Abdel et Nicolas (7)


Abdel et Nicolas (7)
Texte paru le 2012-02-08 par Kitty   Drapeau-fr.svg
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Template-Books.pngSérie : Abdel et Nicolas

La tête calée contre le crâne de Nicolas, lui-même assoupi sur son épaule, Abdel tentait de réunir assez de volonté pour aller prendre une douche. Nicolas non plus n'avait ni envie de se rhabiller, ni envie de sortir de ce délicieux état d'indolence où le séisme du plaisir l'avait plongé. Il rêvait de se téléporter dans le lit d'Abdel afin d'y récupérer ses forces, allongé contre lui.

— Quelle heure il est ?

— Treize heures quinze. On a encore une vingtaine de minutes. Il faut que je m'active, dit Abdel sans remuer un petit doigt.

— Pfff, ça passe trop vite… J'ai pas envie de te quitter.

— Moi non plus…

— Tu m'as tué. Je suis cassé… Une bonne grosse sieste, je ne serais pas contre.

— Pareil. Je suis mort. Quand je pense que j'ai encore deux heures de cours.

— Te plains pas, moi, c'est pire, je finis à dix-sept heures trente, et par une heure de maths, en plus. Je déteste le lundi.

Ils poussèrent en chœur le même énorme soupir, ce qui les fit rire. Comme à chaque fois qu'ils avaient pris du plaisir ensemble, il leur fallait un temps d'atterrissage et, comme souvent, l'esprit de Nicolas se mit à vagabonder.

— C'est un truc de fou le cul, quand même, quand on y pense, tu ne trouves pas ?

— C'est l'une des belles et bonnes choses de la vie.

— C'est ce qu'il y a de meilleur ! Heureusement que ça existe ! Comment tu as pu t'en passer pendant trois ans ?

— Je n'avais plus la tête à ça. J'étais triste…

— Moi, être triste, ça ne 'empêche pas d'avoir envie.

— Quand je dis triste, je veux dire que j'étais au fond du trou.

— Oui, Dom… Je sais… J'ai du mal à me rendre compte de ce que ça a dû te faire.

— Je te souhaite de ne jamais connaître ça.

— Dis-moi, Abdel… C'était aussi bon avec lui ?

— Ah, je l'attendais celle-là ! S'amusa Abdel.

— Je suis si prévisible ?

— C'est ta curiosité qui est prévisible. C'est normal… Et pour te répondre, oui, c'était aussi bon, mais complètement différent.

— Ah, oui ? Différent comment ?

— Différent comme… Différent.

— Tu n'as pas envie d'en parler. Je comprends.

Abdel perdit son attention dans le vague. Nicolas lui jeta un coup d'œil et il sut qu'il allait s'exprimer rien qu'à voir son expression. La petite machine cérébrale de la pêche aux souvenirs semblait lancée.

— Ce n'est pas que je n'ai pas envie d'en parler, c'est que je ne peux tout simplement pas comparer. Dom et toi vous n'avez rien à voir. Même en dehors de l'aspect physique, je veux dire. Dom, tu vois, il tenait un peu le rôle que j'ai auprès de toi aujourd'hui. Il était plus vieux que moi, il connaissait mieux la vie, avait eu d'autres expériences amoureuse aussi. Fréquenter une fille comme Nadia, déjà, ça m'avait pas mal fait mûrir, mais c'est lui qui m'a donné envie de sortir de ma cité, qui m'a ouvert au monde, aux autres, à la vie quoi. Quand je l'ai rencontré, en plus, il avait déjà pas mal bourlingué…

— Quand tu dis bourlingué…

— Depuis sa majorité il avait la bougeotte. Il a toujours voyagé. C'était une question d'équilibre pour lui. Dès qu'il avait des congés, il partait à l'autre bout du monde comme accompagnateur touristique. Il adorait ça. Et il ne s'est pas arrêté quand on s'est installés ensemble. Parfois, quand on avait assez de sous, j'allais avec lui… On a bien dû faire une dizaine de pays ensemble.

— La classe… Fit Nicolas, rêveur.

— Il avait aussi ce côté protecteur, un peu grand frère… Il m'a aidé à faire mes choix les plus difficiles, m'a conseillé et soutenu quand j'en avais besoin, pendant mes études en particulier. Il était toujours là pour moi. C'était un prince, ce mec. Vraiment… Et bon, surtout, vivre avec lui m'a permis de m'accepter complètement comme j'étais. On était tellement bien ensemble que, très vite, j'ai arrêté de me poser des questions sur ma sexualité. J'étais heureux et c'était suffisant. Je n'y pensais même plus, en fait…

— Le sexe, c'était comment avec lui ?

