Abdel et Nicolas (6)


Abdel et Nicolas (6)
Texte paru le 2012-01-19 par Kitty   Drapeau-fr.svg
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Template-Books.pngSérie : Abdel et Nicolas

Le lundi, après le déjeuner, quand sonna l'heure de la séparation, il s'étreignirent longuement, une dernière fois. Ce fut un déchirement silencieux. Nicolas n'avait pas le choix, hélas, il devait retourner chez lui avant que la présence vampirique de son paternel ne vienne réinvestir son existence. Il allait quand même faire un peu le jardin pour s'épargner ses foudres, et réviser un minimum sa géographie et ses maths… Inutile de dire que le garçon eut bien du mal à quitter l'alcôve des bras de son amant ainsi qu'à retenir ses larmes. Il dut presque s'enfuir pour ne pas craquer devant lui et, la rage au cœur, les laissa couler tout le trajet de retour en filant sur son vélo. En plus du chagrin, cette séparation réveillait de détestables réminiscences, de vieilles blessures d'enfance. Combien de fois dans sa vie avait-il connu cela : être bien quelque part avec des gens rassurants et devoir retourner chez le père, le ventre noué ? Mais là, c'était pire que jamais. Abdel et lui s'étaient rapprochés à l'extrême durant ces trois jours et ces trois nuits rien qu'à eux. S'immerger dans l'intimité de l'autre les avait irrémédiablement soudés. Auprès de lui Nicolas se sentait bien, mieux, en vérité, qu'il ne l'avait jamais été de toute sa jeune vie. Se réveiller avec lui, partager ses repas, parler des heures de tout et de rien, faire l'amour jusqu'à en être épuisé, s'endormir contre lui, voilà en quoi résidait la vraie vie. Ces trois journées durant lesquelles il avait été respecté et aimé, où il s'était découvert capable de rendre heureux l'autre, et surtout, où il avait goûté au bonheur d'être totalement lui-même, avaient plus que jamais mis en évidence le mal que lui infligeait son père au quotidien. S'arracher à la présence d'Abdel, ça avait été comme mourir un peu.

Pour ce dernier non plus ça n'avait pas été facile. Voir le jeune garçon franchir sa porte pour être aspiré vers son enfer quotidien lui avait aussitôt confisqué son bonheur tout neuf. Debout à la fenêtre, il l'avait regardé disparaître à l'angle de la rue, malade à l'idée de ne rien pourvoir faire dans l'immédiat pour lui rendre la vie moins dure. Il avait eu envie de hurler son impuissance. Et maintenant, comment allaient-ils endurer, l'un et l'autre, de rester éloignés après ces trois jours d'osmose ? Il était très probable qu'il ne puissent pas se revoir avant leur traditionnelle entrevue du vendredi, l'unique mini-créneau de liberté de Nicolas. Et, comme celui-ci n'avait ni téléphone mobile, ni accès Internet, il serait impossible à contacter en dehors du lycée. Le lycée, seul endroit où ils auraient l'occasion de se croiser, mais aussi le seul où il ne pourraient en aucun cas se témoigner leur attachement. Les jours prochains allaient être difficiles. Et ils le furent, en effet.

Durant les semaines qui suivirent leur idyllique week-end prolongé qui avait vu se déployer leur amour, comme c'était prévisible, ils ne purent se voir qu'en coup de vent, le vendredi. Sans compter le temps du trajet, il avaient précisément entre seize heures trente et dix-sept heures quarante-cinq et pas une minute de plus. Évidemment, les chemins de campagne et les bavards tête-à-tête au café de la mairie, c'était terminé. Après les cours, ils se précipitaient chez Abdel à vélo. C'est qu'il s'agissait de ne pas perdre une seule seconde de la pauvre heure et quart dont ils disposaient. Dans l'ascenseur, ils s'étreignaient déjà et, une fois la porte de l'appartement refermée, se jetaient l'un sur l'autre comme des fauves affamés. S'offrant de manière viscérale deux, parfois trois orgasmes, ils ressortaient de ces séances plus exsangues d'énergie qu'après un marathon. Si l'intensité de leurs ébats emportés était indéniable, leur brièveté, en revanche, leur procurait toujours un profond sentiment de frustration. C'était vital, mais c'était peu, bien trop peu. Pas le temps de se parler vraiment, à peine celui de se dire des mots doux, quant à se savourer, il était inutile d'y songer. Entre jouir ou se câliner, il fallait choisir. Et, bien sûr, vu l'excitation sexuelle cumulée pendant la semaine, c'était un choix de dupe. L'assouvissement de leur faim de l'autre était toujours prioritaire. Il fallait vite se déshabiller, vite s'imbriquer, vite jouir, souvent à même le sol du salon, ou debout contre le mur, et vite recommencer… Il fallait ensuite se dépêcher de se doucher. Jamais, ils ne pouvaient se laisser aller comme ils en rêvaient, comme durant ces trois inoubliables jours de mai dont la nostalgie les hantait. Quant au moment fatal de la séparation, il arrivait toujours bien trop tôt.

En retournant chez lui, Nicolas se recomposait un visage aussi neutre que possible afin de ne pas attiser plus qu'elle ne l'était déjà la suspicion paternelle. Comme l'ado s'y était en effet attendu, l'homme sévère et possessif à qui rien n'échappait avait rapidement discerné son état amoureux. D'une manière ou d'une autre, il s'était trahi.

