Delicati pueri (5)


Delicati pueri (5)
Texte paru le 2002-06-25 par YvesKlein   Drapeau-fr.svg
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Template-Books.pngSérie : Delicati pueri

La fraternité des irènes

Au matin, Walter ouvrit les yeux avec le sentiment d'avoir noué un fil d'or à ceux de ses camarades. Il eut exactement la même impression qu'un Témoin de Jéhovah qui découvre la supercherie de la Watch Tower réécrivant les évangiles pour les mettre à son ton.

Comme il posait le pied à terre, une voix lui souhaita le bonjour. Walter rendit son bonjour au fringant Julien.

Julien était, rappelons-le son voisin de gauche. Le bon garçon avait accoutumé à le saluer au réveil avec la bonhomie ordinaire de son tempérament joyeux. Walter vit dans ce sourire les cieux ouverts. Il se leva sans rien dissimuler et du triomphe où les matins glorieux induisent la jeunesse et de l'immense intérêt que lui inspirait la similitude physiologique sur la devanture de son camarade.

Celui-ci eut un haussement de sourcils éloquent:

— Ben dis donc! fit-il, c'est bien la première fois que...

Un roulis caverneux suspendit son éloge. On eût dit la protestation enrouée de Fafner avisant Siegfried l’épée au poing. Ce rugissement avait pris sa source à la droite de Walter: le temps de se retourner, les deux garçons aperçurent Grégoire qui ramassait nerveusement son pantalon et l'enfilait en grande hâte et en marmonnant, le visage tendu, un chapelet d'imprécations qui culminèrent dans cet épiphonème gracieux:

— Quelle bande de pédales dans ce bordel! Uniquement bons à se zyeuter la bite en fleur et à s'enculer du matin au soir!

Julien, qui avait de la philosophie, répondit par un dressement du pubis qui mit en exergue, si c'était encore nécessaire, ses seize ans artistement déployés à la bannière. Autour de lui, force rires et approbations, ainsi qu'un commencement de sifflets à l'encontre de Grégoire. Pour ce dernier, la mesure était comble: il vous adresse un bras d'honneur à la cantonade, dont on ne sait pas trop ce qu'il espérait, et qui, ricochet prévisible, eut le don d'exciter la joie générale en redoublement d'hilarité.

Dans tout chapitre vocal, il se trouve toujours une tessiture qui se détache des autres, et qui, musicalement parlant, est destinée à la partie de soliste: au milieu des quolibets qui pleuvaient, l'un d'entre eux couvrit le brouhaha et fit comme une houle sur un déferlement de marée:

— Grégoire, va dans un collège de nonnes! C'est ta place réservée, au milieu des jupailles et des cotillons.

Le Grégoire, fort irrité du survenant, lequel n'était autre que Stéphane, se plante devant lui et, le front rembruni par l'obscure nuée de menaces qui s'y étaient amoncelées, lui articule en bon français:

— Stéphane, je t'emmerde et pour varier la sauce, je te pisse au cul!

Stéphane avait moins d'indolence que Julien. Les éducations à rosaire, les pieuses consciences rebouisées à l'eau bénite, les faiseurs de génuflexions à s'en écorcher la peau des rotules, tout cela exerçait sur sa verve le goût des réparties saillantes. Il répliqua du tac ou tac:

— Tu n'es pas seulement un méchant con, tu es aussi un médiocre en tout, en études, en camaraderie, en esprit, j'en passe et des plus affligeants. D'ailleurs, ton langage se ressent de ta mine d'inquisiteur au chômage. Toute ta personne transpire son futur citoyen bien comme il faut, avec dans chaque main les deux attributs ordinaires du citoyen, un bulletin de vote et un contrat de mariage officiellement agréé par la mairie du coin.

Stéphane s'était arrangé comme de raison pour être entendu de l'auditoire sans une oreille sourde. Comme celui-ci était composé de plus de gens d'esprit que de portefaix, toutes inclinations affectives confondues, il s'en ensuivit un accroissement de rires et un crépitement de bravi qui achevèrent d'ulcérer le Grégoire. Celui-ci se rue sur Julien et le renverse contre l'armoire personnelle dévolue à chaque élève dans ce qu'on pourrait appeler le trumeau de la ruelle, c'est à dire l'espace libre entre les deux lits les plus voisins.

Stéphane, un peu groggy, se releva au milieu des ricanements de son adversaire, et soudain le regarda d'un drôle d'air.

