Aux armes citoyens!

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Numéro 11

Texte d'archive:


Archivé de: Honcho Original – Numéro 11
Date de parution originale: Février 1989

Date de publication/archivage: 2015-06-09

Auteur: Matthieu
Titre: Aux armes citoyens!
Rubrique:

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Assis entre ses compagnons, il regarde sans soir le ciel lourd et orageux pendant que la charrette, dans laquelle ils ont été installés, accède sur la place de la Résolution : la foule est nombreuse, massée sur le passage du cortège qui les conduit, lui et plus de cent autres Jacobins, vers la mort.

La foule crie et applaudit, insulte les condamnés, laisse voir le lâche soulagement de ceux qui respirent et vivront après que des têtes soient tombées.

Belle journée pour mourir, pense Martin en apercevant, près des jardins des Tuileries la silhouette de la "Louison", que certains appellent guillotine, du nom du député de la Constituante qui fit adopter ce supplice des temps nouveaux.

Bientôt, le sinistre cortège s'arrête et les amis du jeune homme voient les premiers condamnés descendre de la première charrette : très vite, sous les huées de la foule qui les applaudissait encore avant-hier, les amis de Robespierre et des Montagnards montent sets le bourreau : le sang coule, celui des défenseurs de la liberté, des amis de l'égalité. Attendant son tour, heureux de son destin certes trop court mais qui, au moins ne retombera pas dans la triste médiocrité des bourgeois enrichis, Martin se souvient...

Il était arrivé à Paris fin juillet 1792, volontaire de son pays, enrôlé dans une troupe de soldats amateurs prêts à mourir pour l’Assemblée et la Liberté. Ils avaient marché depuis Montpellier, accueillis par les patriotes dans chaque village et attendaient, dans un bivouac de la plaine d’Issy, de pouvoir enfin en découdre avec les Autrichiens.

Martin venait de fêter ses dix-neuf ans : il suivait avec enthousiasme les progrès de la Révolution, d'abord depuis sa ville où son père possédait un atelier de tanneur. Il avait participé aux moments forts de sa région, conscient de l'importance de ces années et de sa chance d'être visant à ce moment. Il n'avait pas hésité longtemps quand la législative avait décrété la "Patrie en danger" et il avait rejoint les bataillons qui remontaient vers Paris.

Avec ses amis, il profitait des quelques jours de répit pour fréquenter les hauts-lieux de la Révolution dont les gazettes de Montpellier lui avaient parlé ces deux dernières années. Ceux qui avaient leur préférence étaient les arcades du Palais-Royal où les meilleurs hommes du moment passaient, parlaient, haranguaient, faisaient cette Révolution. En compagnie de son compère Joseph, le fils du tavernier, ils déambulaient parmi les badauds, s'étonnant de rencontrer tant de célébrités.

Le soir, ils se rendaient au club des Jacobins, vibraient aux discours et aux appels des orateurs les plus brillants. Robespierre s'adressait à eux chaque soir, condamnant l'attitude équivoque de l'Assemblée et le double jeu du Roi, replié avec des troupes sûres dans son palais des Tuileries. Ce soir-là, justement, la salle était encore plus ardente qu'à l’habitude : le récent manifeste de Brunswick, menaçant les Parisiens si le Roi et sa famille étaient inquiétés, déchaînait les élans républicains. Transportés, les deux garçons épuisèrent leurs forces vocales à approuver les appels aux armes, fraternisèrent avec l'assemblée toute entière. Épuisés vers onze heures du soir, ils rentrèrent au camp, décidés à participer à l'insurrection révolutionnaire appelée pour le lendemain dix août.