Le père avait tout de suite noté la différence. Son fils n'avait plus le même visage, plus le même regard, il était encore plus tête en l'air, pour ne pas dire absent, qu'à l'ordinaire. Et puis, bon, il avait dix-huit ans… Quelle autre raison aurait pu le changer de cette manière ? Il se moquait de lui en essayant de lui faire cracher le morceau. Comme un requin qui réduit peu à peu ses cercles autour de sa proie, le père ne le lâchait pas. Chaque jour, il revenait à la charge, essayant de le pousser aux aveux. L'homme à la détestable autosatisfaction prenait un malin plaisir à jouer avec ses nerfs. Ça le distrayait. Il l'asticotait régulièrement, espérant provoquer une réaction, réveiller un tempérament de "vrai mec" chez ce fils qui ne lui ressemblait pas. Ce traitement était tout ce que méritait ce gamin incompréhensible qui n'avait jamais voulu tisser le moindre lien de complicité avec lui. Il n'aimait rien comme lui, ni la chasse, ni le foot, pas même la mécanique, n'avait pas d'amis, il était taciturne, opaque… Il était comme un étranger sous son toit. Et pour ça, il lui en voulait. En plus, physiquement, il ressemblait beaucoup trop à sa mère. Ce seul détail lui donnait envie d'être sadique avec lui. Comment était-il possible qu'ils aient si peu de choses en commun alors qu'il l'élevait seul depuis ses dix ans ? C'était un mystère, mais surtout, une profonde source de déception. Alors, il se vengeait en raillant sa jeunesse, pointait du doigt sa soi-disant lâcheté ou son manque de virilité. Essayer de lui faire avouer l'identité de sa petite amie était son dernier passe-temps. Il faisait même un portrait ridicule et humiliant de la jeune fille supposée. Le voir rougir et se pétrifier l'amusait beaucoup. Il ne se doutait pas à quel point il jouait là un jeu dangereux, et pas un instant il ne mesurait le mal réel qu'il lui infligeait. Nicolas se défilait systématiquement, vivant dans la crainte de se trahir et, paradoxalement, dans l'espoir que cela n'arrive. Ses efforts continuels pour lui cacher sa vraie nature, à force, l'usaient littéralement. Plus son père le rabaissait, plus le jeune garçon sentait sa haine enfler et sa résistance s'effriter. En sa présence détestée, et plus que jamais depuis qu'il sortait avec Abdel, Nicolas se sentait comme une bombe à retardement.


* * *


L'année scolaire touchait à sa fin et les épreuves du bac approchaient à grands pas. Comme c'était son habitude à cette période, Abdel faisait passer un court entretien individuel à tous ses élèves de terminale sans exception. Il les recevait un par un dans son bureau, situé sous les gradins, et dont l'unique paroi vitrée donnait sur le gymnase. Une fois la porte fermée, il n'avait plus le son mais conservait l'image. Enfermé dans son "bocal", comme il l'appelait, il gardait ainsi un œil sur ce qui se passait sur le terrain tout en s'entretenant avec chaque adolescent. Ce lundi-là, c'était au tour des élèves de Terminale de SVT de subir ce petit face à face avec lui. La fluette Sabine venait de sortir de son bureau, manifestement satisfaite des appréciations argumentées de son prof d'éducation physique, et le prochain sur la liste, c'était Nicolas. Tout froissé de joie et d'anxiété, Abdel le regarda venir à travers la vitre du bureau. Comme à chaque fois qu'il posait les yeux sur lui, l'amour lui transperça le cœur. Nicolas avait son air farouche, cet air dont jamais il ne l'avait vu se départir en dehors de leurs moments d'intimité. Il passa sa tête blonde dans l'embrasure de la porte restée grande ouverte et frappa trois petits coups pour la forme.

— Salut ! Lança-t-il.

— Salut. Entre et referme derrière toi.

Un énième match de badminton lui avait mis les joues en feu. Il était en sueur et quelques mèches de cheveux collaient à son front. Il était beau et semblait ne pas en avoir conscience. Ça le rendait encore plus désirable. Intolérablement désirable.

— Désolé, je suis encore essoufflé, fit-il se laissant tomber sur la chaise.

— Respire, pose-toi. Il n'y a pas le feu au lac.

L'ado s'essuya le front vite fait avec le bas de son tee-shirt, laissant en épis sa frange humide. Abdel se sentit fondre. Il allait être difficile de rester impassible… La situation était bizarre. Ce bureau entre eux, se retrouver enfermés dans la même pièce en devant conserver, au moins en apparence, leurs rôles respectifs d'élève et de prof, oui, c'était perturbant. Au moins, ils allaient pouvoir parler librement. C'était déjà ça.

— Tu as passé un bon week-end ?

— Non, je n'ai fait que réviser, soupira-t-il. Et je t'épargne mon père et sa connerie intersidérale. Et toi ?

— On a fait une belle balade en forêt, samedi, avec Suzy et la petite. C'était sympa.

— Cool.

Vu le temps dont ils disposaient, l'échange de banalités s'arrêta là. Ils se considérèrent intensément, avec un même désir.

— Je n'en peux plus de cette situation, Nico. Tu me manques… Tu me manques sans arrêt.

Le garçon baissa les yeux sur son index qu'il passait et repassait machinalement sur l'arrête du bureau.

— Toi aussi, tu me manques à en crever, murmura-t-il.

— Ce n'est pas possible de continuer comme ça. Il faut qu'on puisse se voir plus.

— Je sais. Pour avoir un peu de liberté il faut que j'aie un gros clash avec mon père. Ça ne devrait pas tarder à arriver…

Il marqua une petite pause. Sans doute visualisait-il l'événement.

— Je ne te cache pas que j'appréhende, poursuivit-il, mais en même temps, j'en ai tellement marre de m'écraser… Je n'en peux plus de ne pas te voir, je n'en peux plus de ma vie comme elle est…

— Regarde-moi, Nico.

Le garçon obéit. La lassitude, dans ses prunelles pâles, alerta Abdel. Il semblait réellement au bout du rouleau.

— Tu veux que je lui parle ?

— Quoi, à mon père, tu veux dire ? Fit Nicolas, affolé.

— Oui.

— Que non ! Mauvaise idée. Très, très mauvaise idée ! C'est à moi d'affronter la bête.

