Delicati pueri (25)


Delicati pueri (25)
Texte paru le 2002-12-04 par YvesKlein   Drapeau-fr.svg
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Template-Books.pngSérie : Delicati pueri

Lendemains de fête

La Noël de l'année 1970 fut particulièrement belle. Il avait neigé dès la fin novembre. La montagne se drapait dans la somptueuse parure qui est la joie des enfants et l'émerveillement des poètes. Les moindres inflexions de terrain un peu pentu étaient colonisées par des hordes de galopins hurlant comme des damnés, dont les bonnets à pompon et les habits diaprés de mille couleurs prêtaient à la nature où ils s'ébattaient cet air de kermesse qui a fait dire à je ne sais plus qui que sans Noël, la neige et les enfants, l'hiver ne serait qu'un long suaire d'ennui.

À l'horizon, les monts du Cantal découpaient leurs molles échancrures passementées d'une fine et délicate argenterie. De rares oiseaux, transis par la bise du nord, babillaient avec humeur dans les branches nues d'où pendaient des barbilles qui étincelaient au timide soleil de décembre. Les petits cours d'eau moiraient d'étranges arabesques comme des glaces de palais. Les herbes étaient froissées par le gel, les forêts grelottaient, les vallons ressemblaient à des mendiants qui se recroquevillent, les chaumières fumaient, on voyait au hasard des sentiers immobiles et silencieux apparaître d'étranges créatures apeurées et suppliantes, qui couraient d'un taillis à un autre avec une promptitude effarée.

L'humeur des grands froids est de ralentir la marche du temps. La suspension qui est dans la sève des feuilles est aussi dans le sang des êtres. Tout est engourdissement, stagnation, somnolence, torpeur. Les corbeaux, au sommet des chênes, ont l'air de croque-mort au chômage. La terre, les bois, les futaies sont inodores, incolores, pétrifiés, magnifiques. La beauté de l'hiver, c'est la séduction des choses immuables. Pour le penseur, cette léthargie n'est pas sans un profond symbolisme: cette vie en réduction, cette croissance tenue à la bride, ces forces apparemment frappées de paralysie, ce reflux de l'existence en congé, cette retraite de tout ce qui respire, qui se meut, qui aime, qui féconde, qu'est-ce donc sinon l'image de l'inertie créatrice qui rassemble ses forces? Demain, tout renaîtra; demain, ce sera le printemps.

Chez les F..., la veillée rassemblait les deux familles de Patrice et de Vivien.

Elle avait été gaie, quoique.

Monsieur F... paraissait avoir vieilli de dix ans.

Cet homme de quarante-cinq ans à qui on en aurait donné trente, avait d'un seul coup rattrapé trois lustres. Les arriérés de l'âge réclament leur solde un jour ou l'autre: hier, vous aviez les cheveux bruns, la joue fraîche, l'œil vif. Tout à coup, vous voilà presque vieillard.

Il paraissait accablé. On est accablé à la veille d'une défaite; la défaite consommée, on est abattu.

Il avait pourtant égayé de sa bonne humeur les festivités de cette nuit féerique, en rappelant avec justesse qu'elle n'est pas seulement une occasion de festoyer, encore moins le prétexte à se combler de présents fastueux, mais un anniversaire.

À un moment, comme il sentait qu'on attendait de lui un développement, il s'y était lancé avec la cordialité un peu triste d'un homme qui a éprouvé l'inanité des hommes:

— Noël, dit-il, c'est le terme de la nuit. Après, les jours augmentent. Rappelez-vous saint Jean: il faut qu'il croisse et que je diminue. Noël est la fête de l'espérance. Les haines s'y apitoient, les antagonismes s'y diluent, toute la méchanceté se noie dans cet océan lustral. Noël est le feu qui épure les âmes en leur rendant leur innocence.

Patrice, les yeux luisants du plaisir des paquets dissimulés comme de coutume derrière un paravent, au pied du sapin, avait fait une réflexion qui eut pour effet de s'inoculer dans l'inspiration paternelle; il avait dit: tu sais, Papa, tout le monde ne l'entend pas ainsi. À quoi Monsieur F..., avec un pauvre sourire, répondit:

— Mon garçon, les religions cherchent l'enfer là où il n'est pas. Elles ont tort: l'enfer, nous y sommes. Malheur à ceux qui ne croient pas en la damnation éternelle! Pourtant, ils auraient bien besoin de la peur qui la fait redouter, elle leur serait un appui. L'enfer, ce n'est pas de craindre le diable, c'est de se craindre, entre hommes, entre créatures de Dieu, les uns les autres.

Il releva la tête et continua:

— Cette année, Noël ne sera pas pour tout le monde.

Là-dessus, repas, visites des familles environnantes, vin chaud que l'on boit entre membres d'une même paroisse, pâtisseries alsaciennes distribuées à discrétion, puis, la messe à l'Église de S.....

