Delicati pueri (13)


Delicati pueri (13)
Texte paru le 2002-08-23 par YvesKlein   Drapeau-fr.svg
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Template-Books.pngSérie : Delicati pueri

L'amour n'est pas le même pour tous

Quinze jours s'étaient écoulés depuis le début des vacances.

Le milieu, c'est le moment serein par excellence: on a devant et derrière soi un temps d'égale durée. On est au zénith, au point d'équidistance d'une journée: les expériences passées préparent les expériences à venir. Après les motards, après la gendarmerie, après l'épisode poignant de Nicolas, que faire?

Les irènes, fidèles à leur ordinaire, n'avaient fait que toucher barre. Ils avaient quitté les gorges de la Truyère, s'étaient évadés dans la région d'Entraygues, puis avaient remonté à huit cents mètres d'altitude, vers Montsalvy. Là, ils eurent un peu de mal à déterrer le voisinage convenable, à cause du manque de forêt. Ils finirent par faire leur proie d'un étang fort propre qui paraissait chômé de créatures hominiennes.

Cet étang offrait une particularité intéressante, il était occupé en son centre par une petite île verdoyante. L'originalité de se transporter sur ce bout de terre éloigné de trois cents mètres n'eut pas besoin d'être débattue: seulement, pour y accoster, il aurait fallu posséder une barque. Or, de barque, point.

Le Vitruve, c'est à dire le bâtisseur de la troupe, était Stéphane. Stéphane savait comme personne l'art de construire une cabane, d'assembler un radeau, d'ériger n'importe quel édicule de circonstance dont on avait besoin. Avec une caisse à outils, il eût transformé une forêt en lotissement.

Au défaut d'outils, Stéphane se rabattit sur un expédient qui, comme nous l'allons voir, était fort ingénieux:

— Regardez un peu autour de vous, dit-il, il y a quantité de vieux troncs d'arbres rabroués par les tempêtes et qui gisent misérablement sur l'humus. On appelle ces débris des gaulis. Il suffit de mettre la main sur un tronc pas trop récent, de façon qu'on puisse évider son intérieur et en faire une émousse tout en ayant un extérieur solide. Une émousse, c'est un arbre creux. Une fois le tronc nettoyé, on le stabilise avec des flotteurs, au moyen de branches liées entre elles. Facile, puisqu'on a de la corde. On a aussi des couteaux de scouts, ça remplace les outils. En quelques heures, le tronc ne sera plus un tronc, mais une pirogue. Il ne restera qu'à trouver une couturière pour nous confectionner des pagnes, histoire d'avoir l'air de vrais petits amazoniens, à la couleur de la peau près.

Ainsi fut fait, sous la houlette de ce créateur de génie qu'était Stéphane: on choisit un tronc passable, on fouilla un espace à l'intérieur, on colmata les brèches et on aveugla les hiatus au moyen d'une espèce de mortier composé de goudron et d'étoupe achetés au village voisin; le tout fut laissé au soleil et séché. Le lendemain, le tronc était praticable, dans l'acception la plus flottante du terme.

Vers les dix heures, sept silhouettes, nues comme des nouveaux-nés, nageaient en direction de l'île. Deux d'entre elles poussaient un objet oblong de part et d'autre duquel s'étendaient deux paires d'étranges bras obliques prolongées de planches plates reposant sur l'eau, à la manière de bouées d'hydravions. Sur cet objet, bien arrimés, sept gros sacs de toile de jute parfaitement stables et au sec.

Il avait fallu à ces vacances sa note créative: le tronc-radeau, pompeusement nommé porte-bagage aquatique, assura la gloire de son concepteur, en ce qu'il permit le transbordement des affaires dans des conditions idéales d'étanchéité.

Ce fut ainsi qu'on aborda à l'île, exactement du même air que des pionniers de terres nouvelles abordent au rivage où ils fonderont une colonie.

L'île, de dimensions modestes, quelque chose comme un hectare tout au plus, était agréablement boisée et, privilège magnifique, vierge. Les nautoniers y dressèrent la tente entre deux saules pleureurs. Quant aux berges de l'étang, personne ne le fréquentait, pas même les pêcheurs, pourtant nombreux partout ailleurs.

Ce détail ne laissait pas d'intriguer Vivien.