— Et, tu ne veux pas attendre que les épreuves du bac soient terminées, comme tu l'avais dit ?

— Non. Je craque, là… Il faut que ça sorte. Ça ne va pas lui plaire, mais j'ai besoin de relever la tête… Il a compris que je suis amoureux, ce con, et il me prend la tête pour que je lui présente ma copine. Il me cuisine du matin au soir. Je n'en peux plus de son harcèlement.

— Tu as l'air épuisé, mon cœur.

Nicolas laissa infuser en lui quelques secondes la tendresse de ce petit nom doux, en esquissa même un sourire.

— Je le suis. Je dépéris sans toi. Ça me tue à petit feu, cette situation de merde.

Abdel déglutit, incapable de maîtriser son inquiétude. Tout en Nicolas l'appelait au secours.

— Il faut qu'on se voie, qu'on puisse se parler. J'ai des choses importantes et plutôt urgentes à te dire.

— Patience. On aura bientôt tout le temps qu'on veut. Mais, dis-les moi maintenant tes choses urgentes.

— Non, ce n'est ni le moment ni l'endroit.

— Putain, Abdel, ne me fais pas mijoter ! Des choses importantes comme quoi ?

— Comme le fait que je voudrais que tu viennes vivre avec moi.

— Pas question. On en a déjà parlé. Quand j'aurai un boulot.

— Je suis très sérieux, Nicolas.

— Moi aussi, je suis très sérieux. Quand j'aurai un boulot, pas avant, répéta-t-il, têtu.

— On s'en fout que tu aies un boulot ou pas ! S'emporta soudain Abdel en frappant du poing sur la table, si brusquement que son interlocuteur en sursauta. On serait enfin ensemble. C'est tout ce qui compte ! Pourquoi tu compliques les choses, nom d'un chien ?

— T'énerve pas comme ça ! Les autres vont nous trouver bizarres, fit le garçon en jetant un coup d'œil inquiet en direction du gymnase où ses vingt-cinq camarades de classe frappaient dans le volant.

Fulminant, Abdel se reprit comme il put. Il joignit les mains devant la bouche, paume contre paume, un peu comme quelqu'un qui s'apprête à prier.

— Je me suis juré de ne plus jamais dépendre de personne, lui rappela Nicolas. Si je pars de chez mon père, ce n'est pas pour retomber dans ce schéma-là avec toi. Ça gâcherait tout. Je le sais d'avance.

— Je respecte ça, Nico. Je t'assure que je comprends ta logique, mais tu te trompes. Ça ne gâcherait rien du tout.

— Bien sûr que si.

— Quelle tête de mule ! Je ne vis plus, moi, de te savoir sous le même toit que ce taré qui te sert de père. C'est lui qui te détruit à petit feu. C'est seulement lui le problème. Il faut que tu t'en éloignes. Quand on vivra ensemble, tu seras libre, tout sera possible. Trouver un boulot, c'est un détail. Je t'y aiderai.

Le lycéen, à nouveau, baissa le nez. "Tout sera possible"… Voilà bien une pensée séduisante qui ne lui était pas coutumière. Partager dès à présent la vie de celui qu'il aimait, évidemment, c'était plus que tentant. C'était même son désir le plus cher, mais il avait trop de choses à régler avant. La véritable première urgence, dans sa vie actuelle, c'était d'affronter son père, d'arrêter de fuir, d'arrêter de se taire. Oui, avant même la recherche d'un travail rémunéré, c'était cela la priorité absolue. Seule la peur le retenait encore. Il savait par avance que la discussion avec le quadragénaire borné tournerait au duel.

— Je vais me le faire, dit-il entre ses dents.

— Ton père ?

— Oui, mon père. Et après, on verra ce qui se passe. Ça fait des jours et des jours que je suis à la limite de tout lui balancer dans la gueule. Ça va péter.

— J'ai peur qu'il se montre violent.

— Il y a des chances qu'il le soit. Pourquoi tu crois que j'ai la trouille ? Il n'y a que ça qui me retienne encore. De toute façon, dès que je vais lui tenir tête, ça va être violent. Ce débile ne connaît pas d'autre mode de communication que le rapport de force. Soit il m'humilie, soit je l'humilie. Un vrai dialogue, ce n'est pas possible avec lui. J'ai déjà essayé, je sais de quoi je parle !

— Tu n'es pas obligé d'en passer par là, Nico. Fais ta valise et quitte-le simplement. Si ça peut éviter un drame. Je tiens à toi, moi ! Je n'ai pas du tout envie que tu finisses dans la colonne des faits divers. En plus, ce gars-là, il ne la mérite même pas, cette confrontation avec toi. Il mérite seulement que tu lui tournes le dos, point final.

— Peut-être bien, ouais. Peut-être qu'il ne mérite pas que j'use de la salive pour lui, mais moi, Abdel, moi, j'ai besoin de l'avoir cette confrontation. C'est une question de dignité. Je n'avancerai pas tant que je n'aurai pas franchi cette étape. À un moment donné, il faut que j'arrête d'être lâche. Tu peux penser que c'est de la fierté mal placée, je m'en fous. Il faut que je le fasse.

— Je comprends, soupira Abdel.

Il n'insista pas. Il laissèrent passer un silence recueilli. Nicolas étendit sa jambe sous le bureau, de manière à ce que leurs mollets nus se croisent et se touchent. Vu la chaleur de juin, tout le monde ou presque était en short ou en bermuda pendant les heures de sport…

— C'est dommage qu'il soit vitré, ton bureau, je te roulerais bien une énorme pelle, dit soudain l'ado, une étincelle nettement reconnaissable dans les prunelles.

La déclaration, et surtout le ton faussement détaché qu'il venait d'employer pour lui dire ça, firent sourire Abdel.

— Et, je te ferais bien plein de bonnes choses, aussi…

— Oui, bon, arrête, c'est assez dur comme ça.