Le drôle d'air se justifiait d’un arrière-plan où était apparue une figure que Grégoire ne voyait pas, étant occupé à insulter son vis-à-vis de toutes la variété de son vocabulaire peu chrétien.

En ce moment, il sentit sur son épaule le poids d'une sorte de serre d'aigle. Il se retourne et avise le répétiteur, Frérot.

Grégoire eut le malheur de résister. Frérot lui administre une gifle retentissante qui vous laisse le drôle pantois comme une bamboche à qui on vient de rompre les fils. Il eut à peine le temps de se recréer que Frérot l'empoigne au col, avec une souveraine autorité:

— À présent, dit-il, je te donne le choix: ou tu serres la main de celui que tu t'apprêtais à frapper, et on en reste là, où bien...

En suspendant sa phrase, Frérot avait troqué poigne-main contre deux paumes à plat sur les épaules du garçon, tout cela aggravé d’un rictus inquiétant:

— Ou bien, reprit-il, dans deux heures, tu es avec ta valise devant le pensionnat avec pour perspective le taxi ou l'auto-stop. Mais je te préviens, tu auras beau faire, tu n’arriveras pas avant le télégramme qui expliquera par le menu l’aventure à tes parents. Je suis clair?

Pas une seconde Grégoire ne brassa l'idée de contrarier l’ultimatum. Il avait commis un acte de violence dont la sanction se résumait en deux mots fort simples: renvoi immédiat. Trop heureux d'être tombé sur Frérot, car avec tout autre, sa perte était consommée sans rémission. Il alla vers Stéphane et lui tendit une main molle peu enthousiaste. Stéphane la lui prit sans mot dire en le regardant droit dans les yeux. L'autre n'osa pas relever le regard.

Pour Frérot, peu dupe de ces raccommodages sur commande, il sourit de ses belles dents blanches dont il prenait soin à la dernière rigueur. Autour de lui, silence et attention profonde. Quelques visages, cependant, ne cachaient pas un air de satisfaction entendu. Du reste, nous savons si les élèves aimaient bien le répétiteur, surtout les irènes, seuls dans le secret de son ancienne liaison avec Adrien.

Au moment de quitter le dortoir, le jeune homme recommanda la discrétion sur l'incident:

— Ce qui s’est passé est pardonnable, dit-il; mais la récidive ne le serait pas.

Frérot, de son prénom Ghislain, était un gaillard d'une vingtaine d'années dont la physionomie n'eût pas déparé les rangs du bataillon de Thèbes. C'était sans doute pour cela qu'il était en odeur de sympathie auprès de ses cadets, sans préjudice de son caractère facile, de sa mansuétude et de l'extrême compétence avec laquelle il exerçait son rôle officiel. Un répétiteur, comme l’annonce le vocable, a pour charge de faire répéter les élèves. C'est en quelque sorte la pierre de touche de leurs connaissances. Frérot s'entendait à merveille aux mille façons de débusquer les lacunes des prétendants à l'obtention du baccalauréat, fort ardu en ce temps-là et par conséquent fort prisé. Il savait admirablement de toutes les matières, depuis les langues mortes jusqu’aux sciences. Sa prodigieuse érudition, la facilité de sa mémoire, sa soif d'apprendre, l'enjouement et la modestie de son caractère, l'avaient dès longtemps désigné à l'attention des professeurs comme l'appoint le plus recommandable aux dures nécessités des études classiques. Il n'y avait pas jusqu'à la technique d'interrogation, oeuvre de son cru, qui ne soulevât les applaudissements. Soit dit en passant, Frérot eut son heure de gloire dans une édition officielle, bien des années plus tard, où son système reçut l'agrément du ministère.

Sa figure annonçait son âme. Il avait le regard diurne, la mine solaire, les yeux légèrement plissés, l'allure d'un éphèbe à la palestre. Taille haute, cheveu châtain clair, élégance de la démarche, souplesse du mollet achevaient un portrait dont la silhouette �tait familière du pensionnat depuis neuf ans: car on saura que Frérot, avant d'être répétiteur, avait suivi le parcours intégral de la scolarité, depuis la sixième jusqu’à la terminale. Un poste de répétiteur étant à pourvoir, il s'y présenta et y fut admis haut la main.

