Beauté mortelle

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Numéro 30

Texte d'archive:


Archivé de: Lettres Gay – Numéro 30
Date de parution originale: Avril 1989

Date de publication/archivage: 2018-01-07

Auteur: Jean-François
Titre: Beauté mortelle
Rubrique: La lettre du mois

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Résumé / Intro :

Jean-François, sûr de sa beauté et de son charme, joue avec le feu ; il va se brûler les ailes et perdre son âme.


L'histoire qui suit est une histoire perverse. Pourtant, ce n’est rien de moins qu’une histoire d’amour, même si elle se situe aux antipodes du romantisme. Je l’écris un peu comme une excuse, une tentative d’explication à deux êtres que j’ai perdus par ma faute.

Je suis beau. J’ai vingt-deux ans, et cela fait longtemps que j’ai pris conscience de mon emprise sur les gens. J’en ai souvent profité, tout en faisant attention à ne pas blesser les garçons que je bouleversais. Quand j’ai connu Yann et Bertrand, il s’est passé quelque chose de différent. La séduction était partagée, et nous avons commencé par former un triangle affectif. Je donnais et recevais de l’amitié amoureuse, quelque chose de cristallin et de soyeux qui rendait ma vie belle ; la leur, aussi. Ils étaient très beaux. Yann avait trente ans, un corps sculpté par les différents sports qu’il enseignait dans un lycée. Il avait même fait quelques pubs, quelques photos, et trimbalait sa séduction avec un naturel craquant. Bertrand venait de fêter son quart de siècle. À l’opposé de Yann, il était élancé, pâle et blond, une beauté nordique qui aimantait bon nombre de méditerranéens, comme elle avait irrésistiblement attiré Yann, six mois auparavant. Car c’était l’amour qui les liguait, l’amour total et dévorant, celui qui les éloignait inconsciemment de moi, parfois, celui que je n’avais jamais connu. C’est cet amour-là qui a allumé ma jalousie, et je n’ai pas pu résister à la tentation grandissante de pimenter tout cela, ou plus prosaïquement, de foutre ma merde. Je n’avais jamais fait l’amour avec eux. Nous nous étions contentés de bisous, de câlins légers, et tout cela nous suffisait, jusqu'à ce que je décide qu’il en soit autrement.

Cet après-midi là, j’ai trouvé Bertrand seul à la maison. Il était avachi sur un fauteuil, en peignoir, à regarder la télé. J’ai déposé un baiser sur ses lèvres, et contrairement à l’habitude, j’ai glissé sa main sous son peignoir, pour caresser son torse lisse. Bertrand a eu un regard amusé, puis étonné, lorsque j'ai enfoui ma langue entre ses lèvres. J'ai défait sa ceinture. J'ai empoigné sa queue tout en promenant mes lèvres sur son poitrail, léchant ses seins, puis son ventre dur.

— S’il te plaît... Non... a-t-il gémi en bandant dans ma bouche.

C’était gagné. Je me suis dévêtu et il a jeté sur moi un regard admiratif qui m’a renversé les sens. Je me suis empalé sur lui. Ses doigts ont couru sur mon corps. Je me suis démené, remuant des hanches, bloquant mes cuisses contre les siennes, accordant mes mouvements aux soubresauts de ses lèvres, aux plissements de ses yeux braqués sur moi comme des projecteurs. Il a hurlé quand il a joui en moi. Son cri m’a évoqué la proie qui finissait par se livrer à l'aigle.

— Je t’aime ! Je t’aime !

J’ai clos ses lèvres en l’embrassant.

— Il ne faudra pas recommencer, hein ? m’a-t-il dit sous la douche. Parce que ce n’est pas bien. J’aime Yann. Ce n’est pas bien...

— Embrasse-moi.

Nous étions devenus amants, et maudits aussi par les rouages infernaux de notre désir. Puis Bertrand a trouvé un emploi de veilleur de nuit.

— Foutu fric, me confiait Yann, ce soir-là. À cause de ça, Bertrand bosse de neuf heures du soir à cinq heures du matin, alors que moi, je suis absent la journée. On se croise, maintenant. Et puis, il est tellement crevé qu’on ne fait presque plus l’amour.

Quatre soirs plus tard... Il était minuit, et j’allais quitter Yann après le dîner et quelques parties de scrabble.

— Non ! Reste-là ! J’ai pas envie d’être seul !

Il s’agrippait à moi, me tenait les mains. Je l’ai regardé. Il était en slip, et je me suis rendu compte comme Yann était excitant. De tels pectoraux, de si belles cuisses, une peau si bronzée... Et cette bosse dans son slip... Nos doigts se sont entrelacés. Il y a eu un moment d’hésitation, un silence lourd, à peser les conséquences. Puis nos corps se sont heurtés. Nous avons roulé à terre. Mes vêtements ont volé. Yann m’a plaqué au sol. Ses lèvres ont glissé sur mes cuisses, se sont ouvertes sur ma bite. Je me suis laissé faire. Je l’ai laissé gober mes couilles, presser son visage entre mes fesses, fouiller mon trou de sa langue, puis y enfouir sa queue épaisse. Il a joui avec ce cri que j’avais déjà écouté, avant de s’écrouler à un mètre de moi.