Au petit jour, Martin sentit une main sur son épaule : Joseph le réveillait doucement, afin qu'ils se préparent pour la journée. Ce dernier, le vieux copain d'enfance et le meilleur ami du jeune homme, était un garçon frêle, au visage doux et encore enfantin, encadré de longs cheveux très noirs ; il avait toujours considéré Martin comme une espèce de grand frère, en raison de la taille de celui-ci, de sa force physique et de son autorité naturelle. Ce matin, Joseph tremblait à l'idée des dangers qui pouvaient les attendre et, ému jusqu'aux larmes, il confia ses craintes à son ami. Martin tâcha de le réconforter, de le rassurer, les deux amis se tinrent un instant enlacés, Joseph pleurant malgré lui sur l'épaule du jeune homme ; un moment, leurs regards se croisèrent et Martin prit le visage de son ami entre ses mains et posa ses lèvres sur celles du garçon : cela ne dura qu'une seconde. Bientôt, ils furent avec les autres, armés, enthousiastes, marchant sur Paris, vers le château : Martin ne pensait plus à cet instant d'égarement, il brûlait de réduire les aristocrates, de se saisir de cette nouvelle Bastille qui menaçait la Révolution.

Pendant la journée, les deux amis ne se quittèrent pas : l'assaut des Tuileries fut donné dans l'après-midi : presqu'ensemble. ils abattirent leur premier homme, deux soldats suisses qui défendaient un couloir. Ils pénétrèrent avec la foule dans les pièces royales, étourdis par le bruit, ils assistèrent, stoïquement, aux massacres perpétrés contre les rares soldats pris vivants. La prise du château fut suivie par des scènes de sauvage brutalité, les meubles furent jetés par les fenêtres, avec les cadavres des aristocrates et brûlés dans la cour ; des femmes se drapaient des parures de la reine sorties des placards, se les disputaient et les déchiraient. Un couple se mit dans le lit du Roi et, devant une assistance nombreuse, mima très crûment les ébats royaux : l'homme, pantalon bas, exhibait son sexe qu'il présentait à la femme, pendant que celle-ci, la poitrine nue, riait et se moquait de la mollesse supposée du membre de l'époux royal. L'acteur improvisé, emporté par son rôle, finit par dépasser les rumeurs sur la virilité de son modèle et bientôt, le couple fit l'amour en public, sous les encouragements d'une foule dominée par les femmes qui évoquaient les qualités du mâle en cherchant d'autres comparaisons.

Martin et Joseph, par leur jeunesse et la grâce de leurs visages, furent entourés par trois femelles d'âge mûr qui portèrent leurs mains dans des régions précises de l'anatomie des garçons. Gênés, incapables de réagir, froids aux caresses, ils furent rapidement abandonnés après quelques lazzis.

En fin d'après-midi, ils se trouvèrent devant l'Assemblée, où le roi et sa famille avaient trouvé refuge. Ils parvinrent à s'introduire dans la salle, assistèrent aux débats, approuvant et hurlant tour à tour, sifflant le nom du souverain dont ils exigeaient, avec les émeutiers, la déposition. Quand les députés cédèrent à la pression populaire et eurent voté la déchéance de Louis XVI, ils finirent le reste de la journée dans les rues, au Palais-Royal, parmi le peuple des faubourgs qui fêtait l'une des journées les plus fortes de cette Révolution.

Rentrant vers le camp au milieu de la nuit, ils se retrouvèrent seuls sur le Champ de Mars, près des constructions qui avaient servi aux temps de la monarchie réconciliée avec la Constituante. Silencieux, ils marchaient côte à côte. S’approchant de l’estrade où, deux ans auparavant, le Roi et Lafayette célébraient la fête de la Fédération, Joseph prit la main de Martin et, doucement, l'entraîna sous le plancher artificiel ; le sol était recouvert de paille. Le garçon se mit à genoux, tira la main de Martin pour qu’il en fit autant et là, sous un ciel étoilé, loin des rumeurs de la ville soulevée, les deux hommes échangèrent un baiser comme seuls les amants s'en donnent. Ils passèrent le reste de la nuit à cet endroit, se découvrant physiquement, sans pudeur et sans retenue, étonnés malgré tout (ils se l'avouèrent plus tard) de ne pas éprouver les remords des invertis, des "bougres", comme on les appelait encore, satisfaits aussi d’avoir vingt ans, d’aimer les garçons en 1792 et non vingt ans plus tôt, date à laquelle le dernier "sodomite" avait été brûlé sur une place publique.