Frérot était orphelin, ayant perdu ses parents dans sa plus tendre enfance. Le proviseur, ami de la famille, l'avait pris en gré et s'était occupé de son éducation. Il était pour l'enfant devenu jeune homme une sorte de père spirituel, un mentor, un ange tutélaire à la fois doux et rigoureux qui l'avait élevé comme son propre fils. D'où, le cycle d’orientation achevé, une situation en rapport. Seulement, ce qui aurait pu souffler sur cette accession un mauvais vent de népotisme s’innocentait et de l'extrême impartialité de son pourvoyeur, et de la grande valeur du bénéficiaire: jamais Frérot ne manqua à ses devoirs de gratitude envers un homme à qui il devait tout. Au reste, le proviseur avait un autre fils, non putatif, ce qui ajoutait à son mérite.

Les appartements de Frérot jouxtaient le dortoir des premières. Contrairement à quelques professeurs célibataires qui occupaient une simple chambre, Frérot, destiné à asseoir sa position de répétiteur tout le temps que dureraient ses études complémentaires, lesquelles devaient le mener à l'agrégation, il lui fut octroyé le confort d'un petit appartement autonome. Il s'y trouvait comme rat en paille: trois pièces, dont une chambre, un salon et une cuisine. Pour les sanitaires, il partageait celles des élèves, en prenant soin de ne pas se mêler à eux. Son grade, si l'on peut parler ainsi, comportait cette réserve. Concédons tout de suite que la restriction ne valait que sous sa clause purement formelle. Aux douches, par exemple, quoiqu’il eût ses horaires à lui, il ne se jugeait pas tributaire des traînards. S’il en rencontrait, il invoquait la fatalité, de préférence en latin. Rectifions que la présence de Frérot n'embarrassait personne. Il y avait belle lurette que les questions de nudité ne soulevaient plus de débats philosophiques au sein d'une confrérie aussi affranchie de moeurs. Quant à la silhouette du répétiteur, elle faisait tout simplement partie des murs.

Les irènes, entre autres, s’étaient accoutumés à son côtoiement sans voiles. L’épreuve d’un profond respect mutuel cent fois confirmé par les faits avait entraîné la levée d’une barrière hiérarchique toujours gênante quand elle met aux prises des garçons d’âges assez proches. Si devant la classe, les adolescents lui disaient vous, ils le tutoyaient en privé, de son propre consentement. Le proviseur, homme de grand discernement, louait cette camaraderie qui conciliait à la perfection respect et amitié. Lui disait-on: vous ne craignez pas que cela aille trop loin?, il répondait: cela ira où ça pourra, on n'a qu'une jeunesse.

Frérot, avec un charisme avéré, défrayait depuis quelques temps, ainsi qu’on l’a vu, la chronique scandaleuse des irènes, toujours prêts à faire bouillir la marmite du commérage. Ceux-ci le plaisantaient beaucoup sur l'épisode Adrien. Un soir, aux douches, en compagnie de Vivien, Patrice, et de Jérôme, il eut à subir l'artillerie soutenue des fines plaisanteries, des menues échappées plus ou moins spirituelles, de toute la gamme de la rhétorique qu'on peut avoir quand on a seize printemps et qu'on lit depuis plus d'un lustre Voltaire, Choderlos de Laclos et le marquis de Sade:

— Cet Adrien, dit Vivien, tu ne nous as jamais raconté comment tu as mis le grappin dessus.

— Eh là! protesta Frérot, c'est lui qui m'a cherché.

— Tiens donc...

— Je te le dis, je n'ai rien fait; d'ailleurs, comment est-ce que j'aurais pu me douter qu'un cagot comme lui...

—... c'est vrai ça, fit Jérôme, l'Adrien était plutôt du genre repoussoir. Je dis cela parce que l'encens émanant de sa personne m'a toujours fait un effet de pestilence.

— Bon sang! s'exclama Patrice, il faut quand même que tu nous racontes l'affaire, elle doit tenir le haut rang parmi les anecdotes de ce lycée si riche en épisodes à suivre.

— Oh, c'est tout simple, répondit Frérot, ne vous attendez pas à de l'extraordinaire: un soir, je le croise là où nous sommes en ce moment. Figurez-vous que le petit diable était occupé à bénir certaine huile en totale contradiction avec la sainteté de l’officiant, car ce n’était pas de l’huile ointe. J’étais arrivé comme chat dans son jeu de quilles, et pour voir quoi? Un exemple de la piété confite et contrite se besognant avec des mimiques et des soupirs de Giton. Je lui demande si c'est une nouvelle version de sa prière vespérale, il rougit, il pleure, il se jette dans mes bras en me suppliant de ne rien dire.

— Ah, ah! fit Vivien, il se jette dans tes bras? Tout bandant? Tout affriolant? Le petit salaud...