Nicolas le considéra. La confusion de son bel amant, à la fois contrarié et ému, le rendait encore plus attirant.

— Ce que tu peux être beau, parfois, murmura le gamin.

Déstabilisé par sa sincérité, autant que par la réflexion elle-même, Abdel sentit son visage s'enflammer. La tension sexuelle, entre eux, augmentait de seconde en seconde. C'était chimique, incontrôlable. Il devenait urgent d'abréger "l'entretien". Mais, le temps qu'il trouve quelles paroles neutres à émettre afin de refroidir l'atmosphère, Nicolas, en remit une couche.

— J'ai la gaule, je te dis pas !

— Nico…

— C'est un truc de malade l'effet que tu me fais. Ça va être la galère de retourner sur le terrain dans cet état. Toi aussi, tu bandes, avoue.

— C'est quoi, le but, là ? Arrête ça, s'il te plaît. Tu veux me mettre mal à l'aise, ou quoi ?

— J'ai envie de toi et je te le dis. C'est tout.

— Moi aussi j'ai envie de toi, tu crois quoi ? Mais, ce n'est pas le moment.

— Je sais. Ce n'est jamais le moment…

L'espace de quelques secondes, leur face à face devint un véritable bras de fer silencieux, et leur désir pour l'autre quasi insoutenable. Éloignant sa jambe de la sienne, Abdel se redressa un peu et se saisit de son stylo. Il fallait absolument qu'il retrouve sa contenance. Mais, son air sérieux ne parvint pas à masquer son trouble. Il fit mine de replonger dans ses notes.

— Bon, pour info, tu as quinze de moyenne générale. Avec l'esprit d'équipe en plus, j'aurais pu te mettre dix-sept, c'est dommage, mais dans l'ensemble tu as un bon niveau, tu as bien progressé au long de l'année. L'athlétisme est ton point fort… En endurance, tes temps se sont bien maintenus, c'est pas mal. En ce qui concerne la gym, tu as un très bon équilibre et, pour un garçon, tu as la chance d'être souple.

Il s'interrompit. Il commençait à bien la connaître la souplesse de Nicolas. Ça oui… Les images les plus torrides de leurs derniers moments de luxure partagés resurgirent en lui. Il songea en particulier à ses lombaires qu'il savait si bien creuser quand il s'offrait à lui de dos… Mon dieu, ça y était : lui aussi bandait ferme. Il fallait qu'il tourne ses pensées vers autre chose, et vite. Son interlocuteur, qui ne l'avait pas lâché des yeux, comprit ce qui se passait en lui. L'adolescent ne s'était toujours pas fait à l'idée de lui inspirer autant d'émoi et chaque preuve de cet état de fait, comme en cet instant, le plongeait dans un ravissement étonné.

— Enfin, bon. Voilà, voilà… Maintenant, si tu veux bien, est-ce que tu peux m'envoyer Vanessa, s'il te plaît ?

— OK. Je te dis à plus tard, alors, fit le jeune en se levant à contrecœur et en reprenant déjà son visage fermé.

Il avait déjà la main sur la poignée de la porte, quand Abdel le rappela. Il avait prononcé son prénom d'un voix sourde. Le gamin se retourna vers lui, sans ouvrir.

— Retrouve-moi dans les vestiaires à midi quarante-cinq. Je t'y attendrai.

— Dans… Dans les vestiaires ? Tu rigoles ?

— Pas du tout, non. Il faut qu'on puisse s'isoler. Je dois absolument te parler.

— Me parler ? C'est tout ?

Abdel soutint son regard sans rien ajouter. L'aveu silencieux était limpide et rasséréna Nicolas.

— Tu risquerais ta place dans l'enseignement pour pouvoir t'envoyer en l'air avec moi ?

— Il n'y a aucun risque, ne t'inquiète pas.

— Tu es sûr ?

— C'est moi qui ferme les accès au gymnase le lundi à l'heure du déj'. Il n'y a que moi qui ai les clés. Tu entreras par la porte rouge, près de l'entrée de la cantine. Tu sais, l'issue de secours ?

— Oui, je vois.

— Je la laisserai entrebâillée. Pense seulement à bien la refermer derrière toi et, surtout, sois discret.

— Ça, pas la peine de me le dire !

— Allez, maintenant, sauve-toi, parce que j'ai chaud, là !


Inutile de dire que les deux heures d'histoire qui suivirent celles de sport laissèrent Nicolas dans une indifférence insondable. Le gamin amoureux était sur son petit nuage et il n'écouta rien. Il était déjà dans les bras d'Abdel. À l'heure du repas, l'appétit coupé par le désir, il ne mangea presque rien. Fred, un "geek" un peu solitaire et pourtant terriblement prolixe, l'une des rares personne de sa classe à ne s'être jamais laissé impressionner par sa froideur apparente, lui tint la jambe jusqu'au dessert. Il dut prétexter un mal de ventre pour abréger et s'éclipser dans les temps.