À peine avait-on débarqué qu'il s'était opéré une étrange métamorphose chez le garçon; tout à coup, il devint sombre. Sa figure joviale subit ce rembrunissement qui procède d'une préoccupation latente, indécise, mais tenace. Parfois, il avisait la périphérie de l'étang et secouait la tête de gauche à droite en se pinçant l'intérieur des lèvres avec les dents, signe de perplexité durable.

Patrice remarqua ce comportement:

— Qu'est-ce que tu as? dit-il; tu fais une tête de carême jeûné.

— Je ne sais pas, répondit Vivien, j'ai une sale impression.

Patrice pâlit un peu. Pas une seconde, l'idée d'ironiser ne lui passa par la tête.

Comme Vivien fixait toujours son oeil au-delà de l'étang, il lui dit, en aparté:

— Ça te fait comme il y a un an?

— Exactement. Les mêmes symptômes.

— Je n'aime pas quand tu es comme ça.

— Tu sais bien ce que ça veut dire.

— Qu'est-ce que tu sens, exactement?

— Quelque chose qui est dans l'air, quelque chose de malsain.

— Dans ce cas, on devrait foutre le camp d'ici.

— C'est mon avis, mais les autres ne croiraient jamais à ça.

— On pourrait leur révéler...

— Patrice! fit Vivien avec une certaine véhémence, on en a assez discuté entre nous: tu es le seul à savoir et tu seras toujours le seul. Même mes parents l'ignorent.

— Bon, j'insiste pas.

— Il faudrait tourner l'affaire autrement, pour les inciter à déguerpir, mais quoi invoquer?

— Je crois qu'on est condamné à croquer dans le mauvais gâteau.

— Très mauvais, le gâteau...

— Tu me fais peur.

— Il y a de quoi.

Cette curieuse et inquiétante conversation prit fin lorsque Julien, avec ses cheveux châtain en boucles et sa mine d'intriguant de cour, fit irruption avec force gambades:

— Alors, on complote? dit-il.

Sa joyeuse survenue dissipa les humeurs moroses: Vivien et Patrice attrapèrent le gai luron et l'embrassèrent avec une tendresse terrible. L'autre, tout surpris, protesta de cette manière qui encourage:

— Eh là! On est tout nus, et ma personne charnue est sensible aux cajoleries.

— On voit ça, fit Patrice.

L'appréciation de ce dernier s'étançonnait à l'analyse d'une légère intumescence de la personne charnue, où trônait un bel objet brun tout fier.

On n'alla pas cependant plus loin, à cause des conséquences néfastes sur la santé des amours trop matutinales, mais ce fut tout juste.

Dans l'après-midi, le ciel se couvrit, la chaleur devint suffocante, le tonnerre gronda au loin.

— Bon, dit Vivien, voilà de l'orage, on sait ce qui nous reste à faire.

Ce qui restait à faire, c'était de transformer le piquet principal en paratonnerre, au moyen d'une petite résistance qu'on reliait à des fils de cuivre de forte section. La pointe du piquet, enduite d'oxyde de baryum, canalisait les décharges éventuelles vers le fil de cuivre en réduisant le gradient de potentiel. Termes techniques, soit dit en passant, qui devraient être connus sur le bout des doigts de tout campeur, ne serait-ce que pour éviter de transformer un sommeil en carbonisation immédiate, par simple contact sur un piquet intérieur frappé par la foudre.

L'orage, longtemps indécis, éclata au début de la soirée.

Les garçons, qui avaient de l'esprit de suite, s'étaient tout de suite diligentés à creuser autour de leur toile une tranchée d'évacuation de l'eau. Le môle où se tenait la tente aurait pu suffire, mais chacun sait qu'on ne s'avise jamais de tout et que deux précautions valent mieux qu'une.

Tout à coup, la pluie s'abattit. Ce fut un déversement de cataracte, un déluge digne de Cherrapunji, station la plus arrosée de la planète, vingt mètres d'eau par an.

Tout le monde se précipita sous la tente.