Messe est une litote. Certes, le bon curé du lieu pourvut au déroulement traditionnel de l'office et ne manqua ni l'offertoire, ni l'oblation qui le précède, ni les rites, ni le prône. Seulement, on eut un peu l'impression qu'il expédiait tout cela.

Il avait ses raisons.

Environ une demi-heure avant minuit, il se fit du remuement dans la digne église. Les fidèles se dévisagèrent avec beaucoup de cet étonnement qui voudrait bien confiner à la stupeur et prendre l'occasion d'un scandale, s'ils ne sentaient par-devers eux qu'ils en seraient pour leur momeries.

Le fait est que l'étonnement se changea bientôt en intérêt, puis en curiosité, puis en surprise; de la surprise à l'excitation et de l'excitation à l'émerveillement, il n'y avait qu'un pas.

Du reste, les ouailles auraient dû dès le début subodorer quelque chose d'inhabituel, car l'église était chauffée. Or, une église chauffée, c'est forcément qu'on y prépare un événement.

L'événement, voici ce qu'il était.

Une trentaine d'enfants, autant d'adolescents et d'adultes, ces derniers divisés en hommes et femmes, avaient pris place en demi-cercle sur une estrade, tout au fond de l'abside, dans cette partie de l'église qu'on appelle maître-autel et qui se situe juste derrière le chœur. En même temps, d'autres personnes s'étaient présentées et s'installaient précisément dans le chœur, par conséquent devant les premiers arrivants. Ces survenants portaient avec eux d'étranges objets, les uns volumineux, les autres plus modestes, ceux-ci brillant d'un éclat cuivré, ceux-là d'une teinte argentée, ces autres, acajou, ressemblant à une oreille tenue par un manche et côtoyés par toute une gamme de modèles identiques mais de dimensions graduellement supérieures, un peu comme les Dalton, jusqu'aux géants presque aussi élevés que taille d'homme. Enfin, on s'aperçut que maître-autel et chœur avaient été préparés de longue date pour recevoir tout ce monde-là, car des chaises, distribuées en façon d'amphithéâtre, y occupaient le premier espace.

Jusqu'ici, ce manège s'était opéré dans une semi-pénombre. Tout à coup, de la lumière illumina la scène, ceux qui s'y trouvaient adoptèrent une posture immobile et silencieuse, puis un homme qui était assis sur l'un des premiers bancs du transept, parmi les fidèles, se leva, vint prendre place sur une légère éminence de bois surmontée d'une crédence. L'éminence était un marchepied, la crédence un pupitre. Puis il tira de la poche intérieure de sa veste une baguette et la tendit devant lui. Aussitôt, les musiciens imitèrent cette espèce de garde-à-vous qui consiste à tenir leurs instruments en arrêt. Le chef fit un mouvement.

Alors il s'éleva dans ce lieu sacré la plus joyeuse et la plus céleste des musiques.

Cette musique, c'était l'Oratorio de Noël, de Jean-Sébastien Bach.

Ce qu'on appela bientôt le concert surprise de Noël, défraya la chronique locale. Dithyrambes sans un bémol. L'unanimité fut totale à admettre que pour un beau coup, c'était un beau coup, que le bon curé avait manigancé à ses paroissiens le plus somptueux des cadeaux. L'évêque d'Aurillac, qui était dans la manche de l'affaire, expliqua que l'église de S... était la mieux appropriée pour y accueillir une représentation de musique sacrée, que cette représentation était complotée depuis plus de six mois, qu'on avait dépêchée pour la circonstance un orchestre fameux, que les chœurs étaient issus des diverses manécanteries du canton rassemblées en une unique psallette, qu'on avait travaillé comme des bénédictins pour venir à bout d'une partition de trois heures, hérissée d'un multitude de difficultés, que les solistes mêmes, recrutés de conservatoires régionaux, avaient sué et ahané des mois durant afin de se montrer dignes de la prestigieuse formation sous laquelle ils allaient honorer deux maîtres, l'un temporel, l'autre spirituel. Enfin, que le chef d'orchestre, dont nous tairons le nom eu égard sa modestie légendaire, n'avait pas hésité à sacrifier, du reste à l'instar de tous les musiciens, une soirée familiale pour le plaisir d'égayer de la musique du monde la mieux appropriée à une nuit de Noël, un coin obscur d'une obscure province.

Vers trois heures du matin, Patrice et Vivien, couchés flanc à flanc, commentaient cette soirée et cette nuit enchanteresse.

— J'ai cru que j'allais en chialer d'émotion, dit Vivien.

— Le plus beau Noël, mon cher copain, on vient de le vivre.

En cet instant, Vivien répondit, d'une voix étrange:

— Oui, et il n'y en aura plus de tels, désormais.