— Il n'y a vraiment que ça qui t'intéresse ! Se moqua Abdel. Qu'est ce que tu veux que je te dise ? Ça fonctionnait au top. On s'éclatait.

— Raconte-moi ta meilleure baise avec lui.

— Ma meilleure… Nico ! Ce n'est plus de la curiosité, ça, c'est de l'indiscrétion !

— Allez, s'te plaît.

— Déjà, tu n'utilises pas le bon mot. Dom ne baisait pas, il faisait l'amour, et dans les règles de l'art, je peux te le dire ! Ça avait quasiment quelque chose d'un rituel sacré pour lui.

— Comment ça ?

— Et bien, il faisait attention à un tas de détails qui moi me passaient à dix kilomètres au-dessus de la tête… Il était fan des clichés romantiques. Lui qui à la base était tellement "mec", tu vois, le pédé quasi indétectable, par contre pour toutes les choses du sexe il avait un raffinement très féminin. On n'était pas du genre à se sauter dessus comme on vient de le faire tous les deux ! Ça non ! Il mettait de la musique en sourdine, de l'encens, des bougies, un bon vin à portée de main, ce genre de choses. Il faisait attention à l'éclairage. Et, surtout, il faisait durer les préliminaires des siècles, déshabillage lent, massage aux huiles essentielles et tout le tralala, je ne te dis pas ! Il me rendait tellement dingue d'excitation que, parfois, je craquais à la seconde où on passait aux choses sérieuses. Quand ça arrivait, il était dégoûté et moi j'étais plié de rire. Souvent, il l'avait bien cherché ! Plus je lui montrais mon impatience plus il me faisait languir, le salaud. Venir trop tôt c'était un peu ma petite vengeance.

— Il t'en voulait quand ça arrivait ?

— Non, tu rigoles ! Il râlait pour la forme, mais en réalité, ça le flattait. Contrairement à moi, il avait un contrôle hallucinant sur son désir. Il m'a fait travailler ma respiration pour m'apprendre à me maîtriser aussi bien que lui, mais je n'ai jamais réussi à atteindre son niveau. Quand j'arrivais à le faire jouir avant moi, c'était exceptionnel. Enfin bref…

— Ça vous arrivait de le faire dans des endroits pas prévus pour ? Comme ici, par exemple ?

— Non, jamais. Dom, il lui fallait impérativement un cadre confortable. Il aimait son lit et les chambres d'hôtel exotiques, point final, à la rigueur la douche ou le canapé, mais jamais je n'ai réussi à le convaincre de prendre son pied dans des lieux un peu plus rigolos. J'avoue que de ce côté-là, un peu plus de folie ne m'aurait pas déplu, mais en même temps on atteignait de tels sommets ensemble que je n'ai même jamais eu l'idée de lui réclamer plus ! Une fois seulement, j'ai réussi à le sucer dans une salle de cinéma quasi déserte. J'en avais trop envie. Je l'avais tellement chauffé qu'il a été obligé de se laisser faire. Hé, hé ! Il m'a fait la gueule pendant deux jours, après ! Il n'a jamais voulu admettre qu'il avait adoré ça. Hé, hé ! Ah, Dom…

Un grand sourire nostalgique fendait le visage d'Abdel. Il se revoyait avec lui. Les souvenirs ne lui faisaient plus mal. Cette disparition de la douleur était récente. Ne restait plus que la conscience nette de sa chance d'avoir vécu avec cet homme magnifique, d'avoir bénéficié de son amour. Ne restait plus que le meilleur. Nicolas, ardemment suspendu à ses lèvres, attendait d'autres détails. Abdel rassembla quelques souvenirs torrides, fit le tri et retint cette fois où Dom était revenu d'un voyage en Argentine.

— Je me souviens d'une fois, il avait fait le guide en Amérique du Sud pendant quinze jours. Quand il est rentré on n'est pas sortis de la chambre pendant deux jours. C'était souvent comme ça quand il revenait de voyage. Quand on était séparés un bout de temps, sexuellement, c'était le feu d'artifice au moment des retrouvailles. Cette fois-là, je ne sais pas ce qu'il avait mangé là-bas ou quoi, mais il tenait une forme, le salaud ! C'te séance qu'on s'est offerte ! Il lui a fallu quatre orgasmes pour débander ! Le lendemain, j'en avais encore le cul qui me chauffait. Mémorable.

