasme sans y basculer. Ils entamèrent même l'ascension de sommets sans doute rarement fréquentés par le commun des mortels. Lorsqu'il n'y tint plus, Abdel, se mit sur son séant et, tous muscles bandés, étreignit son jeune partenaire. Ils s'embrassèrent comme si la fin du monde allait survenir incessamment sous peu, sans ralentir une seconde le rythme effréné de leurs emboîtements. Soulevé en cadence par les bras costauds d'Abdel, l'adolescent se mit à pousser des plaintes inarticulées superbement indécentes. C'est que, de cette manière, il le sentait si bien. Ils frôlaient l'instant de la fusion. Ils n'appartenaient plus au monde. Ils étaient l'un à l'autre. "Viens avec moi… Viens avec moi !" Dit soudain Abdel, les abdominaux durs comme de la pierre. Ces simples mots, autant que ses rudes et frénétiques pénétrations, comme un signal, libérèrent Nicolas. Il se cacha le visage dans son cou, et accueillit les mortels éclairs du plaisir en s'exclamant sans retenue. Une généreuse quantité de sperme jaillit hors de lui en saccades. L'orgasme lui parut interminable. Pendant qu'il inondait le ventre d'Abdel en lui enfonçant cruellement ses dix ongles dans le dos, celui-ci éjacula simultanément avec un râle puissant auquel se mêlait comme un rire. N'eussent été les bras solides qui le maintenaient, Nicolas se serait écroulé sous la violence des sensations. La déflagration secoua tout son corps et les battements de son cœur se répercutèrent partout en lui, jusqu'à ses tempes…

Puis, tout s'apaisa. Abdel baisa les cheveux de Nicolas, toujours agrippé à lui, en coulissant encore tout doucement dans son corps palpitant, et il se retira. Le garçon, pas pressé de revenir à lui, resta ainsi blotti un bon moment, à moitié mort de volupté, comme un rescapé dans les bras d'un sauveteur. Sentir le sperme chaud de l'homme qui venait de jouir en lui s'écouler hors de son corps le rendit heureux à hurler. Il quitta enfin son cou pour lui faire face. Sa physionomie s'était comme adoucie, apaisée.

— Tu as vu, je ne pleure pas, cette fois.

— Je préfère ça.

Le gamin lui fouaillait le fond de l'âme de ses prunelles pâles dont le soleil rendait la profondeur insoutenable. C'en était presque intimidant.

— C'est vrai que tu m'aimes, alors…

— C'est une question ?

— Non, une constatation, sourit Nicolas.

Ce matin-là, dans le soleil, dans les bras conquis d'Abdel, Nicolas sut qu'il avait trouvé celui qui le consolerait, qui panserait ses blessures et saurait étancher sa soif de vivre.

— Si je te disais que j'ai encore envie. Ça… Ça te choquerait ?

— Je te répondrais que tu es gourmand ! S'exclama Abdel en riant. Et, non, ça ne me choque pas, mon cœur.

Cette formidable appétence que manifestait Nicolas pour les choses du sexe, tout de même, c'était quelque chose. Cela promettait ! Et, au moins, cela prouvait que ni la coercition paternelle qu'il subissait au quotidien ni ses angoisses intimes n'étaient parvenues à lui faire perdre le goût de vivre, bien au contraire.

— Tu ne voudrais pas me la remettre un peu ? Dit l'adolescent avec un petit air faussement innocent des plus désarmant.

— Un peu seulement ?

Ils échangèrent un sourire complice. Abdel aussi voulait recommencer. Son érection n'avait d'ailleurs rien perdu de sa tension. En lui reprenant la bouche, il se frotta doucement à son entrefesse trempé et, en s'aidant d'une main, retourna au creux de son corps. Nicolas soupira et s'accrocha à lui un peu plus fort. Sa queue l'atteignait exactement où il voulait, elle s'imbriquait en lui à la perfection, comme si leur corps avaient été moulés l'un pour l'autre.

— Je veux être à toi complètement, dit Nicolas, en remuant subtilement les reins. Que tu me baises à fond, sans me ménager.

— Ce n'est pas ce qu'on vient de faire ?

— Tu fais trop attention à mon plaisir. Ça me stresse.

— Ça te stresse ?

— Enfin, non. C'est mortel, mais… Je voudrais sentir que tu perds le contrôle, toi aussi.

Abdel avait bien saisi ce à quoi le gamin aspirait depuis le début. Sa manière d'endurer ses coups de reins les plus offensifs, déjà, était révélateur. Mais se laisser aller complètement au jeu du dominé-dominant n'était-il pas prématuré? Était-il réellement prêt à ça ? Ou le croyait-il seulement ?… Voyant l'inquiétude et la tentation se livrer un duel dans les yeux noirs d'Abdel, Nicolas lui baisa les lèvres et ajouta un enjôleur "S'il te plaît".