Ordinairement, on répugnait à s'y enfermer: le grand air, même le soir, était toujours préférable à l'ambiance confiné d'un espace réduit où manquaient les distractions propres à l'adolescence, comme les baignades nocturnes, les petites batailles, les courses sous les feuillages, sans oublier parfois, agrément qui en valait bien d'autres, le choeur de sept garçons résonnant dans la nuit aux accents d'Allegri, de Schütz, de Palestrina ou de Monteverdi. Car une chose n'a pas été dite, le lycée avait sa section musicale et les jeunes gens présentement en villégiature s'y activaient avec beaucoup de talent. Tous avaient appris à lire la musique et leur répertoire s'étoffait chaque année d'une dizaine de pièces de haute tenue vocale.

Le premier orage des vacances aurait dû tout naturellement appeler Euterpe à la rescousse. Seulement, chanter sous toile, ce n'est pas très commode; d'abord, le son mat n'a pas la réverbération nécessaire à lustrer la polyphonie; ensuite, la place manque pour se tenir droit, de façon à libérer le diaphragme, condition essentielle à la bonne respiration, par conséquent au phrasé.

Ce qui ajoutait au peu d'envie de chanter, c'était aussi qu'un souffle avait passé sur les garçons. Ce souffle était de ceux qui enveloppe l'esprit et le corps d'une myriade de sensations troublantes. Depuis qu'ils avaient débarqué sur l'île, ils n'avaient pas enfilé le moindre vêtement. Or, quand on est nus et que l'orage se déchaîne dehors, il suffit d'un contact, d'une main sur une épaule, d'une accolade fortuite, et la tourmente qui est dedans a tôt fait de prendre mesure à la tourmente qui est dehors. Quelqu'un éteignit la veilleuse sans soulever de protestation; à l'obscurité se joignit le silence. Les sept camarades, muets, ne disaient rien et respiraient les odeurs capiteuses, distillées de leurs corps oppressés par ce génie qui préside aux grands moments où l'on sait que ce qui se prépare a pour autel l'Empyrée et pour aliment l'incomparable joie d'être ensemble.

D'amples soupirs animaient les poitrines, les coeurs y battaient sous l'empire de vapeurs en perpétuelle renaissance les unes des autres, comme des solfatares de félicité. On s'était un peu imbriqué, ce qui faisait que les têtes jouxtaient les ventres, côtoyaient les jambes, se rehaussaient vers les visages, que les pieds jouaient avec d'autres pieds et remontaient le long des cuisses, que des mains se serraient, que des lèvres s'effleuraient et donnaient au frémissement de la chair la dimension sacrée d'un sanctuaire d'un autre monde. Des étreintes appelaient des étreintes, d'abord timides, puis plus téméraires, on sentait l'envoûtante reptation d'une main sur une peau, le viol savoureux d'un effleurement furif qui est à la fois caresse et vénération, le doux bruissement de lèvres cherchant les lèvres amies et partageant avec elles le musc de longs échanges où le bouillonnement de la chair répond à l'ébullition de l'âme, l'électrique approche d'un genoux sur un dos ouvrant sa voie au sourcier en quête du puits de félicité, l'irrévocable picotement d'une langue prenant fief d'un nid où la chenille écrivait, palimpseste suave, le poème en fils d'argent de sa prospérité, la palpitante envolée d'un enthousiasme rencontrant l'humidité d'une branche suant sa sève. Parfois, un éclair trouvait la nuit et découvrait, l'espace d'une ou deux secondes, l'amour qui se donnait et se prenait au hasard de la chorégraphie que les danseurs réglaient selon l'artiste anarchie de leur inspiration.

Les odeurs grisantes ajoutaient à la béatitude: le musc de l'adolescence répandait d'exquis bouquets d'où transpiraient la nuée invisible de l'âcre et chaleureuse calenture, cette fièvre des chaleurs extrêmes. Etait-on allongé face contre le duveteux gazon planté de son roseau transi d'émoi et gonflé de suc, qu'un corps fiévreux vous enveloppait, qu'une haleine torride se répandait sur votre cou et qu'une pointe aiguë faisait une délectable piqûre sur la corolle impatience de s'épanouir comme une terre arable reçoit le grain du semeur et se referme sur lui.