— Mais… Attends, tu veux dire… Tu veux dire que tu, qu'il t'enculait ?

— Oui.

— T'aimes ça aussi te faire prendre ? Fit Nicolas, stupéfait.

— Heu… Oui.

— Je suis perdu, là. Tu étais passif avec lui, alors qu'avec moi, tu… Mais…

— Dom et moi on était auto-reverse, comme on dit.

— Auto quoi ?

— Auto-reverse. Tu sais, recto-verso, actif et passif, quoi.

— Pourquoi tu ne me l'as pas dit ? Fit le garçon, catastrophé.

— Ça, c'est facile : parce que je n'y ai pas pensé. J'aurais dû ?

— Mais, enfin, si tu ne me dis pas ce que tu aimes, tu vas vite te faire chier avec moi !

— Hé, Nico, on se calme là. Je crois qu'il y a un malentendu. Moi, mon plaisir, c'est de me plier à ce que mon partenaire désire. Ce sont tes envies qui induisent les miennes. J'ai toujours fonctionné comme ça.

— Tu aurais quand même dû me le dire, insista Nicolas.

— Très franchement, ça ne m'est même pas venu à l'esprit.

— T'es pas ordinaire, toi alors… Ça m'a retourné la tête !

La mine déconfite, Nicolas considéra ses mains jointes entre ses cuisses nues. Abdel lui prit le menton pour le forcer à le regarder.

— Tu ne vas pas me faire la tête pour si peu, quand même ?

— Si peu ? Je rêve ! Putain, j'aurais dû me douter que tu aimes ça aussi. Je me sens nul…

— Si tu avais eu envie de me prendre, tu l'aurais vite compris. Mais moi, tu sais, ça m'est égal. Ça ne me manque pas. Cette manière que tu as de te donner, tu sais, ça me comble déjà ! De savoir que je vais te faire jouir, c'est ça qui m'enflamme. Je ne suis pas du genre à réclamer à l'autre des trucs qu'il ferait à contrecœur. Ça me couperait l'excitation direct.

— Ouais… Murmura Nicolas, dubitatif. Franchement, qu'est-ce que tu me trouves ?

— Hein ? Comment ça qu'est-ce que je te trouve ? Pourquoi tu me dis ça tout à coup ?

— J'sais pas… J'ai du mal à comprendre pourquoi tu me kiffes. Moi, je me rencontrerais, franchement, je crois que je ne me remarquerais même pas…

— Nico…

Ils se regardèrent bien au fond des yeux, Nicolas la mine maussade, Abdel totalement amoureux. Trop parler de Dom était une erreur. Il n'aurait pas dû céder à sa curiosité.

— Tu m'affoles, tout simplement. Voilà ce que je te trouve ! Tu me fais perdre la tête, tu me touches. Tout me touche chez toi, ta fragilité, ta force, ton sourire. Je ne fais que penser à toi tout le temps. Et, je te trouve beau comme un ange. J'ai l'impression… J'arrive à me dire, quand je te regarde…

La passion l'empêcha de trouver ses mots du premier coup. Il fallait absolument qu'il efface du visage du jeune garçon cet air tristounet. Il lui caressa la joue, concentra dans son regard toute le tendresse qu'il lui inspirait et parla d'une voix calme et intense.

— J'arrive à me dire que je pourrais te rendre heureux. Je m'en sens capable et c'est la première fois que je ressens un truc pareil. Je revis depuis qu'on se voit. Quand je te dis que j'aimerais vivre avec toi, ce ne sont pas des paroles en l'air. J'aimerais te voir t'épanouir auprès de moi. Je sais que ça peut marcher, nous deux. J'ai confiance. Je t'aime, mon cœur.

— Whaou… Murmura Nicolas.

