Après un long détour


Après un long détour
Texte paru le 2012-03-14 par Antonio Azzolina   Drapeau-qc.svg
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© Tous droits réservés. Antonio Azzolina.


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  • Vol. 3, no. 6
  • Date : Janvier-Février 1997
  • Rubrique : Fait vécu
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C’est le retour du flâneur
après un long détour
Beau Dommage

Revenir ici.

Quelque chose se brise en moi. Ils ont changé le décor. Le paysage de mes années d’enfance n’existe plus qu'à l’intérieur de moi. Perdu à jamais, sauf pour quelques photos, et dans la mémoire de ceux et celles qui ont partagé ces collines, ces champs et cette forêt.

Un peu secoué, je m’assois un instant sur la galerie de cette maison que je ne connais pas. Un chien vient me renifler. Instinctivement, il a compris et semble respecter ma peine. Je le caresse distraitement. Je suis nerveux. Ça fait tant d'années...

Un peu de courage, je n’ai pas fait tant de chemin pour m'apitoyer sur les ravages du progrès que l’on n’arrête jamais. Il n’y a pas de sonnette à la porte, alors je cogne. Après un peu de remue-ménage, une petite fille vient m’ouvrir. Sa mère — j’imagine — est derrière elle, curieuse et prudente. Je sors mon sourire 33-B, celui qui séduit à coup sûr.

— Bonjour, je m’appelle Pierre. le suis un ami d’enfance de Christian. Je passais dans le coin et je me suis dit que ça valait la peine d’arrêter lui dire salut.

— Christian, c’est pour toi. Valérie, va jouer dans ta chambre. Mais entrez donc. Excusez le désordre, on n’attendait pas de visite...

— C’est correct. Je n’ai pas pu prévenir. Je ne m’attends pas à une grande réception.

Christian apparaît dans la pièce. Les marques du temps qui passe me frappent comme une claque au visage. Le jeune adolescent de ma mémoire est un homme brun brûlé, un peu lourd, mélange de muscles et d’excès de bière. Pourtant ses yeux sont les mêmes.

— Salut Christian, c’est Pierre!

Il cherche dans ses souvenirs quelques secondes et tout lui revient. Son visage s'éclaire et me rassure.

— Salut Pierre! Ça fait une mèche!

Des chaises sont tirées; nous nous installons.

— Voulez-vous une bière?

— Non, merci!

— Moi, je vais en prendre une, Isa. Pierre, tu connais ma femme, Isabelle?

— On vient juste de se rencontrer.

— Une fille de Saint-Gapien. Pis j’ai deux filles...

— J’ai vu Valérie...

— C’est la plus jeune. Audréanne est partie chez son chum.

— Elle a quel âge?

— Seize ans!

— Ouach, ça donne un coup de vieux.

— Comme ça, c’est vous le Pierre dont Christian m’a tant parlé.

— J’espère qu'il te disait juste des belles affaires à mon sujet! Ah pis, arrête de me vouvoyer, il y a assez de choses qui me vieillissent ici...

— Tu vois, ma Isa, Pierre et moi, on était toujours ensemble. Y habitait à cinq minutes, pis y avait pas beaucoup d’enfants dans le coin. Nos mères étaient toujours à se visiter, pis nos sœurs et nos frères avaient le même âge, fait que tout matchait.

— Juste quand on a commencé à aller à l’école qu’on a commencé à développer un cercle social plus large. Pis après, ma famille a déménagé plusieurs fois, de plus en plus loin. Quand je suis parti de chez ma mère, j’ai perdu le contact. On s’est vu deux-trois fois ce temps-là pis après life went on!

— Qu’est-ce tu fais maintenant?

— J’écris. Des livres, du théâtre, des chansons, pour les adultes, pour les enfants. Pis un peu de journalisme, de temps en temps.

— À Montréal?

— Oh oui! Je ne me verrais pas ailleurs. Je reviendrai peut-être dans le coin quand je serai à la retraite.

— Pis la famille?

— Maman va bien; là j’ai une batch de neveux et de nièces. Suzanne en a deux, Frédérick, trois, Evelyne, deux. Y’a juste Yvan qui brette.

— Pis toi?

— Moi... j’en ai eu un, mais on s’est séparé.

— Tu le vois souvent?

— Oui, mais c’était pas mon vrai fils. Je m’en suis beaucoup occupé, mais c’est pas pareil.

— J’imagine...

Un silence. Comme si on manquait de sujets.

— Quand je suis arrivé, je regardais comme ça a changé.

— Ben oui, y’ont fait la route un an avant qu’on se marie, pis y l’ont agrandie deux fois depuis.

— Ça me fait un peu de quoi. C’est comme un morceau de moi qui a disparu.

— Ben, on s’habitue. La rivière est toujours là, pis y’a assez de bois pour se perdre.

— Tu sais, j’pense que c’est ça qui m’manque le plus: la forêt. Allez dans le Parc Lafontaine, c’est pas pareil du tout.

— Ben quin, avant qui fasse noir, on va y aller marcher, comme ça, on s’ra pas dans tes jambes pour le souper. Tu restes à souper?

— Si ça dérange pas, ça me tenterait.

— Bon, ben rajoute une assiette, Isa. On va faire un tour, pis on va revenir affamés.