Plus d'identité, plus de prénoms, plus d'individus: le grand mouvement de culte du beau et du bon déliait les entraves, se projetait dans les étoiles, essaimait, prodiguait, buvait, épanchait, recueillait, offrait, s'éparpillait aux azurs de volupté où son essor acquérait des dimensions apocalyptiques. Les jaillissements soudains, les ambroisies fustigeant les chairs, les irritations de la sève en fusion, les flexuosités s'immisçant comme des serpents, les cris, les râles, les soupirs, les corps enlacés, les amalgames prodigieux, les adhérences prométhéennes, les fronts d'où gouttaient des larmes de sueur juvénile recueillies ainsi qu'un miel, les éclaboussures impromptues, les succulentes ivresses des épandages, les adorations muettes, les transports fougueux, les torrentielles avalanches de miel, tout concourrait à cimenter entre les sept garçons cette union définitive et magnifique qui sera un jour, sur cette terre ou ailleurs, le salaire des justes pour qui aucune vie ne vaut la peine d'être vécue si elle ne partage pas avec d'autres vies cet inestimable trésor, l'amour.

Jamais les irènes n'auraient songé qu'il leur eût été donné un jour de vivre pareil moment. Ce n'était pas une orgie, mais une noce. Ce n'était pas de la luxure, mais un hymen. On sortit pour offrir à la nuit diluvienne l'hommage de son corps épuisé et conquis. L'orage fut la douche lustrale des sept enfants de Ganymède qui venaient de trouver dans une longue étreinte collective un sens à leur jeunesse.

Le lendemain, Vivien s'éveilla en premier, mit un pied dehors, voulut prendre posture idoine pour déférer aux besoins matutinaux et se replia aussitôt sur ses cuisses, comme un ressort qui se tend.

Il rentra sous la toile et réveilla tous ses camarades, en leur recommandant le plus grand silence:

— Il y a du monde en face, dit-il, avant d'ajouter: Du monde qui ne me plaît pas.

Avec une discrétion ouatée, les irènes quittèrent leurs couchages, se faufilèrent à l'extérieur, s'accroupirent derrière le bosquet et observèrent.

Il flotte au-dessus de certains attroupements une odeur particulière. Je dis odeur comme je dirais fumée, en employant le mot dans son sens allégorique. Rien n'est plus expressif que l'espèce de volute impalpable, sans existence réelle, et pourtant indéniablement présente, qui semble transpirer de telle ou telle réunion de personnes. Les cénacles, les camarillas, les corporations, jusqu'au bref salut qu'improvise la rencontre fortuite de deux camarades sur le trottoir d'une ville, tout donne lieu à l'agrégation de cette substance, de cette entéléchie, comme dit le mot technique, du reste parfaitement laid et pompeux, qui a ceci de singulier qu'elle fixe immédiatement la couleur dominante des âmes qui la constituent.

Ce qu'avait vu Vivien, à travers ce qui était peut-être son troisième oeil, était noir.

Sur la berge de l'étang, à l'endroit presque exact où les garçons, la veille, avaient improvisé débarcadère avant de s'élancer vers l'île, se trouvait une demi-douzaine d'individus. Ces individus étaient des adultes. En arrière-plan d'un taillis peu fourni, les reflets du soleil moiraient une partie d'un objet métallique assez volumineux. Les irènes reconnurent le capot d'un fourgon.

Les personnages avaient l'air de s'affairer avec cette hâte clandestine qui redoute ce qu'elle manigance: des timbres rauques jetaient des ordres brefs sur un ton d'agressivité hargneux et violent.

Un siège, pareil à ceux des metteurs en scène de cinéma, avait été posé à un endroit en léger retrait d'un espace où deux hommes déployaient une façon de tapis déroulant. Le siège fut occupé par un autre homme qui donnait l'impression d'un ascendant certain sur le reste de la troupe.

Tout à coup, débouchant d'un des buissons qui cachaient à demi les automobiles, deux silhouettes apparurent. Ces silhouettes présentaient l'aspect typique des personnages de la comédie italienne, où le disparate les tailles souligne les oppositions de style. L'une était frêle, gracile, fluette et marchait d'un pas timide et léger, comme ces personnages de dessins animés qui descendent d'un nuage. L'autre, grand échalas gauche et maigre, donnait l'impression de tomber à chaque pas et clopinait le dos voûté. Tous deux étaient encadrées par deux espèces de colosses qui les pressaient en assaisonnant leur autorité de bourrades fort peu amicales.

Les silhouettes prirent pied sur le tapis de sol.

