Coup de foudre chez les paras

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Numéro 18

Texte d'archive:


Archivé de: Lettres Gay – Numéro 18
Date de parution originale: Décembre 1987

Date de publication/archivage: 2014-06-27

Auteur: Enwrick
Titre: Coup de foudre chez les paras
Rubrique: Je t'aime

Note: Le magazine Lettres Gay ayant disparu, nous archivons sur Gai-Éros des textes y ayant été publiés au fil des ans, à titre d'archive, notre but premier étant que la littérature homo-érotique se préserve au fil du temps. Si vous êtes l'auteur de ce texte ou si vous détenez des droits légaux sur ce texte, veuillez communiquer avec nous sans délais.

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Je suis un lecteur assidu de Lettres Gay et, parfois, je regrette que les descriptions détaillées des coïts l’emportent sur les narrations des rencontres, des sentiments. Je vais vous faire le récit d’une histoire d’amour actuelle qui se déroule dans un lieu où les mœurs homosexuelles sont interdites : l’Armée.

Comme certains, j’ai été appelé à satisfaire à mes obligations du service national. J’ai été incorporé le premier août 1986, et après deux mois de classe et de peloton d’élèves gradés, j’ai été affecté en unité. Jusqu’alors, tout s’était passé normalement, sauf le fait que mon appel sous les drapeaux avait nuit à mon ménage avec Clothilde. C’est en tant qu’aide-secrétaire au secrétariat du colonel que j’ai rejoint le Régiment Parachutiste d’infanterie de Marine, mon affectation. Ce n’est pas cette position dans le Corps qui pouvait faciliter ma rencontre avec David qui, lui, travaillait au mess troupe, d’autant plus que le fait que mon papa soit haut fonctionnaire m’avait valu d’être classé dans les pistonnés à bras long. David, issu d’un milieu modeste, lui-même charcutier, n’avait que mépris pour les grands bourgeois comme moi, pleins de morgue à l’égard des «petites gens».

Ma première rencontre avec David qui dormait dans une chambre voisine de la mienne, avait été froide, voire assez hostile. Mais j’avais eu le coup de foudre pour lui, je ne pouvais m’empêcher de rêver à lui : il me fallait vaincre ses réticences à mon égard. Plusieurs soirs, j’allais discuter avec lui dans sa chambrée ; ses préjugés disparaissaient peu à peu. Il continuait cependant le soir d’aller «faire la java» avec sa bande de copains à laquelle je ne pouvais m’intégrer car j’étais persona non grata. Un soir, cependant, j’ai convaincu David de venir au cinéma avec moi. Avant la projection, profitant de la pénombre qui facilite la complicité, nous avons parlé de sujets plus intimes. J’appris à cet hétérosexuel convaincu que, pour ma part, j’étais bisexuel, lequel, surpris de cette confidence inattendue, me dit que lui n’était pas intéressé, et la conversation continua jusqu’au film. Youpee ! J’avais gagné la première manche, David ne m’avait pas traité de pédé, ni rejeté.

Nous sommes devenus très bons copains, puis des amis inséparables. Tous les soirs, nous sortions au cinéma ou à la pizzeria, ou même seulement boire quelques pots. David m’avait fait sortir de ma tour d’ivoire, je mettais pour la première fois les pieds dans des bars, et je sortais avec des garçons qui n’étaient pas du tout de mon milieu. Nos relations devenaient plus intimes mais la vie de chambrée à six nuisait à un rapprochement, d’autant que David ne dormait pas dans la mienne. Il y a quelques mois, le colonel m’a fait obtenir une chambre à deux inoccupée, et David est devenu mon «colocataire». En soirée, alors seuls, j’ai souvent entraîné la discussion sur l’homosexualité pour le convaincre qu’il était soumis aux préjugés de son éducation chrétienne. Un long chemin a été parcouru depuis : son regard a un peu changé, il ne voit plus les pédés de la même façon, mais de là à franchir le pas... L’attachement qu’il éprouve pour sa copine est inchangé heureusement, mais j’espère qu’il a pour moi un peu d’affection car moi, je l’aime de toutes mes entrailles, je fonds pour lui : David est ma drogue ; lors de ses absences, je ne vis plus. Un soir, convaincu que David est lui aussi bisexuel mais qu’il refoule son homosexualité, je lui ai demandé par une parabole de faire l’amour avec moi. Je l’ai senti désemparé et j’ai alors relâché «l’étreinte» ; il en a profité pour éluder ma demande. Une autre fois, j’ai encore demandé à David de façon plus directe qu’il soit mon amant. Il m’a dit qu’il ne voulait pas être brusqué, qu’il ne se sentait pas prêt. Deux mois ont passés durant lesquels notre vie, en toute amitié, a continué avec des sorties au cinéma, en boîte, sans plus.

David à l’air d’avoir oublié mes préoccupations, j’ai parfois l’impression qu’il évite les moments d’intimité et j’en souffre beaucoup. Je suis malheureux de l’avoir à côté de moi et de le sentir si loin. Je l’aime, et lui ne s’en rend pas compte. Aujourd’hui, j’ai un an de plus, je compte bien lui réclamer un cadeau exceptionnel... Va-t-il encore se défiler ?

Enwrick, 23 ans