Quand il vint grattouiller à la porte des vestiaires, après s'être faufilé dans le bâtiment comme convenu, l'impatience l'oppressait à un point qu'il n'aurait jamais cru possible. Abdel lui ouvrit aussitôt, dans un état proche de la combustion spontanée lui aussi, et l'accrocha par la nuque pour le faire s'engouffrer plus vite dans la pièce. La porte n'était pas refermée que leurs lèvres se joignaient déjà. Ah, ce bonheur primordial de s'empoigner, de se toucher enfin ! C'était indescriptible ! Le plus vieux offrit au plus jeune ce fabuleux baiser dont il avait rêvé à haute voix dans son bureau le matin même. Le gamin l'accueillit évidemment de toute son âme, comme il comptait accueillir tout ce qui pourrait arriver entre eux dans les prochaines minutes. Ils restèrent là, contre cette porte close, à s'embrasser et à se palper comme des furieux. La lumière du jour ne passait que par deux petites fenêtres situées près du plafond au-dessus des douches, à l'opposé de là où ils se trouvaient, et les atteignait à peine. Ils baignaient donc dans une semi-pénombre un peu sinistre, dans cette pièce sans attrait couverte de carreaux de céramique jaunâtres du sol au plafond. Mais, ils étaient à mille lieues de se soucier de ce genre de détails. Captivés l'un par l'autre, ils n'étaient plus au monde. Il avaient basculé ailleurs dès qu'il s'étaient touchés, et cet ailleurs n'était que lumière. Capturés par le désir comme ils étaient, ils ne pensèrent même pas à changer de place. Ils se voulurent debout, là, tout de suite. Et comme les murs les plus proches, longés de bancs et frangés d'une ligne de porte-manteaux à mi-hauteur, étaient impraticables pour s'y adosser et donc pour y faire l'amour face à face, la porte ferait très bien l'affaire.

Même si le temps et le confort manquaient, même si le manque excessif de l'autre leur faisait précipiter les choses, se retrouver éclairait leur vie. Lors de ces instants hélas rares, plus rien d'autre n'avait d'importance que leur communion dans le plaisir. Faire l'amour ensemble, à chaque fois, c'était comme un rêve, comme quitter la terre. Ce n'était pas si souvent arrivé encore – Nicolas, tellement soulagé de n'être plus puceau, décomptait en secret tous leurs orgasmes – et leur phase de découverte mutuelle était loin d'être achevée.

Ce lundi de juin, dans les vestiaires du lycée, pendant que chacun s'appropriait ainsi fougueusement le corps de l'autre, qu'ils se frottaient et ondulaient ventre contre ventre, sexe contre sexe, leurs mains avides ne tardèrent pas à franchir la barrière des tissus et les frontières de la pudeur. Un à un leurs vêtements volèrent au loin, et la peau dévoilée de l'autre acheva de les rendre ivres. Abdel put replonger dans l'odeur adorée de son jeune amoureux — elle lui avait tant manqué tout ce week-end — s'agacer les lèvres à la pointe de ses tétons, lui manger le cou comme un vampire assoiffé. Qui aurait dit qu'il se serait autorisé un jour une chose pareille sur son lieu de travail ? C'était fou. Mais c'était ainsi, les priorités changeaient de nature lorsqu'on était amoureux à ce point… Nicolas, agrippé à son torse, l'invitait, aux anges de se faire dévorer tout cru, de sentir ses mains lui pétrir le cul et leurs sexes déjà durs se toucher… Il se donnait tout entier, déjà.

Alors qu'Abdel glissait une énième une fois ses paumes sur l'exquise chute de reins de son partenaire, celui-ci lui sauta au cou sans prévenir et lui enserra la taille entre ses jambes. L'initiative les stoppa dans leurs emportements. Leur regards se défièrent. Il ne résonnait plus dans le silence de cette brusque accalmie que leur respiration précipitée. Abdel assura plus solidement sa prise, une fesse dans chaque mains, l'appuyant toujours contre la porte, et sentit sa chaleur humide à l'extrémité de son sexe. Son souffle se raccourcit encore. Nicolas l'affolait. Il l'affolait au-delà des mots… La violence du désir le ravageait. Il colla son front au sien et resta comme ça, les yeux clos, à tenter de brider la bête en lui. Mais, c'était peine perdue.

— Allez, prends-moi. Fais-moi sentir que je suis à toi, le pressa doucement Nicolas.

— À sec, comme ça, je vais te faire mal.

— Non, tu vas voir. Je mouille carrément tellement j'ai envie de toi. Allez, fais-le. Baise-moi.

— Oh… Nico…

Sans plus de préliminaires, en se guidant brièvement d'une main, Abdel le pénétra prudemment, mais d'une traite. Sous la puissance de l'envahisseur, Nicolas émit une plainte où la douleur et le bonheur tenaient une place égale. Déjà haletant, hors de lui, Abdel resta planté en lui.

— Essaye de ne pas crier trop fort, hein ?

— Je ferai ce que je peux…

Contrôler le volume des ses décibels n'eut, en effet, rien d'évident. Embroché jusqu'au cœur, soulevé en cadence par la rage sexuelle de son partenaire, les sensations étaient si délicieusement primaires, si brutales, dans cette posture sauvage, qu'il eut du mal à se retenir d'exprimer son plaisir à grands cris… Il se mordit donc les lèvres, serra les dents, et garda au fond de sa gorge les sons les plus puissants qui auraient voulu en sortir. Mais, il n'eut pas à se contrôler bien longtemps. Abdel, le diable au corps, le bassin mû d'une redoutable énergie, ne tint pas plus de quelques minutes. Porter ainsi son partenaire debout avait beau être éprouvant, l'excitation était par trop importante. Il n'était plus qu'exultation animale. Il fallait qu'il ensemence cette chair exquise qui le happait. Il le fallait. Quand il se ficha soudain violemment en lui dans un râle douloureux, Nicolas réceptionna toute l'électricité de son orgasme, chacune des ondes de choc de ses spasmes. Alors qu'il lui injectait ses giclées chaudes, le jeune garçon se tint à son cou plus étroitement, un bras autour de ses épaules, l'autre lui enserrant tendrement la tête. C'était la première fois qu'il voyait Abdel perdre la maîtrise de son désir de manière aussi spectaculaire. Dire que cela lui plut eût été un euphémisme. Il était aux anges. Il attendit qu'il reprenne ses esprits pour mettre pied à terre.

— Désolé, je n'ai pas pu me retenir. Tu me fais perdre la boule, murmura Abdel, penaud.

— C'était puissant, j'ai eu l'impression que tu me soulevais avec ta queue, s'extasia Nicolas.