— Tu viens de tromper Bertrand, ai-je lâché.

— C’est la première fois. Je vais tout lui dire...

Mais Yann n’a rien avoué, et deux soirs plus tard, il me téléphonait.

— Viens... J’ai besoin de toi...

Pendant trois mois et quelques jours, j’ai vécu des journées folles. Je me réveillais en début d’après-midi, et une heure après, je courais chez Bertrand. Il dormait encore, et les draps rejetés me livraient sa nudité, son joli cul bombé que je léchais puis enculais. Bertrand adorait ces réveils si particuliers, m’enroulait de ses bras, m’entraînait en dehors du lit. Nous avions quelques heures pour faire l’amour avant le retour de Yann, et à chaque fois que celui-ci poussait la porte d’entrée , il nous trouvait tranquillement assis à regarder la télé en sirotant un verre. J’aimais ces quelques heures écoulées entre l'arrivée de Yann et le départ de Bertrand. Ils se retrouvaient, s’embrassaient, se cajolaient, ne faisaient jamais l’amour parce que trop épuisés. L’un s’excusait de ses horaires de nuit décalés qui lui bouffaient la santé. L’autre expliquait ses cours de gym de plus en plus éreintants qui lui pompaient toute son énergie.

Yann, même après l’amour, ne me lâchait pas, se cramponnait à moi, me léchait, m’embrassait, et laissait parfois échapper des mots d’amour que je ne voulais pas entendre, parce que la situation, alors, m'échappait. Je voulais juste m’amuser, je ne voulais rien de sérieux. Yann ne voulait jamais me laisser partir. Je lui disais qu’il valait mieux éviter les problèmes, au cas où Bertrand rentrerait plus tôt. Il semblait alors se rappeler brusquement l’existence de son petit ami, et me laissait partir, mi-honteux, mi-frustré. Mais je ne rentrais jamais chez moi directement. J’allais retrouver Bertrand, qui m’attendait impatiemment. Je lui disais que j’étais fatigué, que j’avais passé la nuit en boîte, et il me disait de me laisser faire, qu’il allait me bouffer et m’enculer.

Trois mois à soutenir ce rythme endiablé, à recevoir la passion grandissante de ces deux garçons dont le couple vacillait par ailleurs. Je ne me lassais pas de ce jeu. Je me désolais de les voir se mentir et s’éloigner, mais j’éprouvais aussi une satisfaction jouissive de les voir tous deux fous de moi.

Et puis, un début d’après-midi, alors que je poussais la porte pour le réveil journalier de Bertrand, je les ai trouvés tous deux assis dans le salon, chacun dans un fauteuil. Je ne suis pas prêt d’oublier leurs regards. On aurait dit que toute la haine du monde s’y était concentrée. J’ai compris qu’à force d’avoir laisser échapper la situation, elle était en train de se retourner contre moi, comme une gigantesque baffe. Yann a parlé le premier.

— Eh oui. On a décidé de se séparer, d’un commun accord. L’ennui, c’est que Bertrand m’a parlé de cet amant dont il était tombé amoureux. Et que moi, soulagé, j’ai parlé du mien, dont j’étais devenu dingue. Dingue...

Ses yeux ont lui. Des larmes et du mépris.

— Le plus drôle, a sifflé Bertrand, c’est lorsqu’on s’est rendu compte qu’on avait le même ! Marrant non ? On bâtissait des rêves d’amour sur le même gars, sur la même merveille !

Je ne pouvais plus rien dire. Il fallait que je trouve les mots, que je leur explique que c’était juste un jeu, que je ne m’étais pas fichu d’eux...

— Tu nous as bien eus...

— Tu nous as cassés, t'as brisé notre couple, on suppose que t’es content de toi ? Que tu t’es prouvé que tu étais le plus beau ? Le plus irrésistible ? Que ta séduction balaie tout sur son passage ? Tu en as la preuve vivante devant tes jolis yeux. Maintenant, Basta.

Ils souriaient en parlant. C’étaient deux rictus de souffrance, de colère, de déception. Mais qu’est-ce que j’avais fait... Je me suis retrouvé dehors, répudié par une avalanche de mots, de regards aiguisés comme des couperets. Et je n’ai jamais osé revenir, apeuré à l’idée de retrouver ces éclats de haine qui avaient succédé aux éclairs d’amour.

Vous deux dont j'ai changé le nom, si jamais vous me lisiez, sachez comme j’ai honte, sachez comme je regrette, sachez aussi que j’espère que vous vous soyez retrouvés, parce que je sais qu’il était fort cet amour qui vous liait. J’ai tout détruit, comme je le sais. J’ai tout cassé, par jalousie. Oui, j’étais jaloux, parce que j’ai beau avoir cette emprise immense sur les gens, j’ai beau laisser derrière moi des amoureux transis, la nature a oublié de me donner quelque chose : le don d’aimer, le don de donner. Pardonnez-moi, pardonnez-moi...

Jean-François, 22 ans.