Destins animés

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Numéro 105

Texte d'archive:


Archivé de: Lettres Gay – Numéro 105
Date de parution originale: Mars 2000

Date de publication/archivage: 2012-04-24

Auteur: Denis
Titre: Destins animés
Rubrique: Nous deux

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Ce texte a été lu 3453 fois depuis sa publication (* ou depuis juin 2013 si le texte a été publié antérieurement)


Sébastien est le nom que mes parents m’ont offert à ma naissance, il y a de ça un peu plus de quarante-cinq ans. Peut-être étais-je destiné, comme le saint du même nom, à souffrir, percé de flèches, pour ma rédemption. Après tout, l’écrivain Yukio Mishima ne s’est-il pas fait photographier ainsi, version bar cuir?

Je suis beau, je le sais, et je fais tout pour rester séduisant, mince, musclé, souple et élégant. Malgré l’âge, malgré les cheveux qui “poivrésèlent”, en dépit du temps qui passe. De plus en plus vite. En vain. Ma vie a connu de grandes fulgurances, des amours incontrôlés et beaucoup de dérapages de la même eau. Je suis tombé de dix, cent, mille étages, tout comme d’autres, plus peut-être que d’autres. Mon gros défaut: je suis un sentimental, “an endangered specie” (espèce en voie de disparition). À croire que le monde ne l’est plus. Le monde pédé en tout cas.

Je vis dans une petite préfecture. Seul. J’ai la chance d’habiter en plein centre ville un bel appartement doté d’un grand jardin privatif à mon seul usage. Chose impensable à Paris. J’ai aussi le privilège de pouvoir travailler chez moi, depuis mon ordinateur relié à mon entreprise par l’Internet. De l’autre côté de mon jardin, séparée par un mur de briques roses, s’élève une chapelle, à vrai dire, une véritable église, appartenant à l’évêcher et destinée à un usage strictement privé. Les bandes de corneilles adorent s’y tenir en ligne sur le faîte. Un matin, il n’y eût plus d’oiseaux, mais quelques échafaudages et des couvreurs se préparant à en refaire le toit Ce dernier, en triste état, avec ses ardoises manquantes, faisait penser à un écran d’ordinateur qui aurait perdu une partie de ses pixels.

Tout d’abord, je n’ai prêté à ce petit événement qu’un médiocre intérêt. Mes fenêtres n’ayant pas de rideaux, puisque ne possédant pas de vis à vis, il me fallait faire attention à ne pas déambuler à poil comme cela m’arrive après la douche. Et puis je me suis intéressé de plus en plus à ces gars bravant le vertige, le froid et le vent. À leurs gestes. Précis, souples, virils. C’est comme une subtile émotion qui à commencé à me saisir sans que je m’en rendisse compte. Le soir, avant que la nuit d’automne ne tombât, après qu’ils eussent disposé de grandes toiles bleues sur la charpente dénudée et qu’ils fussent redescendus, hors de mon champ de vision, je sentais comme un grand voile de solitude m’envelopper. Étrange, n’est-ce pas? Ces intrus dans mon paysage immaculé étaient devenus nécessaires à ma vie, à mon imaginaire.

Quel grand conneau j’étais! D’apercevoir quelques ouvriers en bleus ou treillis me faisait battre le palpitant. Je ne changerais donc jamais...

Et puis, un matin, j’ai osé. J’ai pris mes jumelles et je les ai observés. Des quatre, trois étaient banals, voire très décevants. Tout ce qui brille dans l’ombre n’est pas de l’or! Mais le quatrième... Grand, mince, visage sec, épaules larges sous la double épaisseur de pulls, yeux magnifiques sous la visière d’une casquette militaire, petite moustache fine reliée à un bouc presque noirs. Longtemps, je l’ai épié, remplaçant les poutres, les solives par des neuves, toujours avec des gestes précis, impeccables. Virils. Sûr de lui et de son adresse, je me suis mis à rêver, et à me dire que s’il avait une femme, elle ne devait sans doute pas se rendre compte de la chance qu’elle avait de dormir contre son épaule. Je me suis rendu compte tout à trac qu’il y avait du jardinage à faire. Des rosiers à planter, des oignons de tulipes à disposer, des arbustes à tailler, un beau mec à mater entre deux coups de bêche. Parfois, il était tout seul, en équilibre sur une échelle placée à l’horizontale sur la pente du toit, tenue par des crochets. J’avais peur pour lui. C’est long à refaire, un toit d’église. Ça a duré des jours, des semaines.