— C'est ça que tu aimes, alors ? Que je te saute en dix secondes comme un lapin en rut ?

— Un lapin en rut ?

Nicolas en resta une seconde interloqué et éclata de rire. S'il avait dû le comparer à un animal, ça n'aurait sûrement pas été à un lapin ! Ça non ! Pour Abdel, ce flot de joie sur son visage valut tous les couchers de soleil qu'il avait pu admirer depuis sa naissance. Son fou rire se calma et il lui caressa la joue, l'air à la fois attendri et désapprobateur.

— On dirait que ton corps a mieux capté ce que j'aime que ta raison. Ce que j'aime, tu vois, c'est sentir que je t'excite. Et là, je t'assure que je l'ai bien senti ! Tu m'as rendu dingue !

Ils baissèrent les yeux sur le sexe en érection maximale de Nicolas, pour constater de visu l'affirmation et quittèrent enfin la porte.

— Et dire que je rêve de te faire l'amour tout en douceur et subtilité, fit mine de se lamenter Abdel.

— J'aime ça aussi, tu le sais bien. D'ailleurs…

Au lieu de terminer sa phrase, Nicolas lui prit les mains et, à reculons, l'attira jusqu'au banc le plus proche sur lequel il s'assit. Naturellement, Abdel s'agenouilla face à lui sur le sol carrelé. Alangui, nu, érigé, son bel ange blond était si magnifique que, pour un peu, il se serait prosterné à ses pieds. Ses admirables yeux bleus, mi-clos et fiévreux, ne le lâchaient pas. Il se cala entre ses jambes et s'accapara sa belle bouche entrouverte avec douceur et sensualité, cette fois. Il lui baisa le visage, s'attarda dans son cou, tout en baladant ses doigts sur ses cuisses, ses hanches, ses flancs. Puis, il reprit un peu de recul pour le contempler encore. Le sourire amoureux qui errait sur le visage de Nicolas lui donna presque envie de pleurer de bonheur. Il lui caressa le torse, le sexe, l'intérieur des cuisses, les couilles, de nouveau le sexe, émerveillé par ses traits délicats où frémissaient le plaisir… Parfaitement immobile, le beau garçon se laissait faire comme un chat s'offre aux caresses. Et sa respiration se fit ronronnement lorsqu'Abdel se mit à le masturber plus franchement. Le bourgeon dodu de son gland suintait de désir. Dans sa main, sa jeune queue vigoureuse lui faisait l'effet d'un fruit juteux. Il en avait littéralement l'eau à la bouche. Cédant à la tentation, il se pencha sur lui pour l'honorer.

Et vraiment, il l'honora. Aucun mot plus juste n'aurait su traduire le soin qu'Abdel porta à la confection de l'apothéose qu'il voulait lui offrir. Dans un premier temps, de la pointe de sa langue, il se régala du nectar translucide des prémices sucrés de sa jouissance. Il en récolta chaque précieuse goutte, même celle qui ne perlait encore qu'au creux du méat. Seulement ensuite, il fit aller et venir ses lèvres suaves sur lui. Nicolas en chavira. Chacune des fulgurances qui le traversaient lui faisait soulever le bassin. Et regarder son amant le savourer dans la lenteur ajoutait encore à son plaisir. De ses soupirs de jouissance, de sa main tremblante sur son crâne ou des soubresauts de sa queue contre son palais, Abdel n'aurait su dire ce qui l'excita le plus. Contrairement à d'habitude, Nicolas ne lui donna aucune indication. Il ne l'incita ni à s'arrêter, ni à continuer. Il se tut et laissa la volupté grandir. Jouir dans sa bouche ou s'ouvrir à d'autres projets, quelle importance ? Le plaisir serait de toute façon immense.

Et justement, à force de se laisser aller, Nicolas avait peu à peu glissé au bord du banc jusqu'à avoir les fesses dans le vide. L'attention d'Abdel, fatalement, se tourna vers ces nouveaux horizons dévoilés. Il lui souleva les jambes – Nicolas se retrouva les pieds sur son dos – et concentra son talent sur son petit trou pas encore satisfait.

— Oh, oui, tu me tues… C'est trop bon, soupira le garçon en laissant aller sa tête en arrière et en écartant les cuisses pour lui faciliter la tâche.

Le contact de sa langue à cet endroit lui procurait une volupté inouïe. C'était meilleur à chacune de leurs retrouvailles. Cette fois, il crut bien qu'il allait venir tout de suite. Sous les divins attouchements buccaux, son petit œillet, qui s'était refermé entre temps, s'épanouit d'un coup, presque douloureusement. Le reste de son corps et son esprit suivirent la même ascension vertigineuse. Abdel s'y prenait tellement bien. Se donner à sa langue, c'était s'ouvrir au bonheur. En plus, là, c'était pour laper consciencieusement le sperme qui s'écoulait de lui, son propre sperme donc ! C'était tellement excitant, si intime, si profondément sexuel que le jeune garçon en aurait eu la chair de poule jusqu'au cuir chevelu rien que d'y penser. Alors le vivre ! Il ferma les yeux, crispa les doigts sur le crâne de son bel assaillant, en poussant des petits cris plaintifs. Abdel délaissa un peu son sujet d'étude privilégiée pour s'occuper aussi de ses testicules et de sa verge. Nicolas gémissait toujours. C'était si bon. La sève montait. Il en perdait la tête et ne savait plus, de la queue ou du cul, d'où il avait le plus envie de jouir. Il eut sa réponse quand Abdel glissa un doigt en lui. Celui-ci n'eut pas le temps de lui toucher le sexe, à peine celui de lui tâter la prostate, que la déflagration du plaisir culminant vint le faire trembler des pieds à la tête. Il le regarda jouir. C'était un si beau, si beau spectacle… Dans une unique éruption, et une unique exclamation, une belle quantité de jus laiteux jaillit sur son ventre et s'étala jusqu'à sa poitrine. Abdel le lécha partout où le divin fluide s'était répandu, sur son téton tout particulièrement, jusqu'à ce qu'il n'en restât plus une seule trace. Ce petit nettoyage générateur de frissons laissa à Nicolas le temps de se remettre de ses émotions en douceur.