Leurs amours lurent brèves autant que belles : parti fin août sur le front, Joseph trouva la mort au cours de la bataille de Valmy le 20 septembre, fauché par un boulet prussien, le corps haché par les éclats meurtriers et rare victime française de cette victoire-symbole. Martin lui ferma les yeux, porta son corps ensanglanté dans la terre. Héros malgré lui, Joseph fut honoré comme citoyen martyr de la jeune République et, sans le savoir, cette mort permit à un autre inverti d'être élu député de la Convention par la ville de Montpellier, le citoyen Cambacérès, pédale notoire de l’époque, qui n'hésita pas à se draper du sacrifice du garçon pour recueillir les suffrages des habitants.

Martin écrivit à ses parents, à ceux de Joseph, la douleur de son cœur après la disparition de son ami. Son père lui répondit en le mettant en garde lui-même contre les excès

de sa sentimentalité, prêchant ouvertement pour un retour de son fils à des mœurs plus orthodoxes. La famille de Joseph ne lui donna aucune nouvelle. Martin apprit plus tard que les opinions monarchistes des parents de son ami avaient été plus fortes que la perte d'un fils.

Pendant plus d’un an, Martin continua de se battre dans les rangs des Bleus, l’armée des Sans-Culotte, les soldats de l’An II et fit une carrière rapide et brillante.

Au cours de l’hiver 93-94. il fut nommé capitaine par l’un des plus prestigieux envoyés en mission de la République : le citoyen Saint-Just. Les deux hommes se rencontrèrent un soir, au campement du jeune membre du Comité de Salut Public : Saint-Just fit une très forte impression sur Martin et les deux jeunes gens sympathisèrent. Politiquement, le destin de Martin fut marqué ce jour, les Montagnards emportant son adhésion totale, grâce à la conviction de son hôte qui lui présenta les efforts du Comité de Salut Public à l’exemple des plus éclatants épisodes de l'histoire de l’humanité. Il rentra à Paris fin juin, trois jours après l’éclatante victoire de Fleurus qui mettait la France à l'abri d’une invasion étrangère.

Accompagné de son factotum, jeune paysan de dix-sept ans dont l’ardeur à servir son officier le poussait jusque dans le lit de celui-ci, il retrouva la capitale qu’il avait quitté avec Joseph.

Martin avait changé depuis le dix août : il avait mûri, les traits marqués par les années au combat, l'enfant avait laissé place à l'homme : il constatait combien les événements accéléraient la vie de ses compagnons et de lui-même, il avait l'impression, en deux ans, d'avoir eu une vie entière d'écoulée : si on lui avait apprit que, demain, son existence s’achevait, il n'en aurait pas été surpris, étonné plutôt de l'avoir si complètement remplie.

Le climat parisien n’était plus à l'enthousiasme du renversement de la royauté : les temps difficiles s'annonçaient, les exécutions étaient nombreuses sur l’ancienne place Louis-XV, et même Robespierre condamnait les excès répressifs des Fouché et Fouquet-Tinville. Quand Martin se rendit, le 13 Messidor (1er juillet) au club des Jacobins, il passa devant la guillotine, que les aides du bourreau nettoyaient : il ne put retenir un frisson en face de cette machine qu’il n’imaginait pas se retournant contre lui quelques jours plus tard. Ce soir-là, Robespierre fit un discours dans lequel il dénonçait un complot ourdi contre lui et ses amis : Martin présenta la situation des armées républicaines et reçut sa part d’applaudissements et d'encouragements. Saint-Just l'invita à souper : il mangea avec Maximilien et les membres du Comité. Au cours du repas, il restait fasciné par la personnalité de Robespierre : son discours était net, clair et brillant. Il était vêtu avec soin et Martin était pris par ses yeux bleus-verts de myope qui se fixaient sur lui sans le voir. Après le repas, Saint-Just retint Martin seul avec lui : le jeune révolutionnaire lui fit part, au cours de la discussion, des craintes qui régnaient face à une Convention suspecte. Il chargea le jeune homme de prendre contact avec le député de Montpellier, le citoyen Cambacérès, afin de savoir si, oui ou non, les dangers qui menaçaient Robespierre étaient fondés.