C'étaient des enfants.

Plus exactement des adolescents, un garçon et une fille. Quel âge pouvaient-ils avoir? Le premier quinze ou seize ans, l'autre onze, douze tout au plus. Toute leur physionomie, pour autant qu'il était possible d'en saisir les nuances de loin, trahissait la crainte et l'effarement. On les voyait lever des yeux inquiets sur les adultes de cette façon qui attend une instruction en l'appréhendant. Ils étaient vêtus d'une espèce de tunique à la mode romaine, entre la chlamyde et la toge. Ils se tenaient par la main.

Tandis que les enfants s'étaient disposés au centre du tapis de sol, des hommes avaient pris place autour d'eux. L'un de ces hommes tenait sur son épaule une caméra, les autres portaient en bandoulière des appareils de photographie.

En ce moment, celui que nous appellerons le metteur en scène fit un signe de la main qui était un ordre, et alors il se passa quelque chose de navrant.

Le garçon et la fille se firent face et s'embrassèrent. À cause de la différence de taille, l'adolescent devait rehausser sa partenaire de façon à atteindre ses lèvres. Quelqu'un éructa un ordre, ils ôtèrent leur tuniques. La caméra tournait, les flashs des objectifs crépitaient, les opérateurs se déplaçaient autour du couple puéril en multipliant les prises sous des angles différents.

Il arriva que le metteur en scène articula quelque chose dont il dut être contrarié, car on le vit se lever, aller vers les enfants et probablement les gourmander; ceux-ci baissèrent la tête en la hochant exactement comme quand on subit un reproche et qu'on accuse résipiscence.

Cinq ou six minutes s'écoulèrent en renouvellement d'embrassades. Du reste, peu d'enthousiasme dans ces étreintes. On sentait à travers le gauche avec lequel le grand déposait ses lèvres sur celles de la petite une invincible répugnance à se prêter au jeu qu'on attendait de lui.

Le même homme qui les avaient sermonné se leva à nouveau et cette fois, exaspéré, hurla quelque chose dans une langue inconnue qui eut cette conséquence que ses protégés fondirent en larmes.

Ceci mit le comble à son exaspération.

Il s'adressa aux autres en pompant l'air de gestes évocateurs qui traduisaient son désappointement. Pendant ce temps, les enfants, tout piteux et honteux, regardaient le sol et n'osaient lever les yeux.

Une nouvelle injonction et cette fois, la fille se coucha sur le tapis avant que le garçon s'allongeât sur elle d'une manière peu équivoque. Seulement, en dépit de ses efforts, il apparut bientôt qu'il n'arrivait à rien, car l'un des photographes se précipita vers lui, le retourna et constata sur sa personne le peu d'énergie dont il décorait l'étreinte qu'on lui prescrivait de mener à son terme.

Ce fut alors que la scène devint insupportable.

Le metteur en scène, ivre de colère, attrapa le garçon, l'appliqua à un arbre et le battit à coup de lanières de cuir. Le pauvre garçon, terrorisé, les bras repliés autour de lui en position de défense, criait, gémissait, hurlait; rien n'y fit, l'autre n'eut pas la moindre pitié. Quand il l'eut roué de coups, il le congédia en direction d'une des voitures et dit quelque chose de laconique à l'un de ses collaborateurs.

Au défaut du rénitent amoureux, la scène restée vide de son acteur mâle fut comblé par un des photographes. Ce n'était pas assez d'avoir maltraité l'un des enfants, il fallut aussi violer l'autre.

Enfin, l'affaire menée à bien, si l'on peut dire, la fille se releva, s'habilla et s'assit dans un coin. Le tapis de sol fut retirée, le groupe plia bagage, les voitures firent entendre leurs moteurs et s'en allèrent.

Les irènes étaient blêmes.

Le commerce sexuel des enfants n'est pas une exclusivité de notre époque. Tous les siècles ont jeté cet hameçon. Pourquoi n'en serait-il pas ainsi? On tolère bien l'exploitation de l'homme par l'homme: celle des enfants n'est jamais qu'une variation sur un thème rebattu depuis des temps immémoriaux: marmitons, menins, tapins, mitrons, rapins, mousses, trottins, autant de jeunes garçons, souvent impubères, palliatifs tout désignés à la concupiscence inhibée des adultes.