Comme c'était souvent le cas, ce premier orgasme avait laissé l'adolescent plus assoiffé qu'assouvi. Il le voulait en lui, violent et profond, voulait jouir de sa queue jusqu'au bout, bien sentir son excitation et son plaisir. Par bonheur, la fervente fellation que venait de lui prodiguer Abdel avait mis celui-ci dans un état tout à fait satisfaisant pour que la suite des réjouissances fût assurée.

Abdel se releva en frottant ses genoux endoloris, le prit par les mains et le ramena à lui d'une traction. Ils échangèrent un baiser et restèrent là, debout dans les bras l'un de l'autre, à se bercer, joue contre joue. Le menton sur l'épaule de l'autre, ils fermèrent les yeux.

— Je t'aime tellement, murmura le jeune garçon.

— Moi aussi je t'aime. Encore plus qu'hier et encore plus qu'avant-hier et qu'avant-avant-hier.

— Ça fait presque peur.

— Mh… Tu vois, je te l'avais dit.

Nicolas lui décocha un petit sourire coquin, s'amusa à lui chatouiller les lèvres de la pointe de sa langue et, l'air de rien, referma sa main sur la chaleur de son sexe en érection. Abdel en frissonna jusqu'aux talons.

— Tu tiens la forme.

— Tu as vu ça. Pour un vieux, j'ai de beaux restes.

— Un vieux ! N'importe quoi ! T'es pas vieux.

— Un peu, quand même…

— Tu m'as chauffé à mort. J'ai tellement envie que tu me baises…

— Je me doute que tu n'as pas eu ton compte…

Abdel se colla à lui, lui reprit les fesses dans les mains, l'embrassa férocement, longuement, pour s'affamer définitivement de sa soumission, puis il le fit pivoter face au mur.

— Tu veux me donner ton petit cul ? Lui chuchota-t-il à l'oreille, en se pressant contre son dos.

— Oui… Je veux ta queue…

— Là ? Maintenant ?

— Oui, maintenant.

Le garçon sut qu'Abdel allait s'approprier son désir comme il en rêvait rien qu'à sa manière de le toucher. Il lui caressa les cheveux et le cou d'une main – Nicolas pencha ce cou –, les épaules et le dos de l'autre – Nicolas courba l'échine –, tout cela en en prenant bien son temps. Nicolas était prêt à patienter, même si sentir le contact de sa queue sur sa peau et ses caresses s'appesantir sur ses fesses lui enflamma le sang. Les mains à plat sur le mur, le front contre ses mains, il ferma les yeux.

Abdel lui pétrit voluptueusement le cul, comme de la pâte à pain, son petit cul merveilleux, si blanc, si parfaitement galbé, si avide de sensations fortes… Bien que ce ne fût pas nécessaire, à l'aide de ses doigts, il humecta de salive sa tendre cible. Le voir réagir au massage, s'ouvrir, gémir, acheva de lui raidir la queue. Dans sa belle courbe, elle pointait vers le ciel. Était-ce son odeur ou la passion que son plaisir lui inspirait ? Étaient-ce ses reins invitants, ses fesses renversantes ? Ou tout cela en même temps ? Quoi qu'il en fût, une vague de désir d'une puissance incroyable vint embrumer la conscience d'Abdel. Pour faire encore monter la tension, il se caressa à sa peau dans des mouvements déjà possessifs, et le long de sa raie. Il ne le vit pas, mais Nicolas s'en mordit la lèvre inférieure. Puis il n'y tint plus. Après quelques ultimes tâtonnements à l'entrée du paradis, il s'y engouffra. Il le pénétra comme il savait qu'il aimait, lentement mais bien à fond, sans à-coups. Ça les fit geindre en chœur. Mon dieu, qu'il était détendu, que cela était bon !

— Ça va ? S'enquit Abdel avec douceur, avant que les choses s'emportent.

— Oui, ça va. Bouge, maintenant, bouge…

Il amorça des roulements de bassin amples et onctueux, une main sur sa nuque soumise. Nicolas, immédiatement grisé par le piston de sa queue, s'abandonna à sa force en gémissant… Qu'il était bon de lui appartenir ! Devenir l'objet de plaisir d'Abdel, être tout à lui, le mettait en vacances de lui-même. C'était comme un voyage infiniment dépaysant. C'était indicible.

Pendant que son assaillant le transperçait de ses amples coups de reins, Nicolas sentit une main se refermer sur sa verge et y rester sans bouger. Ce n'était pas la première fois qu'il lui faisait ça. Il adorait cela. En capturant ainsi sa virilité, sa poigne accentuait son sentiment d'être possédé. Pour Abdel, le sentir pulser et durcir dans sa paume pendant qu'il le sodomisait était une source de bonheur ineffable. Il avait la sensation de le capturer plus complètement encore. Et le degré de tension de son sexe, ses soubresauts, son humidité, lui offraient de précieuses indications sur l'intensité de son plaisir, au même titre que sa voix émue, ses mots, ou l'expressivité de ses reins mouvants. Pour l'heure, le jeune garçon, qui venait pourtant de jouir, était de nouveau bandé à souhait. Quelle belle vigueur que celle de ses dix-huit ans !