L'émotion suscitée par tous ces mots incroyables était si forte que l'adolescent s'en trouva au bord des larmes brusquement, sans l'avoir vu venir. Il se retint de cligner des paupières pour qu'aucune n'ait la malencontreuse idée de s'échapper. C'était si bizarre d'être aimé. Si incompréhensible. Il déglutit. Ça le dépassait. Il n'était qu'un gamin amer et sans avenir, sans qualifications, doué pour rien en particulier, soumis à son destin pitoyable… Comment était-il possible que le bel Abdel s'intéresse à lui à ce point ? Et le pire c'est qu'il ne lui était même pas permis de douter. Il suffisait de le voir et de l'écouter pour mesurer sa sincérité. L'amour d'Abdel le bousculait complètement.

— Je te jure, Nico, rien que quand tu me regardes avec ses yeux-là, je pourrais te donner ma vie.

Nicolas sourit faiblement et ils échangèrent un baiser. Ils le firent durer en douceur, mais pas trop tout de même. Il n'était plus temps de faire repartir le feu du désir.

— Enfin, d'apprendre que toi aussi tu aimes te faire enculer, je ne suis pas près de m'en remettre ! Des scoops comme celui-là, j'espère que tu n'en as pas trop en stock, parce que je vais péter un câble, moi.

— Heu, ben si, justement.

— Oh, punaise… Quoi, encore ?

— C'est le fameux truc important dont je dois absolument te parler.

— Bon, ben, tant qu'on y est, vas-y, fit Nicolas avec appréhension.

— Voilà, je viens d'apprendre que je suis muté en région parisienne pour la rentrée prochaine. Je ne pensais pas avoir une réponse positive aussi rapidement. Je pensais que ça serait plutôt pour l'année suivante… Voilà…

— C'est la journée des révélations, ma parole.

— Tu es le premier à qui j'en parle. Je ne l'ai même pas encore dit à Suzy. J'ai envie de retourner vivre à Paris. Là-bas j'ai ma famille, mes amis… Mes souvenirs. J'en suis parti pour m'éloigner de tout ce qui me rappelait Dom, mais, maintenant, ça va mieux. J'ai besoin de retrouver mes repères.

— Tu as dit oui, alors ?

— Pas encore. Je dois leur confirmer assez rapidement.

— Pourquoi tu ne l'as pas fait si c'est ce que tu veux?

— Et bien… Je voulais t'en parler avant, avoir ton avis sur la question.

— Mon avis ? Fit Nicolas étonné.

Il n'avait pas l'habitude qu'on se soucie de son opinion et encore moins de ses éventuelles objections, et surtout pas pour un sujet d'une telle importance. Ne se jugeant absolument pas le droit d'émettre le moindre avis là-dessus, il resta bêtement muet. Le voyant complètement bloqué par la question, Abdel décida de lui présenter les choses sous un autre angle.

— Ça te tente toujours de venir vivre à Paris ?

— Avec toi, tu veux dire ?

— Non, non, je compte t'abandonner sur le périph' comme un chien galeux en arrivant ! Pfff, Nico… Franchement. Mais évidemment, avec moi, banane !

Manifestement, l'information avait du mal à parvenir jusqu'à la conscience du garçon. Aux grands maux, les grands remèdes. Abdel, mit un genou à terre et lui prit la main solennellement.

— Nicolas, mon cœur, veux-tu venir vivre avec moi à Paris ? Ceci est ma demande officielle.

— La vache… Je sais pas… Oui… J'aimerais. Bien sûr, mais…

— Mais ?

— Ça me paraît tellement trop beau, que ça me fait limite flipper. Je me dis que si je commence à y croire, il y a une tuile qui va me tomber sur la gueule… C'est toujours comme ça, dans ma vie. Dès qu'il y a un truc bien qui m'arrive, je le paye, et…

— T-t-t-t-t, viens un peu là, l'interrompit Abdel en se mettant debout et en l'invitant à en faire autant.

Toujours nus comme des vers, ils s'enlacèrent. Abdel le serra très fort, lui glissa les doigts le long du dos, puis dans les cheveux.

— C'est un gros changement. Tu as besoin d'y réfléchir un peu, de te faire à l'idée.

— Même pas. C'est plutôt que je n'arrive pas à le croire. Je suis trop heureux et ça me rend méfiant. J'ai pas l'habitude.

— C'est vrai ? Tu es heureux ?

— Oui.

— Le voilà le véritable scoop de la journée. C'est la première fois que tu me dis ça depuis qu'on se connaît !

Nicolas resserra lui aussi son étreinte et ferma les yeux. Mon dieu, c'était vrai, en plus, qu'il était heureux. C'était nouveau, ça faisait presque mal. Il y avait tellement de peur mélangée à cette joie inédite.