Cette réflexion, peut-être plus irraisonnée que volontaire, eut un effet de commotion sur Patrice. Un sentiment étrange et désagréable se noua en lui, avec l'oscillation de l'ébranlement à la tristesse qui perçoit ce que certaines paroles contiennent de prémonition. Il fut au point de répondre quelque chose, on ne sait quoi, sans doute pour alléger l'atmosphère. Il y renonça. L'angoisse une fois infiltrée éteint l'inspiration et assèche la réplique.

Quelques mois plus tôt, le même Vivien, avec la même amplitude visionnaire, avait jeté dans le tragique d'un avenir tout proche une sonde analogue.

Le nuage passa, cependant: à seize ans, on n'entretient pas longtemps les idées noires. Les deux garçons se chamaillèrent de cette façon qui mêle les chaleurs de deux corps à qui la fatigue prête des ardeurs nouvelles. Comme il faisait froid, ils portaient un pyjama. En se battant pour rire, leurs mains effleurèrent de charmantes et mobiles rigidités qui ne demandaient qu'un encouragement.

En cet instant, Patrice dit:

— Tu crois qu'on peut faire ça une nuit de Noël?

Vivien lui caressa doucement les cheveux et murmura, de souffle à souffle:

— Si tu parles ainsi, alors c'est que tu t'imputes notre amour à péché. Dans ce cas, il vaut mieux y renoncer, car ce serait hypocrisie.

— Tu as raison, dit Patrice, mais je te propose une sorte d'oblation, un sacrifice, si tu veux: cette nuit, pas de guili-guili; ce n'est pas crainte du péché, seulement une offrande.

— Je t'aime, dit Vivien.

— Je t'aime, dit Patrice.

Une étincelle jaillit du fond de leur cœur, avec des transports ineffables. Ils s'endormirent, béats, la tête toute résonnante des accents de l'Oratorio de Noël, l'âme emmitouflée sous cet apaisement qui approprie la chaleur des bras que l'on serre et du lit dont on se couvre à l'éternelle félicité des êtres aspirant à l'éternité.

Au petit matin, ils sentirent quelque chose qui leur fit l'impression d'une aiguille glissante. Anguille, au demeurant, aussi gigotante qu'une vraie, mais bien plus volumineuse.

C'était Aymeric. Le jeune frère de Patrice avait senti le besoin d'achever son sommeil entre les bras des deux êtres qu'il chérissait le plus au monde avec ses parents, son frère et l'ami de son frère.

Dira-t-on que cette intrusion mit le comble à la fête? Car de mignoter, de dorloter, de câliner, bichonner, bichonner un petit drôle soudain redevenu enfant, qui répondait aux caresses par des grognements et toutes sortes de petits cris d'extase, qui n'a pas connu cette joie, la plus simple et la plus touchante des joies, est un pauvre homme et doit être plaint. On ensevelit Aymeric sous une tonne de baisers, on l'accabla de mordillements, de chatouilles, d'étreintes délicates, de tendres accolades, et Vivien put se confirmer encore une fois ce qu'il savait depuis longtemps, que l'amour que Patrice portait à son jeune frère avait une telle dimension, une telle force qu'il eût pu être cité en paradigme.

Enfin, on se rendormit, bien serrés les uns contre les autres.

Il souffla, dans cette alcôve froide, une haleine de paradis.

À la veille de rejoindre le lycée, les deux garçons, qui jouaient chez Patrice avec Aymeric à un jeu de société, reçurent une visite impromptue.

C'était Stéphane.

Il paraissait bouleversé.

— J'ai une bien terrible nouvelle à vous apprendre, dit-il.

— Une nouvelle du lycée, je parie, fit Vivien.

— Exactement.

— Vas-y, dit Patrice, on s'attend à tout.

— À tout? répondit Stéphane; sûrement pas à celle-là: Frérot est mort.

— Quoi?

Ce quoi?, deux bouches l'avaient éructé d'un seul unisson. Les deux bouches, grand ouvertes, faisaient pendant aux yeux, exorbités.

— Il était en fuite, reprit Stéphane; il a été rattrapé.

— En fuite de quoi? fit Vivien.

— Oh! pour ça, le secret a été bien gardé, reprit Stéphane.

Vivien et Patrice étaient blêmes. Le premier s'était assis sur le lit, le second se retenait au mur.

Aymeric, sentant l'épaisseur d'une affaire qui concernait les grands, et non lui, s'était éclipsé discrètement.

Stéphane, après une courte pause, reprit:

— Il n'a pas supporté de se faire coincer. Il s'est tiré une balle dans la bouche.

— Comment tu sais ça? dit Vivien sur un ton si lugubre qu'il résonna dans la chambre avec un accent à faire frémir:

— J'ai tout appris par une indélicatesse, mais...

En ce moment, une silhouette, celle de Monsieur F..., parut dans l'embrasure de la porte.

— Venez, tous les trois, dit-il, j'ai à vous parler.

À suivre...



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