Il se lève, l’embrasse, attrape un manteau de chasse et sort. Bien entendu, je le suis après avoir fait un amical geste à Isabelle.

Il se dirige vers la seule colline qui reste, qui, par un jeu d’illusion, dissimule une série de petites montagnes recouvertes de forêts. En dix minutes, je retrouve les images que je croyais avoir perdues. Des arbres me semblent familiers. J’écoute distraitement Christian me parler de son travail. Il part plusieurs semaines, dans des chantiers de plus en plus au Nord, couper le bois. Comme son père.

Ma silhouette mince l’étonne et mon agilité encore plus. Pour un gars «de la ville», je me débrouille bien, dit-il.

Au fil de notre chemin, les souvenirs pleuvent. Et je me demande si c’est la même chose pour lui. Je m’arrête sur une grosse roche, faisant semblant de vouloir me reposer. Je veux savoir.

Je le regarde tandis qu’il parle. Il n’était pas si loquace à l’époque. Peut-être est-ce la peur d’un silence entre nous?

Je détaille son visage. Les lèvres pleines surmontées d’une moustache noire. Il a toujours de longs cils qui donnent un air juvénile à ses yeux. Je découvre une légère cicatrice, près de l’oreille gauche. Quelques rides aux coins des yeux. Quelques plis dans le cou. La peau semble lisse à force d’avoir été polie par le soleil.

Je suis ses mains qui bougent lentement. Mains fortes aux doigts saillants. Une poigne d’homme.

Quant au reste du corps, je le devine sous les vêtements. Musclé et trapu. Un peu trop de ventre pour son âge. Les pectoraux glorieux. Des jambes développées par des heures et des heures de marche. Les fesses doivent être dures.

Sans y penser, je lui tends la main pour qu’il m’aide à me relever. Il répond rapidement, tire un peu violemment, ce qui me projette presque contre lui. La distance entre nos deux corps est si petite... Le silence entre nous deux est rempli de non-dit. Le temps s’immobilise. Mon cœur bat à deux cent milles à l’heure.

C’est lui qui brise l’image. Il se retourne pour continuer la marche. Je lui emboîte le pas. Mais soudain, il se retourne à nouveau et m’empoigne. Ses lèvres se pressent contre les miennes et ses bras m’enserrent à m’étouffer. Le temps de m’ajuster et je lui rends son étreinte. Il est fougueux, un peu gauche, nerveux, excité et sans doute craintif. Nos vêtements se défont et forment un tapis sur lequel nous nous retrouvons. À ma grande surprise, la passion de Christian est très active, cherchant à toucher le plus possible de mon corps. Mais comme je ne suis pas non plus du genre je-m’étends-et-je-te-laisse-faire, nos corps s’entremêlent. Caresses, baisers, sexes, ventres, poitrines, fesses, bouches, doigts, yeux, tout est bon. Nos respirations sont bruyantes et la sueur commence à réclamer son espace. Je goûte cet homme des bois comme un mets rarissime. Je m’excite de son ardeur. Son odeur m’aphrodisiaque. Et. un instant, nous arrêtons, les yeux dans les yeux. Oh, la mer de désir dans le vert illuminé.

Et on repart, cette fois pour les plus grands vertiges.

Je n’ose pas trop jouer dans la région de l’anus pour ne pas l’effrayer, mais encore une fois, je suis surpris par son initiative, et voilà que nous ajoutons un autre coin de corps pour jouir.

Au cours de ma vie, je n’ai que rarement partagé le plaisir de la pénétration des deux côtés de la médaille. Avec Christian, nous essayons tout et, un moment, il est en moi et à l’autre, c’est moi qui l’envahis, et ainsi plusieurs fois. Nous retenons l’apothéose finale. Comme si après, les choses changeaient.

Et pourtant, il vient ce moment de grâce. Des signes nous avertissant, presque simultanément, nous nous éclaboussons. Je n’aime pas le goût du sperme, mais celui de Christian me semble succulent. Son avidité est encore plus prononcée que la mienne; il chasse chaque goutte à coup de langue, ne laissant qu’un peu de salive sur mon coips encore vibrant.

Il se couche sur moi, m’écrasant un peu. Mais je ne me plains pas. Au contraire, je savoure la chaleur de ce corps désiré depuis tant d’années. Je regarde au ciel. À travers les hublots que les feuillages ont construits, je vois le jour montrer ses dernières couleurs. Je n’ose fermer les yeux de peur de me réveiller dans mon lit, à Montréal.

Sur le chemin du retour, il parle moins. Mais ses yeux brillent.

— Parles-en pas à Isabelle!

— Ben voyons, penses-tu que je te ferais du trouble?

— Je l’aime mais...

— T’as pas besoin de t’expliquer. Tout est beau.

— T’es fin!

— Non, je ne suis pas fin. Je suis respectueux..

— Anyway!

— Christian...

— Quoi?

— Merci!

Il part à rire et m’embrasse. Cet homme n’arrêtera pas de me surprendre.

— Ça faisait longtemps que je fantasmais là-dessus.

— Moi aussi. Est-ce que tu vas revenir, des fois?

— Est-ce que ça te tente?

— Devine?

Et il me regarde avec son sourire 33-A. Celui auquel je n’ai jamais pu résister.


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