— Il savait ce qu'il faisait, le bougre: moi, nu comme un ver, je ne pouvais rester insensible sans faire insulte à sa beauté, car il était beau, l'animal, et me voilà affecté du même prurit célestement tourné vers l'autel où se rendent les cultes païens. Comme il feignait les scrupules, je les lève aussitôt: allons, tu iras à confesse, voilà tout, ne me casse pas les pieds avec ta componction auquel tu crois autant que les hottentots croient aux apparitions de la Vierge. Vous pensez bien que je n'avais pas résisté au plaisir de donner à notre pieuse association l'élément palpable que réclamait à grandes commotions fiévreuses sa ferveur de paroissien bon chic bon genre. Et c'est ainsi que j'eus le plaisir de tirer d'un modèle de dévotion mystique une bonne inondation de larmes d'une tout autre nature que celles qu'il avait d'abord prétendu répandre pour rabibocher son hypocrite repentir.

La relation avait dessiné sur les visages présents de grands sourires rayonnants. D’ailleurs, tout le monde riait à gorge déployée.

— Et vous vous êtes revus souvent? fit Patrice.

— Oui... de temps en temps. Il était curieux, il avait magnifiquement survécu aux fourches caudines du remords, il pétillait d’en apprendre davantage sur le sort réservé aux damnés pour les siècles des siècles.

— Amen, fit Vivien.

— Amen, firent Patrice et Jérôme.

— Comme j'ai eu mes sept années dans ces murs, continua Frérot, je suis instruit en toute matière et j'ai le devoir de faire honneur à mon sens pédagogique.

— Tu n'as jamais songé à le reprendre sur son pharisaïsme? À lui laver un peu la tête?

— Tu sais, Jérôme, je m'occupe peu des dortoirs. J'ai du boulot, avec les répétitions. J'ai même été obligé à un moment, d'éconduire Adrien, parce qu'il devenait trop assidu et que les cernes s'étaient imprimées autour de ses yeux aussi tenaces que des taches de sperme sur un drap.

— C'est comme ça, les imposteurs, dit Vivien, une fois le diable dans la place, le diable dévore tout.

— Et à d'autres garçons? fit Vivien, tu n’y a jamais songé?

— C'est une invitation? ironisa Frérot.

Vivien haussa les épaules de cette manière dégagée qui ne voit pas finesse:

— Tu sais, moi ça ne me choquerait pas. Après tout, où est le mal?

— Non, bien sûr, enchaîna Frérot, mais je pourrais y prendre goût, et ça me dérange un peu.

— Pourquoi?

Frérot sourit et dit:

— Parce que je me sens d'une nature à tomber amoureux.

— Et alors? fit Patrice; depuis quand aimer quelqu’un est un crime? L'amour, c'est chouette: moi, j'aime Vivien et Vivien m'aime. On est frères, amants, copains, tout ça d'un coup.

— Je sais, je sais, reprit Frérot, mais dans un an, vous irez ensemble, vous resterez ensemble, qui sait si vous ne ferez pas votre vie ensemble. Moi, je suis destiné à traîner ici jusqu'à l'agrégation: admettons que je sois épris d'un élève, le contrat arrivera forcément à échéance.

— Moi, je comprend Frérot, fit Jérôme.

— Vous voyez? reprit ce dernier, Adrien, passe encore, je n'étais pas en verve de lui, sauf de manière épidermique. Mais l'un de vous...

— Pourtant, intervint Vivien, je connais un garçon qui aimerait bien te proposer son amitié particulière. Et je gage même qu'il pourrait bien en résulter quelque chose de durable.

— Ah oui? fit Frérot; Vivien, tu es un coeur généreux, mais tu portes la marotte.

— Frérot, je ne marche pas sur la tête le moins du monde: il y a parmi nous un coeur qui bat pour toi et ce n'est pas du pipeau.

— Qui est donc ce galant éploré?

— Ça, excuse-moi, mais c'est à toi de le découvrir.

— Si je comprends bien, tu me soumets à l’énigme amoureuse du jour...

— Frérot, intervint de nouveau Vivien, je suis sérieux. Si tu te sens trop peu de sensibilité pour faire entrer un chouette copain dans ta vie, il vaut mieux en effet passer à autre chose. Tu sais, nous sommes solidaires les uns des autres. Un camarade souffre, pour quelque raison que ce soit, nous lui faisons notre clinique. Je te le répète: l'un de nous, qui n'est pas présent ici, est tout enfariné de ta personne.

— Comment le sais-tu? demanda Frérot.