Dans les années 70, un cartel de traite d'enfants, particulièrement atroce, sévissait en Europe. Ce cartel avait son quartier général en Colombie et rayonnait à travers les nations dites civilisées en décorant son catalogue d'une diversité de services propres à saturer les bons de commandes: films pornographiques, personnel bon marché, prélèvement d'organes, domesticité simple, domesticité charnelle, tout était bon pour ces hommes à qui la collusion de leurs stipendiaires et acheteurs garantissait impunité et droit de préemption.

Ce cartel, du reste, n'avait pas de concurrents. Il jouissait d'un monopole indiscuté sur les fournitures qu'ils proposaient au recours d'une méthode aussi discrète qu'efficace. On les connaissait, on les condamnait même officiellement, ce qui ne les empêchait pas de persévérer. Des hommes d'états, des ministres, des juges, des chefs d'entreprise, des cadres supérieurs, jusqu'au simple citoyen, pourvu que sa bourse lui tînt lieu de titre, et Dieu sait si cette particule fait peu acception du reste, s'allouaient le luxe de deux ou trois garçons ou filles, selon les goûts, histoire de rabibocher les injures que le temps fait à la caducité. Parfois, on commandait un enfant uniquement pour lui escamoter les yeux, le foie ou tel autre organe dont on avait besoin. La plupart du temps, ces enfants remplissaient les offices pénibles des grandes et riches propriétés où régnait l'antique tradition autarcique et patriarcale. Peu ou pas de soins, à peine de quoi se nourrir et se vêtir, pour mot d'ordre travail, obéissance, docilité, les trois mamelles de la marchandise dans laquelle on puisait à l'envi, en attendant de la jeter à la voirie une fois atteinte la date de péremption.

Le département de la pornographie faisait l'objet d'un trafic d'autant plus fructueux que sa couverture était assurée par ceux-là mêmes dont la fonction officielle étalait ses insignes de tuteur du droit des faibles. Quant à la valetaille en herbe, rien de plus facile que de pêcher ce fretin, il y a un vivier tout prêt, la pauvreté. Les rabatteurs faisaient leurs emplettes de chair fraîche dans les pays où sévit la misère, concédait menue obole aux familles, pour elles manne inespérée, et repartaient avec leur lot d'adolescents et d'enfants, on pourrait presque dire dans leur panier.

Ce que devenaient ces jeunes gens est assez facile à imaginer: hors ce qui vient d'être dit, le sort le plus tragique était dévolu aux jeunes prostitués. Un enfant de sept ans que l'on affecte au ménage d'une maison, c'est encore un sort enviable, il ne lui est pas interdit d'espérer promotion interne. Il y a tout un avancement qui va des bras frêles aux bras solides. Du reste, certains patrons, ayant apprivoisé l'art de la spéculation profitable, se gardaient bien de mauvais traitements et il n'était pas rare qu'un jeune garçon entré dans telle maison à huit ans en ressortît à trente avec une solide expérience de tous les métiers manuels attachés à l'entretien d'une hacienda ou d'un ranch.

Ceux-là étaient les privilégiés. On n'allait pas jusqu'à les payer, l'altruisme a ses limites, tout de même, mais on ne leur déniait pas non plus des conditions de vie parfois décentes.

Il en allait autrement de la servitude sexuelle.

La servitude sexuelle a pour gloire et écueil, ceci: plaire. Tant que les formes inspirent le désir, tant que les joues sont lisses, le ventre plat, les fesses rondes et charnues, le petit duvet à peine éclos, tant que l'art de faire naître la frénésie des appétits s'appuie sur la fraîcheur, la beauté, une certaine innocence et beaucoup de soumission, vous n'avez pas grand'chose à craindre, hors la fréquence de vos prestations, lesquelles s'exécutent au claquement de doigt.

Seulement, il arrive que l'enfant grandisse, qu'il devienne un adolescent, puis un jeune homme. Alors, l'oeil qui regardait naguère Hyacinthe se charge de toutes les sévérités qu'inspire un objet à qui l'usure décerne le triste label de la vétusté. Or, la vétusté a son verdict, la disgrâce.

Les mafieux colombiens étaient particulièrement ignobles avec les adolescents dont le poil avait un peu trop poussé. D'autres se contentaient de les limoger; eux les tuaient.