Et puis, Cupidon a dû s’amener en douce. Ou Dieu. Ou le Diable. J’étais au milieu de mon jardin à le regarder oeuvrer. Il s’est retourné, m’a vu et m’a fait bonjour de la main. J’ai crié: “Soyez prudent!” Il a souri, de toutes ses belles dents blanches. Et puis, il a glissé. Le long du toit. Sans un cri. Je n’ai même pas eu le temps de hurler. Mais l'échafaudage autour de la gouttière l’a retenu. C’est alors que j’ai crié. “Êtes-vous blessé? Voulez-vous que j’appelle du secours? Répondez-moi!” Il s’est relevé, sonné. Il m’a répondu: “Non, non! Ça va, je n’ai rien! Ça arrive de temps en temps.” Je n’ai pas eu le temps de poursuivre, ses collègues arrivaient sur les lieux. Je suis rentré chez moi. Quand j’ai regardé par la fenêtre, il n’y avait plus personne. C’était un vendredi, en fin d’après-midi. Je tremblais comme une feuille. À l’annonce d’une catastrophe aux infos, je me suis mis à pleurer. L’émotion m’avait entièrement gangrené.

Samedi matin, on sonne à l’interphone. “Est-ce que je peux vous parler?” “Pourquoi, et qui êtes-vous?” “C’est moi, le couvreur qui a dévissé hier...” Une onde de choc m’a hérissé l’échine. La plage nippone juste avant le tsunami! Habitant le rez-de-jardin, je suis allé directement lui ouvrir. C’était lui. Encore plus beau. En “civil”. Il portait un jog, un pull, un fly-jacket, et pas plus de trente ans. “Je vous ai fait peur, hier, hein?” “Très! Je suis sujet au vertige! J’en ai tremblé pendant plus d’une heure!” Il m’a souri.

Sourire étrange.

J’hallucinais, probablement. Je l’ai fait entrer chez moi, je lui ai proposé un café. Il était timide, gauche, et c’était diantrement touchant.

On a parlé. Beaucoup.

De son métier, du mien. J’ai fini par comprendre. Il voulait savoir à quoi ressemblait ce type qui l’observait chaque jour. Il a fini par comprendre. Les portraits de mes amis, emportés par le sida. On s’est regardés une minute sans rien dire. C’est long, une minute de silence, les yeux dans les yeux. J’étais au bord des larmes. Il a rougi et s’est levé brusquement: “J’ai à faire!” “Vous repasserez me voir? Au fait, je ne sais pas votre nom!” “Sébastien!” “Moi aussi!” “Comme quoi... Oui, un soir, pour l’apéro, siffler une bière!”

Il est revenu, une semaine plus tard. Avec un pack de bières. Ce qui s’est passé, je ne vous le dirai pas. Sachez qu’un couvreur est entré dans ma vie. Un couvreur presque vierge, neuf, innocent, tendre mais ne sachant pas trop l’exprimer. Il a découvert comme l’amour pouvait être bon entre hommes. L’amour, et pas seulement le sexe à la va-vite entre deux ombres. Un rôle nouveau pour moi. Celui de Pygmalion. Sa culture est extrêmement limitée. Il pourrait prendre Boulez, Debussy ou Boltanski pour des joueurs de foot. Je m’en fous. Il a même passé un samedi après-midi à regarder un match à la télé. Je lui ai servi des bières fraîches. Moi, je me suis préparé un “Bolli-Stoli”, et je l’ai regardé en train de s’exciter comme un môme. J’étais heureux. J’avais le plus bel homme du monde dans mon salon. Le plus gentil. Le plus gauche. Un homme qui, s’il a du mal à se servir de mots, sait transcrire à la perfection ses sentiments par l’intermédiaire de ses mains ou de ses lèvres.

Le toit de la chapelle est terminé depuis plus d’un mois. Les corneilles sont revenues se poser en ligne au faîte de l’édifice. Je peux à nouveau me promener à poil chez moi si ça me chante. Mais je ne suis plus seul. Il y a un homme, brun, à la voix rauque, à la petite moustache fine reliée à un bouc, avec de larges épaules et surtout, de grandes pognes de travailleur manuel, larges, trapues, abîmées, au regard clair et franc, qui est entré par effraction dans mon destin. Animé.


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