Le lendemain. Martin se rendit chez Cambacérès, accompagné de son factotum : le député était présent et le reçut dans son salon. À cette époque, Jean-Jacques avait quarante-et-un ans, il était encore jeune malgré un embonpoint qui trahissait son goût du luxe, du bien-être et de la jouissance. Dès leur premier regard, les deux hommes se reconnurent en adeptes de Sodome ; Martin avait en face de lui un garçon vêtu d’une robe de chambre en soie, le visage rougit par les bons mets, les doigts couverts de bagues dont le prix seul était suspect en ces temps d’égalité. Dans la pièce, plusieurs hommes étaient présents, jeunes et intimes avec leur hôte, certains étaient allongés sur des divans et se caressaient ostensiblement devant les autres. Cambacérès, très bien informé, fit rapidement comprendre à Martin que ses relations avec Joseph étaient connues et, qu'entre invertis, la complicité devait prévaloir.

Les garçons, compagnons du député, riaient, en gloussant de façon outrancière, quand le jeune soldat les regardait : l'un d'eux légèrement plus âgé, fit un discours violemment anti-révolutionnaire, ce qui mit Martin hors de lui, surtout en raison des sourires complices du député Cambacérès (il devait apprendre plus tard que l'homme était un vague poète — qui n'avait encore rien publié — et dont l’attitude serait bientôt punie, puisqu'il serait guillotiné trois semaines après cette scène pénible). Deux autres garçons, très jeunes, étaient assis côte à côte sur une même banquette : l'un d'eux écartait doucement le léger peignoir qui couvrait son ventre, caressant son voisin en se masturbant lentement. Rapidement, l'assemblée commença de se joindre aux deux garçons maintenant dénudés et Cambacérès invita Martin et son aide de camp à les rejoindre.

Malgré leurs communes mœurs, Martin et son jeune ami se sentaient loin de ces personnages repus des nouveaux privilèges, caractéristiques des profiteurs des révolutions, jouisseurs des temps modernes qui leur rappelaient (avec quelle accélération de l’histoire) les patriciens décadents de l’empire romain. Ils refusèrent évidemment de participer à la débauche qui s'amorçait, mais Martin sortit convaincu que si Cambacérès avait pu lui tenir un discours si réactionnaire, approuver celui de son "ami" (il s'appelait André Chénier) et s'offrir physiquement au jeune officier envoyé de Saint-Just si ouvertement, c'était bien la preuve que les craintes de Robespierre étaient justifiées et que les bourgeois s'apprêtaient à réagir.

Pendant les journées qui précédèrent le 9 Thermidor, il participa, aux côtés de Saint-Just, aux tentatives de sauvegarde de la Révolution. Quand la funeste journée eut lieu, il était sur la route de Paris, rentrant de Rouen où il avait, en vain, cherché des appuis.

Emprisonné avec les premiers montagnards, il eut le privilège d’être enfermé dans une cellule qu'il partageait avec son aide de camp : celui-ci, en enfant qu’il était encore, pleurait de désespoir à l'idée de mourir bientôt. Martin était décidé à sauver le garçon, son propre sort étant trop évident. Il consola le jeune soldat toute la nuit, prodiguant ses caresses afin d'apaiser la douleur, lui promettant la vie sauve, finissant par lui faire oublier ses angoisses. Les deux hommes s'allongèrent sur la couche de la prison, et Martin déshabilla le jeune homme. Il admirait son corps blanc et juvénile, imberbe et tendre, qui s'offrait à lui : dans un dernier effort pour oublier sa situation, il décida de s'offrir (et d'offrir au garçon) une dernière nuit d'amour. Il prit le sexe du jeune soldat dans sa main et se pencha sur son ventre ; sa langue le long du membre encore reposé, il sentait les premiers instants d'abandon, les frémissements de la verge qui se bandait rapidement. Nus tous les deux, il fit relever son amant et, à genoux devant lui, honora son bas-ventre, son entrejambe et le reste, des dernières ardeurs de ses désirs.