— Il me l'a dit, pardine!

— Il te l'a dit?

— Oui, hier soir, ici même, derrière le paravent que tu vois, au fond de la pièce.

— Derrière le paravent? Drôle d'endroit pour se faire des confidences.

— Avant de nous faire des confidences, nous avons fait des indécences.

— Par tous les diables spermeux!

— Je crois qu'il a aimé. Mais ce qu'il aime le plus, ce n'est pas moi, c'est toi.

— Diantre!

— Diable, diantre! C'est bien beau de passer l'ordre infernal en revue, mais il faut prendre ton parti.

— Pour prendre mon parti, Patrice, je dois d'abord mettre un visage sur le parti.

— Devine...

— Si c'est Gérald ou Guy, pas question, ils ne me disent rien, et d'ailleurs je ne les crois pas capables d’aimer qui que ce soit, si ce n'est eux-mêmes.

— Bien vu.

— Voyons les autres: Denis? Peut-être. Mais Denis a un fond de philosophie anachorète qui ne le prédispose pas aux aventures sentimentales, encore moins à la vie à deux.

— Quelle acuité! s'exclama Patrice.

— Julien? Possible. Pourtant, je ne peux me résoudre à penser qu'il se soit entiché de moi.

— Qu'est-ce qui te fait dire ça? demanda Jérôme.

— Je ne sais pas, l'intuition. Julien est mignon, tendre, aucun doute. Mais je le vois mal courir le guilledou avec un mec de vingt ans. Sans compter que sa famille est toute pétrie du Syllabus.

— On ne réplique rien à pareille déduction, fit Vivien. Continue donc.

— Je passe Pierre sous silence, il est bien trop jeune et il a besoin d'urgence d'un tuteur parmi vous.

— Le tuteur de Pierre, c'est Sylvain, dit Patrice.

— Ce qui élimine aussi Sylvain. Reste Walter.

Comme les visages des trois irènes s'étaient auréolés de cette expression de contentement qui sanctionne un questionnaire, Frérot articula:

— C'est lui, n'est-ce pas? C'est Walter...

— Lui-même, fit Vivien.

— Et il te l'a confessé...

— Il m'a dit, le lendemain même de nos épanchements, une première pour lui.

— Ça alors, répéta Frérot, Walter...

Frérot n'était pas étonné, mais bouleversé. Pour tout avouer, on le sentait prêt à se liquéfier. Tandis que les quatre cartels se rhabillaient, Vivien s'approcha de lui:

— Frérot, aimes-tu Walter?

Le répétiteur ne répondit pas tout de suite. Son visage s’était empreint de cette émotion qui procède de ce que l’on a de plus sincère en soi et qu’il est presque impossible à escamoter.

Tout à coup, il regarda les trois garçons et dit, dans une espèce de demi-murmure qui mêlait la confidence à l’aveu:

— Il y a une semaine de cela, j'avais du mal à m'endormir, à cause d'une douleur au genou redevable à notre dernière partie de foot. Je m'étais levé et vous savez que c'est de l'autre côté du dortoir qu'on trouve les médicaments. Il m'importait d'en prendre un, sous peine de ne pas fermer l’oeil. Évidemment, je m'arme de toutes les précautions nécessaires afin de ne déranger ni votre sommeil ni, accessoirement, les manifestations de vos natures éruptives, lesquels donnent souvent du grain de turpitude à moudre, même en pleine nuit.

— Surtout en pleine nuit, fit Jérôme en accentuant le surtout; c’est le meilleur moment: on se réveille, c’est brutal, on ne réfléchit pas; la nature dans sa splendeur sauvage.

— L'autre jour, par exemple, dit Vivien...

—... arrête avec ton autre jour, intervint Patrice, tes frasques de nyctalope n’intéressent personne.

— Sauf que c'est toi qui les as partagées.

— Moi?

— Toi.

— Mince...

— Eh oui! Quel toupet, tout de même...

— Ça suffit, vous deux, fit Jérôme. Frérot, continue, je te prie et laisse ces deux phraseurs à leurs phrases.

— Je continue, dit Frérot: donc, je traverse le dortoir et machinalement je jette un oeil attendri sur les petits anges qui roupillent du sommeil du juste, comme il n'y a pas à douter, n'est-ce pas?

— Parfaitement, fit Vivien. Les justes, d'ailleurs, seront récompensés ainsi qu’il est dit au chapitre... euh... enfin c’est écrit noir sur blanc.

