Des étoiles plein la tête

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Numéro 15

Texte d'archive:


Archivé de: Lettres Gay – Numéro 15
Date de parution originale: Août 1987

Date de publication/archivage: 2018-02-21

Auteur: Jérôme
Titre: Des étoiles plein la tête
Rubrique: La lettre du mois

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Résumé / Intro :

Un adolescent romantique, un peintre fascinant, une route déserte... Il n’en faut pas plus pour que tout bascule dans un tendre égarement.


J’habite Éguilles, un charmant petit village provençal, perché au sommet d’un piton rocheux à dix kilomètres d’Aix-en-Provence. J’ai dix-neuf ans et me prénomme Jérôme. De ma personne, je me suppose plutôt agréable à regarder, mince, grand, brun aux yeux bleus. De mon caractère, je pense être assez timide, méditatif et parfois d’un romantisme hors de propos avec l’époque technocratique que l’on nous fait subir. L’été, je peux rester des heures immobile à contempler le paysage de l’aqueduc de Roquefavour, perdu dans les méandres esthétisants de mon imagination, à écouter le clapotis léger du canal de Marseille déroulant ses méandres au travers de la garrigue, à rêver d’amour fou avec un homme...

Le village où j’habite est une véritable pépinière d’artistes en tous genres : musique, théâtre d’avant-garde, peinture, sculpture et il est très agréable de se balader dans les ruelles pentues au gré des ateliers, à la recherche d’un pan de toile peinte ou d’un accord de piano. Depuis mon plus jeune âge, je suis imprégné d’art, ayant toujours ressenti le besoin de voyager dans de nouveaux mondes, de me perdre dans la beauté pour compenser... un manque affectif qu’inconsciemment je savais différent de la norme.

Pierre s’est installé à Éguilles il y a moins d’un an alors que je rentrais en fac. Pierre est un peintre moderne, déjà connu et apprécié pour ses recherches picturales basées sur les jardins japonais zen. Dès le premier jour, je suis follement tombé amoureux de lui avec toute la passion de mes sens inassouvis. D’aucuns (ou d’aucunes) le jugeraient d’aspect banal, peut-être même rébarbatif. Pierre est grand, dégingandé et légèrement voûté, il a quarante-quatre ans ; son visage est émacié, rehaussé de hautes pommettes saillantes et d’une barbe peu fournie ; il a le cheveu noir et frisé, l’œil noisette et une bouche aux lèvres pleines et fruitées. Moi, je l’ai vu magnifique, séduisant au possible, j’ai craqué dans la seconde qui a suivi et j’ai eu mal.

Alors qu’à l’aide de ses amis, il emménageait près de chez nous, il a saisi mon regard éperdu et m’a souri tendrement. Je me suis enfui, j’ai enfourché mon vélomoteur et suis parti me réfugier dans la garrigue, près de l’épave d’une vieille Chambord abandonnée depuis des années au milieu des pins. J’étais à la fois heureux et désespéré, excité et atterré. Je me suis branlé, face au soleil, voluptueusement, recréant son sourire, son regard, imaginant son sexe tendu, ses couilles velues, son odeur, son corps tendu au-dessus du mien, moi qui l’aimais déjà de toute mon âme ! J’ai giclé pour lui, lâchant mon sperme sur les rochers secs.

Une semaine plus tard, un dimanche matin, je suis revenu rôder devant sa porte, un livre à la main, l’air dégagé. Il m’a aperçu et m’a dit bonjour. Voyant que je ne bougeais pas, il m’a invité à prendre un café. Vainement, je tentais de réfréner les battements de mon cœur, de m’empêcher de trembler. Il m’a montré ses œuvres, d’immenses toiles laquées de blanc, cernées en leur centre d’un rectangle et maculées en quelques endroits de petites explosions de couleurs aux formes chantournées. Nous avons parlé du livre que je lisais, le Bleu du Ciel, de Georges Bataille, et moi, je le buvais littéralement, suspendu à ses clignements d’yeux, au moindre frémissement de ses lèvres, mes yeux, furtivement glissant le long de son torse, vers des régions interdites, vers des forêts où je rêvais de m’endormir...

Je te buvais, suspendu au moindre frémissement de ses lèvres.

Pierre ! Tu as su tout de suite quel déchaînement tu avais provoqué dans mon cœur. Mais ta compagne t’avait quitté, tu étais sous le choc et surtout, surtout, tu ne voulais en aucun cas m’entraîner dans une aventure amoureuse que ton éthique réprouvait : un adolescent et un homme mûr, la réprobation de la France, de la Tronce dirait Navarre, profonde, rigide et réactionnaire. Combien de poèmes violents ai-je pu écrire pour toi, combien de jardins secrets ai-je pu confectionner à ton gré avec quelques galets, quelques fleurs séchées, avec amour. Malgré mes études, je me suis mis, moi aussi à la peinture, sérieusement, et je t’ai offert mon premier tableau, un soir d’hiver particulièrement rude : une locomotive électrique dorée suspendue au-dessus d’une plage comme en apesanteur. Mes parents m’ont d’ailleurs observé avec un drôle d’air... Que dire des quantités de foutre que j’ai éjaculé pour toi, désir liquide gravé à ton nom !