Abdel prit une douche, Nicolas non. Il tenait, ce soir, à s'endormir avec son odeur sur lui. Ça l'aiderait à prendre son plaisir en solitaire en se sentant plus près de lui. Il se rhabilla donc, nettoya les gouttes de sperme éparpillées ça et là sur le banc et le carrelage, puis se rassit et attendit, songeur, en admirant Abdel sous la douche. Inspiré par sa beauté, par sa présence, par le plaisir et les mots qu'ils venaient d'échanger, il tenta de s'imaginer heureux dans un appartement sympa, dans un quartier sympa, loin d'ici, avec lui, avec cet homme qui disait l'aimer et en qui, étrangement, il ne pouvait s'empêcher d'avoir confiance. Mais ces rêveries lui semblèrent décidément trop belles, à la limite invraisemblables. Son esprit avait si bien pris les plis de la souffrance et de la crainte, tout au long de son existence, que s'habituer à l'idée d'un bonheur potentiel était incroyablement difficile. Le problème, c'est qu'à chaque fois qu'il avait osé reprendre espoir, la vie, à grands renforts de claques et de coups durs, s'était vite chargée de lui rappeler que cela lui était interdit. À chaque fois, cela avait été ainsi. Le rêve d'une vie parisienne avec lui, d'un amour partagé en toute liberté, tout cela, une fois de plus, lui échapperait. C'était obligé. Il s'y préparait déjà.

Il considéra ses doigts emmêlés, les serra très fort jusqu'à en faire blanchir les jointures et fut pris d'une bouffée de haine envers lui-même. Il en avait marre de raisonner ainsi, de manière si défaitiste. C'était sa vie après tout et il avait envie d'y croire, il avait envie de s'enthousiasmer, de s'emballer même, de sauter de joie… Pourquoi n'y arrivait-il pas ? Son père était-il donc parvenu à tout abîmer en lui ? Avait-il gagné ? Cette idée était insupportable. Il ne se laisserait plus faire. Il songea à la joie, à la sérénité, au sentiment d'évidence et de simplicité qu'il ressentait auprès d'Abdel. Cela aussi était réel. Et c'est cela qui devait peser plus lourd dans la balance. Tant qu'il n'aurait pas affronté son redoutable géniteur, il douterait de lui-même, de l'avenir, de la possibilité du bonheur, de sa capacité à être libre… Et, il en revenait toujours à cette même conclusion, que rien ne serait vraiment possible s'il ne s'émancipait pas définitivement du joug paternel. Il avait eu beau retourner le problème dans tous les sens, il n'y avait pas d'autre choix, il fallait en passer par là. Si trop de déceptions lui avaient désappris l'espérance, la gentillesse et l'attachement d'Abdel lui insufflaient une force neuve qui ne demandait qu'à s'exprimer.

Une fois séché et habillé, Abdel farfouilla dans son sac de sport et en sortit une petite boîte en carton.

— Tiens, avant que j'oublie. C'est pour toi.

— C'est quoi ?

— Ouvre.

C'était un téléphone mobile et son chargeur. Le garçon le détailla en le tournant et le retournant entre ses doigts, silencieusement. Écran tactile, joli design, couleur anthracite, l'objet était séduisant.

— Je t'ai dit que je ne voulais pas de cadeaux.

— "Tant que tu ne pourras pas m'en faire toi aussi". Oui, je sais, soupira Abdel. Et bien, ne vois pas ce truc comme un cadeau.

— Il est beau. Il a dû te coûter un max.

— Nico… C'est purement égoïste. J'ai envie de pouvoir te joindre, c'est tout. Où que tu sois, que tu puisses m'appeler si tu en as envie. Je ne supporte plus d'être complètement coupé de toi dès que tu n'es plus dans mon champ de vision.

— OK… Merci. C'est cool. Mais, je te le rendrai quand je pourrai m'en payer un. Et je te rembourserai l'abonnement.

— Si ça peut te faire plaisir, fit Abdel, las d'essayer de le raisonner. Tu as aussi Internet dans le forfait.

— Sans déconner ?

— En illimité à partir de vingt heures.

— Tooop…

Encore une surprise qui lui ouvrait un peu l'horizon. Nicolas se leva en souriant et vint lui déposer une bise fougueuse sur la pommette avant de l'étouffer dans l'étau de ses bras.

— Merci.


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