— Je vous signale, intervint Jérôme, à toutes fins utiles, qu'entre juste et jute, il n'y a jamais que la valeur d'une consonne.

— Jérôme! fit Patrice, tu nous soûles!

— Tout le monde était tranquille, reprit Frérot, ce qui est étonnant, car nous étions un vendredi soir; or le vendredi soir est, si je puis me permettre, le vestibule du sabbat, ou je ne m'y connais pas.

— C'est comme qui dirait, fit Vivien, la répétition générale.

— J'arrive à la pharmacie, je trouve les cachets idoines, je ressors, je repasse forcément entre les deux rangées alignées des adeptes de la grande tribulation, et tout à coup je tombe en arrêt devant l'un d'eux.

— Ouh là!

— C'était Walter. Il était allongé dans la posture du monde la plus faite pour inspirer un aîné. Le drap le couvrait jusqu'à la ceinture, sa bouche était ouverte comme quand on aspire les étoiles et...

— Là, Frérot, intervint Patrice, tu deviens lyrique.

— Je suis lyrique de nature, que veux-tu? Mais mon lyrisme, mon cher, se comprend: n'as-tu jamais été ravi en extase devant Vivien, ton bien-aimé Vivien, pour qui tu accumules les alexandrins, dont quelques-uns, soit dit en passant, sont boiteux?

— Par toutes les vierges folles de Notre-Dame, je ne peux pas le nier.

— Par conséquent, que j'aie été pris d'un mouvement d'exaltation au spectacle de ce garçon beau comme un jeune héros de l'Iliade, il n'y a pas de quoi se défriser la moustache.

— Surtout que tu n'as pas de moustaches, dit Jérôme.

— Voilà! conclut Frérot en se levant; depuis, je songe à Walter comme Corydon songeait à Alexis.

— Mauvais exemple, dit Vivien, si on se remet la fin de l'histoire.

— Ça, reprit Frérot, on verra bien.

Ce soir-là, Frérot rêva d'un séraphin descendu du ciel sur un nuage d'or. À plusieurs reprises, il se rendit au dortoir et contempla la douce silhouette de Walter.

Il était transi d'amour.

Il attendit le samedi soir avec la même fièvre qu'un fan voit apparaître son chanteur sur la scène, redoutant que le spectacle ne soit annulé au dernier moment, éperdu, ivre, le coeur battant, l'esprit en écharpe, incapable de demeurer en place et guettant, par l'embrasure de sa porte restée entr'ouverte, les allées et venues dans le couloir.

Deux heures s’écoulèrent.

Pendant ces deux heures, Frérot eut le sentiment qu'on lui arrachait la poitrine.

Il n'osait même plus jeter dans le corridor ces oeillades qui, quand elles rencontraient une silhouette à la croisée de deux coursives adjacentes, le faisaient frémir d'aise puis retomber l'instant d'après dans un désespoir sans fond.

À mesure que la soirée avançait, ce désespoir se dilata en quelque chose qui n'a plus de nom, tant il épouvante celui qui le dévore. Frérot crut que ses muscles, ses nerfs, ses os allaient se dissoudre là, devant lui, comme on voit parfois tomber en poussière des momies que l'on vient d'exhumer à et qui on a retiré leurs bandelettes.

Où étaient Vivien, Patrice, Jérôme? Que faisaient-ils? Grand Dieu, que lui avaient-ils dit, à propos de Walter? Comment avaient-il pu mentir à ce point, le tromper, l'accabler de tous les maux d'un amour qui ne verrait jamais poindre la moindre lueur d'espoir? Que signifiait leur confidence? Était-il permis de traiter ces choses-là avec autant de légèreté, de mettre au tombeau un coeur qui vibrait de toutes les molécules de la passion, de hasarder on ne savait quels contes bleus à coup sûr issus de l'imagination autant que fomentés par le désir de se payer une bonne blague? Hélas, plus les aiguilles de l'horloge avançaient sous leur ignoble coupole de verre, plus Frérot avait l’impression de mourir en détail. Walter amoureux de lui! Quelle gageure! Quelle obscénité! Comme si un garçon de seize ans pouvait s'éprendre d'un céladon attardé de vingt! Comme s'il était dans les lois de la nature de concilier deux époques aussi différentes, aussi éloignées, aussi irrémédiablement ennemies l'une de l'autre!

Frérot avait été porté par les sublimes illusions de l'enthousiasme. À présent, il marchait sur le bord d’un précipice. Il s'était assis sur son lit, les deux bras ballants, la tête lourde, les jambes ridiculement écartées comme un clochard que l'on vient de jeter sur le pavé.