Comblés, épuisés, le ventre et les cuisses ruisselants du généreux liquide que la nature leur dispensait sans retenue, les deux prisonniers s'enlacèrent tendrement. Martin ne dormit pas, il n'en avait plus le temps : ce dernier lui était compté. Il pensa à Joseph qu'il allait bientôt rejoindre dans la mort, le seul qu'il avait complètement aimé, en toute égalité : il était satisfait de sa vie, regrettant seulement qu'elle finisse en même temps qu’échouaient les idées pour lesquelles il s'était battu.

Le 10, pendant que Robespierre et ses amis étaient exécutés, il réussit à faire disculper son compagnon qui retrouva la liberté. Il ne lui en voulut même pas quand celui-ci sortit libre de la cellule sans un regard pour son sauveur, trop soulagé d'échapper à une mort injuste...

Martin revoyait l’enfant sortir de la prison quand un brusque mouvement de la charrette le fit sortir de sa torpeur : il se trouvait au pied de l'échafaud, les condamnés qui le précédaient directement montant l'escalier. On le fit descendre avec les autres. Debout, ils étaient préparés pour l’exécution par une troupe d’aides qui déchiraient les cols, coupaient les cheveux sans précaution. Les condamnés ne réagissaient pas : certains étaient abattus, prostrés, mais la plupart semblaient loin de ce qui leur arrivait. Martin contemplait les visages des soldats qui formaient un cordon entre eux et la foule hurlante : il vit son jeune aide de camp, les larmes aux yeux, le regarder parmi les hommes en uniforme : Martin lui adressa un sourire qu'il voulait consolateur ; le garçon parut bouleversé et il fallut l’agitation de la place pour que, heureusement, personne ne s'aperçoive du chagrin, bien coupable en ce jour, du garçon. Les larmes du jeune homme firent un bien considérable au condamné : la dernière image de l'humanité qu’il emmenait avec lui était, malgré tout, encourageante.

Enfin, son tour vint : un des aides l’attrapa par le bras, et le tourna vers l'échafaud ; ses amis d’infortune le précédaient : il était le dernier de la charrette et, déjà, les condamnés de la suivante descendaient à leur tour. En montant l'échafaud, ils devaient s’arrêter toutes les deux marches, attendre qu'un des prédécesseurs fut passé sous la lame, que son corps et sa tête séparés eussent été jetés au bas de l'échafaud où d'autres hommes entassaient les cadavres tout chauds dans une dernière charrette.

Martin fut saisi par quatre bras qui le soulevèrent pour l'allonger sur la planche ; il leva sa tête pour apercevoir la place et l'horizon (le dernier) qui s'offrait à lui, cette perspective qui s'éloignait à l'ouest parmi les arbres. C’est à peine s'il entendit le claquement sec de l'étau chargé de maintenir son cou et personne, pas même lui, ne put dire si Guillotin avait raison quand il disait que la mort, dispensée par cet instrument, ressemblait à un "léger souffle d'air froid dans le cou".

Grâce à l'aide du jeune soldat, le corps mutilé de Martin fut préservé de la fosse commune et ses parents purent, quand les passions retombèrent, offrir à leur fils une sépulture en terre languedocienne. Aujourd'hui encore, les tombes existent : celle de Martin et celle de Joseph, proches l'une de l'autre, dans le même cimetière, à Montpellier.

Matthieu de Fontenay