La plupart des garçons et des filles étaient supprimés à dix-sept ans. À dix-sept ans, particulièrement si l'on est de sexe mâle, la pilosité devient un obstacle au charme. Trop de virilité affaiblit la libido et change l'attrait en répulsion. Et puis, on se lasse: toujours les mêmes fesses, toujours le même visage, toujours la même silhouette, cela finit par fatiguer. Rien n'est excitant comme les plaisirs qui se renouvèlent. De là de nombreuses licenciements. Licenciement, entendez exécution.

Ces détails ne sont pas connus du public. Ils font partie de ce qui ne se divulgue pas. L'imposture politique comporte ces réticences, de bon aloi. Du reste, quand on sait que quelques hôpitaux, et non des moins fameux, n'ont pas d'autre fournisseurs que la pègre chargée d'opérer l'ablation de tel organe dont la pénurie met en péril les finances de l'établissement, on comprend pourquoi il se complote, autour de cette question hideuse, un silence de tombe inviolée. Ajoutons que dans de nombreux pays, dont le nôtre, mais aussi et surtout le Royaume-Uni, l'esclavage des enfants est passé en coutume. Là encore, silence. Cela n'empêche pas les dignes bigotes du ministère de hurler à la damnation éternelle dès qu'une main majeure s'introduit à l'intérieur d'une braguette mineure, du consentement approuvée des deux parties. Grand siècle.

Revenons aux irènes.

Ils en avaient assez vu.

Vivien, le plus bouillant, eut un geste de colère:

— Il faut dénoncer ces salopards! s'écria-t-il.

— Tu parles! répondit Julien, personne ne te croira et quand même on te croirait, on ferait tout pour te faire fermer ta gueule.

— C'est juste, ajouta Denis; si ces choses peuvent se passer en pleine nature, comme ça, sans précautions particulières, c'est qu'elles sont tacitement tolérées.

— Ce pauvre garçon, fit Patrice, vous avez vu comme ils l'ont tabassé, tout ça parce qu'il ne bandait pas...

En cet instant, le silence qui était retombé sur l'étang fut interrompu par une espèce de claquement lointain.

— Qu'est-ce que c'est que ce bruit? fit Patrice.

— Va savoir, dit Vivien.

— Mes chers copains, s'exclama Jérôme, moi j'en ai ma claque de ce coin à la con. Ça pue, ici. Plus vite on lèvera l'ancre, plus vite on respirera de l'air frais.

L'avis passa tout d'une voix. En moins d'une heure, les sept garçons plièrent et rangèrent tout et, après un petit déjeuner frugal sur l'autre rive, là même où avait eu lieu la scène du tournage, ils décampaient en ayant bien de garde de commettre l'un d'entre eux en éclaireur.

Cet éclaireur était, on s'en doute, Vivien. Nous avons parlé des qualités sportives de ce garçon. Elles le désignaient d'office pour les missions requérait la célérité féline du guépard.

Vivien s'échappa donc de ses compagnons, lesquels avaient pris à charge son sac à dos, et se mit en devoir de battre l'estrade.

L'endroit où il cheminait, avec beaucoup de précautions, ressemblait à ces sentiers que la nature trace elle-même entre les dunes d'un bord de mer. Seule différence, le sol n'était pas de sable mais de terre.

Parfois, un châtaignier se mêlait aux arbrisseaux et emprisonnait la vue. Pour obvier à toute surprise désagréable, Vivien suivait les traces de pneus qu'avait imprimées les voitures. Chose aisée sur un sol aussi meuble.

Il arriva bientôt en vue de l'embranchement de la petite route par où lui et ses compagnons étaient arrivés la veille.

En ce moment, il crut discerner, sous un ombrage de hêtres qui faisait une espèce de frontière entre les abords de l'étang et la voie bitumée, une forme allongée.

Cette forme lui rappelait quelque chose. On eût dit un corps. Vivien, le coeur battant, s'approcha.

Quand il ne fut plus qu'à quelques pas, il fit halte.