Dix heures du soir résonnèrent.

Frérot prit un calmant et revint vers son lit, dans cette attitude effarée qui constate sa propre ruine et qui en dresse le bilan impitoyable.

Il eut horreur de sa chambre, il eut horreur du pensionnat, il eut horreur de Vivien, de Patrice, de Jérôme, de tout le clan des irènes. Les irènes! Quelle prétention, quelle affectation dans ce nom grotesque! Il eut même horreur du proviseur à qui il devait tout. Mais ce tout venant d'aboutir à rien, au-delà du rien, il y avait encore un degré, le dernier sans doute, celui qu'on appelle néant.

Il essaya de retenir ses larmes, se disant qu'il était aussi stupide de pleurer que d'avoir bâti des châteaux en Espagne; que sa naïveté était seule cause de ses déboires, que s'il avait songé un instant qu'un adolescent pût s'embéguiner de lui, c'était qu'il ne connaissait rien à l'adolescence et que pour avoir mordu la cendre il le payait aujourd'hui d'un inévitable crève-coeur; que justement, à propos de coeur, le sien n'avait pas son répondant parmi ces jeunes garçons uniquement occupés de fariboles, que c'était comme ça et que tant que l'homme serait l'homme il n'en irait autrement, les purs souffriraient et les railleurs railleraient. Les railleurs! Ah, ils devaient se taper sur le ventre du bon tour qu'ils jouaient! Frérot les voyaient, sans doute à deux pas d'ici, dans leur foutue case de l'oncle Sodome, en train de lever leur verre à l'esprit avec lequel ils étaient parvenus à tromper, à mystifier, à abuser, à duper, à berner un garçon dont ils n'avaient pourtant pas à se plaindre, mais que sa position exposait à toutes les avanies.

Le calmant fit son effet. Frérot se déshabilla nu, eut encore le front de se regarder dans le miroir de l’armoire, hocha la tête de gauche et droite, se coucha tristement et s'endormit, un goût amer dans la bouche. Les hideuses faces de Vivien, de Patrice et de Jérôme dansaient devant lui en lui grimaçant des rictus. Au centre de cette ronde infernale, la figure de Walter riait plus que les autres et le montrait du doigt.

Il eut l'impression d'un frôlement sur son bras. Il gémit, céda à un réflexe de défense comme quand on a été piqué par un insecte.

Le frôlement reprit.

Frérot ouvrit les yeux, vaguement inquiet.

Une ombre se tenait devant lui.

Cette ombre, dans le crépuscule de la chambre que baignait une veilleuse, ressemblait à une vision. Il y a comme cela des spectres qui prennent forme humaine et qui viennent hanter les sommeils des pécheurs: l'espace d'un instant, Frérot crut qu'il était mort et que ce qui se penchait sur lui était le juge de ses mauvaises pensées, quelque Thémis formidable échappée de la mythologie.

Seulement, un spectre ne sent pas la vanille. Il paraît même qu'il ne sait pas parler, n'ayant pas de bouche.

Celui-ci devait appartenir à une classe spéciale de spectres, car il murmura:

— Frérot...

— Oui... répondit Frérot, à demi-dressé sur les coudes.

L'ombre s'approcha, Frérot entendit une respiration. Il se dit: un fantôme n'a pas plus de poumons que de bouche.

En ce moment, une haleine fit sur ses lèvres un effet de brise de printemps. L'haleine était accompagnée du même murmure, intense et terrible à la fois; un mot en composait et en résumait tout le vocabulaire: Frérot.

Ce qui se passa ensuite appartient aux événements de l'existence dont le souvenir échappe à la logique et dont les fils se distendent avant même que d'avoir été rassemblés. Tout juste Frérot se rappela-t-il l'éclair qui le foudroya, le parfum qui se répandit sur lui et la joue qu'il embrassa, apparemment toute la nuit.

Il se rappela aussi qu'il s'endormit contre quelque chose dont la douceur, la plénitude, la tendresse, la beauté lui tirèrent de petits râles impossibles à étouffer, surtout pas dans l'espèce de sommeil où il paraît qu'il sombra, si toutefois sommeil il y eut.

Autre certitude: cette âme qui se donnait à lui devait être venue sans le corps, car pas un instant Frérot n'éprouva de désir. L'impalpable était là et suffisait. Tout le reste était superflu.

Au matin, il s'éveilla.

