Bon anniversaire, mon amour

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Numéro 51

Texte d'archive:


Archivé de: Lettres Gay – Numéro 51
Date de parution originale: Février 1992

Date de publication/archivage: 2012-09-27

Auteur: Franck
Titre: Bon anniversaire, mon amour
Rubrique: Nous deux

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Ce texte a été lu 5010 fois depuis sa publication (* ou depuis juin 2013 si le texte a été publié antérieurement)


Qu’est-ce que ça vous fait, à vous, de voir un mec tout seul qui chiale sur un escalier de gare? Moi, ça m’emmerde! Mais j’ai fait comme tout le monde, je suis passé à côté sans m’arrêter. Enfin pas tout de suite...

Tu n’avais pas vingt ans. Un jean déchiré et un peu sale, un blouson de cuir élimé. J’ai enregistré cette image dans mon cerveau... et j’ai fait demi-tour. Je me suis baissé vers toi et je t’ai dit:

— Je peux t’aider?

— Vas te faire foutre! m’as-tu répondu en levant la tête vers moi.

Que s'est-il passé à ce moment-là précis? La gare de l’Est s’est effacée brusquement, plus de bruit, plus d’odeur de pisse, plus rien que ton regard noir brouillé de larmes, ce visage d’homme à peine sorti de son enfance.

— Je peux te payer un café, si tu veux...

— Je ne suis pas une pute et je ne suis pas à vendre!

— Comment t’appelles-tu?

— Rémi !

Tes réponses étaient cinglantes mais tes yeux ne quittaient plus les miens. Après un long moment silencieux, tu t’es levé. Nous avions la même taille. Tu m’as dit:

— Je connais un café...

En moi montait le désir de toi, de ton corps de petit animal traqué, de ce regard insolent et peureux à la fois. Nous avons bu nos cafés en silence, et tu as fini par me demander:

— Tu es pédé?

— Oui, et toi?

— Tu violes les mecs et tu les payes après?

— Non, pourquoi? C’est une idée idiote! Pourquoi tu me demandes ça?

Il t’a fallu du temps, Rémi, pour me raconter ton histoire. Banale histoire? Toi, petit prince de banlieues qui se retrouve coincé par un sale vieux con dans un coin d’atelier. Toi qui n’ose pas dire non, qui ne sait pas dire non. Alors tu le suis. Il t’offre à boire, il t’offre à manger, il te branle un peu. Il veut que tu le suces et tu refuses, il te plaque sur le lit et il te dépucèle et te défonce brutalement, puis quand il s’est bien servi de toi, il te file des billets pour acheter ton silence, et te fous dehors...

— J’avais la honte, tu comprends ça? Je ne suis pas retourné au boulot, et je me suis cassé!

Nous avons quitté le café. C’est toi qui as payé. Le canal Saint-Martin était tout proche et il faisait beau malgré le froid. Je me suis rapproché de toi, doucement. Je t'ai parlé longtemps à voix basse, de tout et de rien, et puis je t’ai vu sourire, et ton premier éclat de rire a résonné avec la nuit. Il était tard...

— Je vais rentrer chez moi... si tu veux?

Je t’ai senti te refermer comme un coquillage. J’ai effleuré ton épaule avec ma main. Je t’ai dit:

— Ça ne fait rien, on se reverra peut-être un jour.

Tu n’as pas fait un geste. Nous nous sommes regardés encore, yeux dans les yeux. J’ai vu que tu avais perdu un peu de ta tristesse... As-tu vu la mienne à cet instant-là? Je suis parti vers la gare de l’Est. Seul. J’avais le corps en feu, la tête en feu, le sexe en feu. Tu m’étais entré dans le coeur aussi. Je n’osais pas dire le mot amour. Manque d’habitude sûrement; je n’ai pas compris tout de suite. Et déjà, tout était fini.

Carte orange, train voie 14. Voiture de tête, ça va plus vite. C’est moi qui avais envie de chialer maintenant!

— S’il te plaît!

Je me retourne. C’est toi qui m’appelles. Tu m’avais suivi jusqu'au train, tu es monté derrière moi.

— Je veux bien aller chez toi, mais tu ne me touches pas!

J'ai dit oui. Rémi, en me demandant quelle était cette nouvelle torture que je venais de m'inventer! Dans mon appartement, tu as allumé la télé, puis tu l'as éteinte. Je me suis déshabillé. Tu ne me quittais pas des yeux. Je me suis allongé. Je ne t'ai pas caché mon sexe bandé. Tu t'es déshabillé à ton tour et tu es venu te coucher à mes côtés. Tu me dévorais du regard. J'ai tenté un geste vers toi. Tu as fait non avec la tête. J'ai glissé mon regard vers ton ventre. Tu bandais. Tu t'es mis à rire. J'ai fermé les yeux. J'ai senti tes lèvres très douces se refermer sur mon sexe. J'ai poussé un long long soupir. Puis tu t'es caressé en te frottant contre mon ventre. Tu ne voulais pas que je te touche. Tu m'as retourné sur le dos. Tu avais des gestes hésitants et tendres. Tu m’as pénétré et nous avons joui. De ne pouvoir te caresser me rendait fou.

Je me suis réveillé avant toi et j'ai préparé le petit déjeuner. C'était la première fois que tu prenais ton café au lit, tu étais si maladroit que j’ai craqué et je t'ai embrassé. Tu as répondu à mon baiser. Alors j'ai pu, très doucement, passer mes mains, mes lèvres sur ton corps. J'ai léché ta peau. Tu gémissais. Je ne t'ai pas pénétré ce jour-là. Le viol dont tu avais été la victime était trop proche... J’ai préféré t'apprivoiser dans la tendresse, pensant que nous avions tout le temps pour l'amour. Petit animal sauvage, tu disparus sans laisser d'adresse, puis tu revins. Parfois, tu me quittes encore quelques jours, puis tu rentres avec les croissants pour le petit déjeuner. Et tu me dis:

— Je t’aime! dans le creux de l’oreille, avant de te jeter sur moi et lutter pour rire, jusqu’à ce que je fasse tes quatre volontés.

Rémi, au mois de février prochain, ça fera deux ans que je te connais. Comme je sais que tu lis Lettres Gay, j’espère que tu pourras lire cette lettre, elle te dit: “Bon anniversaire, mon amour!”


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