— Bon. Viens.

Ils quittèrent la dureté du sol pour le confort de la chambre. Nicolas s'allongea sur le lit, offert, et Abdel s'allongea sur Nicolas. Sans le faire languir, il poursuivit les choses là où l'orgasme les avait interrompues, reprenant possession simultanément de son cul et de sa bouche.

— Promets-moi de m'arrêter si j'y vais trop fort. D'accord ?

— Promis.

Plonger et replonger dans ce corps impatient et disponible, voir sa confiance et son plaisir, c'était un bonheur à peine croyable pour Abdel. C'était fou comme le gamin prenait son pied à se faire malmener ! Abdel se trouvait à la limite de lâcher complètement sa fougue lorsque Nicolas voulut se faire prendre par derrière, de manière encore plus bestiale. Lorsqu'il se mit en position, à quatre pattes, tout cul offert, avec la hâte au ventre de se soumettre plus fort encore à sa force mâle, Abdel s'entendit respirer plus fort malgré lui en s'agenouillant derrière lui. Jamais, au grand jamais, il n'aurait envisagé vivre quelque chose d'aussi extrême, si vite, avec ce petit gars solitaire tout juste majeur. Il lui caressa le dos, lui pétrit les fesses, admirant sans se lasser son corps pâle et harmonieux comme un marbre, et s'enfonça en lui comme dans du beurre. À se caresser comme ça à son corps si confortable, et si passif, il eut comme une poussée de fièvre. Il le voulait égoïste ? Être à lui corps et âme ? Très bien, il allait répondre à ses attentes. Une main sur sa hanche, l'autre sur sa nuque, il l'encula plus brutalement. Sous l'attaque, Nicolas baissa la tête, accentua la cambrure de ses reins, et se mit à égrainer des 'Oh, oui" d'une voix lascive.

Pas particulièrement dominateur de nature, Abdel dut s'avouer que la joie féroce de concentrer tout son plaisir dans cet acte possessif se révélait magnifiquement libératrice. Et, à entendre les plaintes de plaisir de son jeune amant, et à voir comme il reculait vers lui en rythme pour le recevoir de plein fouet, il fut bien forcé de constater que le garçon jouissait à fond de sa rudesse. Il laissa ses reins prendre le contrôle de sa volonté, se cogna à lui jusqu'à en perdre la tête, jusqu'à en être essoufflé. Il ne s'adoucissait parfois que pour récupérer un peu. Nicolas montrait alors instantanément son impatience en se tortillant indécemment.

Cette nouvelle confrontation sexuelle dura jusqu'à les couvrir de sueur. Cela fut bruyant comme un combat, éprouvant comme une course affolée. Cela fut aussi extrêmement jouissif. Abdel se lâcha comme il ne s'en savait même pas capable. Il ne regretta pas d'avoir cédé à son caprice. À mi-chemin, Nicolas montrant tous les signes d'une jouissance imminente, Abdel le rallongea sur le dos, lui remonta les jambes très haut, jusqu'à ce que ses genoux touchent ses épaules, et se remit à le pilonner, les yeux dans les yeux. Il tenait à le voir venir de face. La montée de l'orgasme revint assaillir Nicolas. Il accrocha son regard en perdition à son amant, dont la sueur lui gouttait dans les yeux, puis souffla "Je vais jouir". Ces mots à peine prononcés, sans se toucher le sexe, il éjacula avec la sensation de se vider de sa vie, de son énergie, de son histoire comme on se purge d'un poison…

— T'arrête pas. Continue, pressa-t-il Abdel qu'il sentait prêt à tout stopper.

Abdel, obéissant, non loin d'atteindre le sommet lui aussi, s'évertua donc à se finir en lui frénétiquement. Le garçon adora se faire malmener encore après avoir joui, adora la cadence hypnotique des chocs de son corps contre le sien, et crut bien mourir de joie à le sentir enfin perdre le contrôle. Encaisser sa violence virile, il aurait voulu que cela dure des heures encore. Abdel ressentit le brusque besoin de voir son sperme se mêler au sien, sur son ventre pâle, mais, dans la précipitation, il en lâcha la moitié en lui avant de se redresser sur ses genoux. Nicolas le regarda au-dessus de lui renverser la tête, se tordre de plaisir, tellement magnifique. Il vit ses doigts fébriles sur sa tige et les derniers jets de sa crème épaisse en jaillir pour venir éclabousser son torse. Il avait atteint son but. Il avait réussi à le rendre fou de plaisir, à le faire se libérer totalement. Il était rassuré. Rassuré et fier.

Lorsque tout fut fini, Abdel, à la fois bouleversé et profondément apaisé, resta allongé sur le jeune garçon. Celui-ci lui caressa les cheveux, habité d'une nouvelle certitude exaltante : il ressortirait de cette chambre en homme nouveau. Il était désormais neuf et rempli de force.


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