Abdel eut beau maintenir un rythme plutôt sage, le plaisir s'intensifia vite, trop vite. L'extrême sensibilité de son partenaire l'excitait à mourir… Il réagissait au quart de tour, à la moindre variation de rythme, d'angle de pénétration ou de pression. Sa cambrure semblait vouloir s'accentuer à l'infini, et il ne pouvait s'empêcher de reculer vers lui pour provoquer de plus violentes imbrications. Pour couronner l'ensemble, de plus en plus fréquemment, ses gémissements retenus viraient aux murmures d'extase. Ses pressants "Vas-y plus fort", "C'est si bon", "Baise-moi, je t'en prie" et autres langoureux "Oh, oui, comme ça, t'arrête pas…" constituaient un aphrodisiaque surpuissant loin de laisser Abdel de marbre. Il n'allait plus pouvoir se retenir bien longtemps s'il ne prenait pas quelques mesures draconiennes. Il réduisit donc à presque rien l'amplitude de ses va-et-vient et ramena son jeune amant assommé de sensations contre lui pour le tenir tendrement entre ses bras. Les hanches félines et la queue bien calée au fond de lui, il remua subtilement le bassin en y imprimant de légers mouvements circulaires aux angles variables. Il savait quels volcans de sensations pouvaient soulever ces stimulations dans le corps d'un homme pour les avoir lui-même connues dans les bras de Dom. Et cela ne manqua pas, Nicolas, en pleine lévitation, en oublia son impatience. Jamais il n'aurait imaginé qu'un sexe masculin puisse bouger en lui d'une manière aussi incroyablement sensuelle.

— C'est bon ? Tu aimes ?

— Oh, oui, expira Nicolas.

— Ça te plaît aussi de me sentir en toi, comme ça ?

— Oui… Oh… Je suis à la limite…

— Tu veux que je continue ?

— Oui…

— Dis-le.

— Continue. Continue…

— Comme ça, tu aimes ? Ça te fait du bien ?

— Oh, oui, ça me fait jouir, agonisa l'ado. Tu me fais jouir du cul.

Abdel eut envie d'avoir sa bouche. D'une main impérieuse sur sa joue, il lui tourna le visage et l'embrassa. Une bouffée d'agressivité sexuelle se saisit alors de lui. Son jeune amant était si malléable, si soumis à sa queue, à sa langue, bref, à tout ce qu'il aurait pu faire pénétrer de lui dans son corps, qu'il fallait qu'il l'achève. Quand le jeune garçon se mit à lui sucer l'index, il en perdit le peu de retenue qu'il avait réussi à conserver jusqu'ici. D'un bras, il lui emprisonna la taille, lui plaqua une main autoritaire entre le menton et la gorge, et se mit à l'assaillir vite et bien. Comme à chaque fois qu'Abdel se décidait enfin à lâcher les chiens de sa fougue, Nicolas crut en mourir de bonheur. Quelle tristesse de ne pouvoir donner de la voix librement ! Il se livra, le supplia d'un faible "Oooh, c'est bon. Oui, lâche-toi, fais-moi mal".

— Tu me rends dingue, bel ange… Je t'aime, lui susurra Abdel, le coup de rein emporté et le sang battant aux tempes.

Sans transition, il avait substitué à la langueur toute l'impétuosité virile dont il était capable. Il le lima bien comme il faut, se contrôlant juste assez pour le faire jouir avant lui. En tout cas l'espérait-il. Quand cela devenait dangereusement bon, il se libérait de l'emprise de sa chair douce trois secondes, respirait à fond pour se ressaisir un peu, puis replongeait en lui. Nicolas n'aimait rien tant que l'assaut qui suivait cet infime instant qui le laissait vide et suffoquant de désir. Sentir sa queue rigide s'engouffrer, son volume l'investir et l'épouser avec cette énergie, cette hargne, c'était tout simplement extraordinaire… Encore une fois, il dut réunir une concentration surhumaine pour contenir ses cris.

Aux tréfonds des mystères de son corps, Nicolas sentit se former la tornade finale. Il la vit venir de loin. Chacun des implacables va-et-vient d'Abdel en alimentait la démesure. Le garçon s'accrocha aux cintres à deux mains, s'y suspendit quasiment, comme pour se préparer à encaisser le souffle de la tempête. Il allait en être balayé, en mourir, il en était presque sûr. Sa température corporelle semblait vouloir monter jusqu'à l'ébullition. Il essayait désespérément de faire avorter ses cris en se mordant la lèvre jusqu'au sang. À leur place, de drôle de vocalises plaintives aux intonations très féminines s'arrachaient de sa gorge. Il ne se douta pas à quel point ces miaulements achevèrent de surexciter Abdel.

Le garçon en était encore à se battre contre lui-même pour canaliser sa voix, quand un orgasme anal d'une formidable intensité éclata au centre de son corps. Le plaisir rouge et or fusa une éternité, jusqu'en ses moindres terminaisons nerveuses. Il crut se dissoudre dans l'air. Ses genoux fléchirent et le sperme jaillit hors de lui, éclaboussant le banc et le carrelage, dégoulinant sur les doigts d'Abdel. Celui-ci, pourtant puissamment absorbé par son propre plaisir, s'immobilisa immédiatement. Il le prit dans ses bras et demeura en lui le temps que l'orgasme achève de le traverser, que l'ultime convulsion le secoue. Seulement alors, il se retira. Il se finit fiévreusement d'une main, dans son dos, contre sa fesse en sueur, le nez dans les parfums de sa nuque. À le deviner si proche de la jouissance, Nicolas fut assailli d'une ultime montée de sève dès que son gland dur le toucha. Encore bandé, chatouillé par le souffle haletant de son amant, il se branla frénétiquement lui aussi pour le rejoindre. À l'instant précis où Abdel lui baptisait copieusement les reins de ses jets, un nouvel orgasme, ultime séquelle du précédent, lui fit lâcher quelques gouttes ainsi qu'une exclamation cette fois fort virile.

Heureux, en nage, enfin libérés, ils restèrent un petit moment enlacés ainsi dos contre ventre à reprendre leur souffle, Nicolas tenant à peine debout, Abdel, le visage dans ses cheveux et les yeux clos.


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