Sa respiration s'était accélérée. Ses temples étaient martelées par le sang avec une violence telle que tout se mit à tourner autour de lui. La sueur lui ruisselait dans les reins. Il resta sur place, immobile, haletant, n'osant croire ce qu'il avait deviné, incapable du moindre geste. La bouche grande ouverte, il ne respirait pas, il avalait l'air et l'air lui manquait. Des gouttes de sueurs perlaient à son front, sa vue s'était brouillée, tout son corps était le siège d'un tremblement impossible à dompter.

Il sentit un liquide couler le long de ses jambes.

Il n'eut pas honte: sa personne, sa dignité même avait plié voile noire devant le spectacle que ses yeux exorbités lui renvoyaient. Épouvante à devenir fou.

Tout à coup, il lâcha une espèce de râle caverneux, porta ses mains à ses yeux et en laissa couler les larmes. Il était dans un état où l'accablement, l'anéantissement de soi ne connaît plus de défense que le geste dérisoire des deux bras se levant de part et d'autre du corps et dont la traduction en langage courant serait: à quoi bon!

Il ne s'était même pas aperçu que ses camarades l'avaient rejoint. Du reste, ce qu'éprouvait Vivien s'était répandu en contagion chez les six autres garçons. Jérôme et Stéphane pleuraient, Patrice, accroupi, ne disait rien, Denis avait posé sa main sur l'épaule de Vivien et tous deux se regardaient en hochant la tête. Quant à Julien et Sylvain, on ne sait s'ils se sentirent plus de courage que leurs compagnons: ce qui est sûr, c'est qu'ils comblèrent les quelques mètres qui les séparaient du corps et qu'ils dirent, avec un accent impossible à rendre:

— Ces fumiers l'ont tué.

Ces fumiers, c'étaient évidemment les hommes de tout à l'heure. La victime, on l'aura deviné, empruntait les traits du pauvre adolescent forcé de jouer une scène pour laquelle il ne promettait eu aucune disposition.

C'était un magnifique adolescent, blond, grand, élancé, dont le visage rose serti de deux grands yeux bleus à demi ouverts avait la douceur angélique de ce qui est sans tache. On eût dit qu'il dormait. Ses mains étaient fermées l'une sur l'autre, geste qui est celui des enfants émerveillés quand ils vont recevoir un cadeau. Sa physionomie transpirait je ne sais quel suprême apaisement. Le vent du matin faisait fringuer un épi de ses cheveux d'or sur son large front lumineux. Ses lèvres pourpres, sensuelles, étaient légèrement décollées et ajoutaient à son air de béatitude celui de la surprise devant l'inconnu. Un filet de sang coulait par une commissure. Sur sa poitrine, un tee-shirt aussi jaune que ses cheveux. Au milieu du tee-shirt, un gros trou rouge.

Les irènes, peu à peu, s'étaient groupés autour du cadavre. Ils ne pleuraient plus. Ils regardaient ce garçon mort qui avait l'air de vivre d'une vie nouvelle et qui, parfois, irradiait on ne savait quelle mystérieuse clarté.

Tour à tour, ils déposèrent un baiser sur ses joues. Pas un ne ressentit la moindre répulsion. Au-delà de la mort, il y a l'âme. L'âme de l'adolescent flottait autour des irènes et paraissait voleter de l'un à l'autre en leur rendant leurs baisers. Une immense plénitude les avait étreints. Ils étaient dans cet état où le corps, détaché des choses sensibles, est si léger que rien ne peut plus soustraire l'esprit à la contemplation et à la prière. Car le baiser des irènes était prière, dans l'acception la plus élevée du terme.

Ils fermèrent les yeux du garçons, lui dirent adieu et s'en allèrent.

En passant devant une gendarmerie, l'idée les effleura d'y entrer et de dire au premier argousin derrière son bureau: il y a un cadavre dans la forêt. Ils ne le firent pas. Les hommes leur apparaissaient tant ce qu'ils étaient, d'abominables monstres, que la seule perspective de répondre aux questions dont on ne manquerait pas de les accabler les remplissaient d'une invincible répugnance.

— Et puis, dit Julien pour résumer le sentiment général, qu'est-ce qu'ils feraient, ces pauvres prétoriens de la république? Une enquête? Et puis quoi encore? À quoi elle aboutirait, leur enquête?

— À du vent, comme toujours, dit Patrice.

Le soir, ils plantèrent la tente n'importe où et ne dormirent pas.

À suivre...



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