Pendant près d’un an, j’ai déliré à ton image, mais tu ne cédais en rien, sinon sous la forme d’une grande amitié pouf moi. Tu m’as fait souffrir, Pierre, mais je ne regrette rien. Le 15 mars dernier, jour de mon dix-neuvième anniversaire, tu m’as invité pour une balade à pied jusqu’à l’aqueduc ; il faisait un temps splendide, et le mistral soufflait. Tu me parlais de ta prochaine exposition à Cologne, de ton départ imminent, sans me regarder, comme avec le désir d’en finir vite ! Contracté, je regardais un point fixe à l’horizon, il me souvient que c’était une rangée de peupliers, secoués par le vent. Sans que ma volonté n’intervienne, j’ai saisi ta main fermement et tu ne l’as pas rejetée. Quelques mètres plus loin, tu t’es arrêté, silencieux ; la route était déserte... j’attendais... tu t’es tourné vers moi et, doucement, tu as baisé mes lèvres. Pierre, mon beau Pierre, tu franchissais la rivière, tu me rejoignais enfin sur l’autre rive.

Tu m’as mordu, et j’ai senti te goût de mon sang.

Puis, tu m’as entraîné derrière un massif d’arbustes et nous avons échangé là notre premier vrai baiser, passionné, maladroit, violent. Tu m’as mordu et j’ai senti le goût de mon sang. J’ai senti tes mains parcourir mon corps, tes lèvres se promener, impatientes, à mon cou, à ma nuque, à ma gorge, tes doigts déboutonner mon blouson, tes doigts à la recherche de ma queue, dure et raide sous la toile du pantalon. J’aurais pleuré, hurlé de joie, j’aurais pu jouir à l’instant. À mon tour, je t’ai dévoré, j’ai exploré ton corps, j’ai caressé tes cheveux drus, ta barbe et je suis tombé à genoux, ma joue collée à ta braguette. Tes mains pressaient mon visage contre ta queue que je sentais gonflée, nous écoutions le vent agiter les feuilles mortes encore attachées aux branches. Puis, nous nous sommes déchaînés, je me suis retrouvé, pompant ton sexe avec violence, malaxant tes couilles, les avalant, les léchant de la pointe de la langue. Tout ce que j’avais rêvé durant mes plaisirs solitaires devenait réalité, je n’avais pas assez de mes mains, de ma bouche. J’ai caressé tes cuisses, ton torse, j’ai saisi tes tétons, tu geignais doucement, répétant mon prénom, Jérôme, si doucement, comme une plainte.

Je t’ai contemplé, à mes pieds, me rendant la caresse, tes lèvres hermétiquement refermées autour de ma hampe, allant et venant, nos regards soudés l’un à l’autre. Je t’ai demandé de me prendre, de me dépuceler, de me donner à toi. Tu as refusé, un reste de morale coinçant encore ton désir de me posséder ; je me suis allongé sur le dos, j’ai écarté les cuisses, jambes repliées et t’ai tendu les bras :

Je t’ai contemplé à mes pieds, me rendant ma caresse.

— Viens, Pierre, viens... je t’aime... Il le faut, voilà un an que j’attends ce moment...

Aidé d’une main, j’ai senti ta queue se placer face à mon anus, le caresser, puis tu l’as lubrifié de ta salive. Je n’ai presque pas eu mal, noyé de tendresse comme je l’étais. Lentement, tu t’es enfoncé en moi, marquant quelques arrêts, m’interrogeant du regard. C’est moi qui, en appuyant sur tes fesses, me suis empalé sur ta bite me fouillant les chairs ; enfin je te voyais arqué au-dessus de moi, le regard trouble, la bouche ouverte, me limant et me limant à n’en plus finir, gémissant, répétant mon prénom. Nous avons joui ensemble en hurlant, indifférents au monde, toi au fond de mes entrailles, moi contre ton torse, contre le mien, bientôt soudés dans un enlacement d’apaisement...

Pierre ! Je suis à ton bureau, écrivant cette lettre ; tu me regardes, tu me souris comme au premier jour. Mes parents, certainement, se doutent de mes relations avec toi : ils se taisent, et ne peuvent que se taire et accepter. Dans la maison flotte une odeur d’huile de lin et de térébenthine ; par la fenêtre aux petits carreaux, j’observe les nuages lenticulaires que sculpte le mistral. Je suis heureux, je t’aime. Cette simple lettre est pour toi.

Jérôme, 19 ans.