Il s’attendait à ramasser son oreiller tombé sur le sol, comme tous les matins. Sa main rencontra quelque chose de ferme et de tendre à la fois. Frérot ouvrit les paupières et ne comprit pas tout de suite.

À ses côtés, il y avait, couché négligemment de demi-profil, un être. Cet être échappait à tout qualificatif. Ce n'était pas la beauté, c'était la perfection; ce n'était pas l'amour, c'était l'éternité; ce n'était pas l'harmonie, c'était l'hymne céleste faite homme.

Cet hymne s'était entourée de pudeur.

Walter reposait sur le dos, le visage tourné de quart profil, dans cette position abandonnée qui est la suprême confiance et le suprême désir. Son bras gauche replié le long du drap, l’autre venant le jouxter de façon que la main touchât le coude, la jambe droite allongée, la gauche fléchie s’écartant de la première.

Il avait conservé son slip.

Il était torse nu, ventre nu, lisse, luisant, glabre, brun de ce brun qui se diapre de reflets ocres, paisible, admirable, éternel. Ses abondants cheveux de jais lui faisaient une crinière voluptueuse qui ajoutait à la volupté de sa physionomie de jeune écuyer.

Jamais Frérot n’avait contemplé pareille merveille. Il regardait quelque chose qui était l’équilibre, la musique, la poésie, tous les arts condensés dans un être dont les formes semblaient répondre à l’agencement de l’univers.

Walter, c’était l’ange terrestre venu délivrer les hommes et leur montrer la voie.

Tout à coup, le jeune cambodgien battit des paupières. Sa prunelle noire perça la brouée du réveil. Un moment, il dévisagea Frérot de cette façon qui semble redouter on ne sait trop quel excès de félicité.

Son sourire s’accentua, puis disparut. Ses yeux se refermèrent.

En ce moment, Frérot aperçut sous le slip blanc une excroissance qui prenait forme par petites expansions discrètes. Le slip blanc, court, d’une texture fine, moulait à ravir la gibbosité au point qu’on devinait, quoique sans rien en percevoir de précis, l’épure sous le croquis.

Frérot n’osait bouger. L’abcès gagnait en opulence, avec cette retenue qui retarde l’apogée; de brèves convulsions faisaient sur le tissu du slip des espèces d’ourlets qui s’ouvraient et se refermaient au rhythme de la vigueur en pâmoison.

Il y a un moment, dans l’adoration, où les choses superflues disparaissent d’elles-mêmes. Ce moment était venu. Frérot, posément, se redressa sur les genoux. Il considéra son bien-aimé, puis se pencha sur son ventre et y déposa un long baiser. Le baiser suivit le cheminement du désir.

Walter, immobile, ne gémissait pas; c’est tout juste si on entendait sa respiration. Seulement, Frérot s’aperçut que sa jambe tremblait. En même temps, une petite tache humide était apparue sur le slip.

Soudain Walter ôta le slip. Il fit cela avec la douceur langoureuse qui force la patience par crainte de maladresse.

Le pénis, exquis tube qu’on sentait gonflé de toute les rosées de mai, se déploya comme un ressort et vint se tendre obliquement.

Walter resta longtemps se rassasier de l’exquis roseau. Il en parcourait les replis, les ressauts, les angles et les hiatus avec la suavité du taste-vin ne s’épargne aucun bouquet; il en humait l’arôme comme on respire une fleur capiteuse. Il ne se rendit même pas compte qu’à un moment, un film translucide y fit suintement comme ces fontaines qui vont jaillir mais qui dégorgent d’abord une eau entrecoupée.

Un geignement l’arracha à ses dévotions: Walter, au bord de l’extase, se tordait sur son oreiller. Les lèvres de Frérot quittèrent la périphérie et glissèrent le long du gousset, avec ce lent et intense étranglement qui n’épargne aucun nerf.

Une seconde plainte, aiguë celle-ci, quoique de faible intensité, déchira de nouveau le silence de la chambre. Frérot sentit la veine se dilater: l’épanchement profus d’ambroisie entra en déflagration, la pluie tomba à verse; il semblait qu’elle ne devait jamais cesser, tant les hoquets se succédaient. Jamais Frérot ne connut à ce point l’ivresse. Le nectar ruisselait dans sa gorge, avec un goût inimitable, entre le poivre et la cannelle.

Quand il se précipita dans les bras que l'adolescent lui tendait, il n’eut besoin que de ce mouvement pour donner à son amour naissant l’épilogue incomparable d’une volupté que ni lui ni Walter n’eut besoin de provoquer.

À suivre...



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