Deux hommes sous le ciel

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Numéro 63

Texte d'archive:


Archivé de: Lettres Gay – Numéro 63
Date de parution originale: Février 1994

Date de publication/archivage: 2018-01-11

Auteur: Quillou
Titre: Deux hommes sous le ciel
Rubrique: Nous deux

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Résumé / Intro :

L’amour est tenace et toujours vainqueur. Pouce à pouce. Vous aimez les femmes et pourtant, c’est pour un homme d’une banale beauté que votre passion immense va resplendir. Pouce à pouce.


J’ai toujours pensé que je raconterai un jour mon histoire d’amour à quelqu’un, l’histoire de cette conquête... C’est vous que j’ai choisi pour la raconter.

C’est tout jeune que j’ai découvert le monde du travail. Ce détail n’est pas inutile. À une vingtaine de kilomètres de chez moi, il y avait un bar-hôtel-restaurant. On m’y a embauché pour les vacances d’été. Les vacances de 1978. À la rentrée, je suis resté. J’étais à la fois serveur, barman et j’étais aussi à la caisse des cigarettes. En fait, j’étais le factotum, celui qu’on déplace partout où il y a du travail. Et du travail, entre la plonge, le service, le ceci et le cela, il y en avait! Ce boulot, qui était très prenant, était maigrement payé. Mais il me plaisait car il était varié. Il n’y avait pas de monotonie.

Les patrons avaient un fils unique, Clément, âge de vingt-deux ans. Quand j’ai débuté, il se trouvait en vacances. Il venait de rater son examen de seconde année de médecine. En octobre il s’est mis à être là plus régulièrement, au “Relais du Val” dont ses parents étaient les propriétaires. Si je me souviens bien, j’étais à l’époque un adolescent vif et débrouillard. Un petit brun nerveux qui ne laissait pas les filles insensibles. Mais je n’avais pas le temps de faire l’amour. Dans ma chambre mansardée, je me contentais de me branler à tour de main, le soir et dans la nuit, à cause du tempérament bouillant qui était le mien. Clément était le contraire de moi. Longiligne, un blond à la peau blanche, à lunettes. Il me semblait révulsant. Il n’était pas plus laid et plus antipathique qu’un autre. Seulement, son côté efféminé et ses goûts homos me répugnaient. D’autant qu’il était tombé amoureux de moi, me mettant mal à l’aise devant tous les familiers et les habitués du “Relais”. Je me faisais d’autant plus glacial que, pour plus d’indépendance et de liberté de manœuvre, disait-il (en réalité, c’était pour être mon voisin), il dormait dans la chambre mansardée à côté de la mienne, au quatrième. Je commençais à ne plus pouvoir le voir en peinture. Collègues de travail... voisins de chambre... Pourquoi ne le trouverais-je pas dans mon lit tant qu’on y était?

Justement, un soir je l’y ai trouvé. Il y avait eu une petite fête entre nous, le personnel, pour fêter l’anniversaire de l’établissement. On s’était distribué des prix. L’un d’eux était un “Bon pour passer une nuit avec Quillou”. C’est une des femmes de chambre qui avait gagné ce prix. Mais Clément le lui a échangé contre le sien. Et quand j’arrivai dans mon carré vers les trois heures du matin, il était entre mes draps, brandissant son “bon”. En teeshirt et en slip, il avait ôté ses lunettes. J’ai feint l’irritation. En secret, je n’étais pas mécontent de le trouver là. Je devais partir à l’Armée trois semaines plus tard et j’avais le cafard. J’avais besoin de parler à quelqu’un, besoin de compagnie. Je me souviens avoir dit à Clément:

— Si tu veux, tu dors là. Mais ne t’imagine pas autre chose; et j’ai ajouté: je ne me chauffe pas à ce bois-là!

Il m'a sucé, palpé, caressé et branlé

Je ne sais pas ce qu’il a répondu, mais on a mis cinquante bon centimètres entre nous. Or, plus tard, dans la nuit, j’ai senti qu’une main posée sur moi me caressait avec une ineffable douceur. C’était saisissant et très enveloppant car je venais, justement, de faire un rêve érotique, faute d’avoir pu me masturber, en raison de la présence de Clément ce soir-là! Le besoin sexuel était si fou! Toujours est-il que Clément me touchait en remontant et en descendant le long de ma cuisse. D’abord, je n’ai pas réagi. J’ai laissé cette caresse se répandre, se propager... Les nuées de ce rêve avec une femme ne s’étaient pas dissipées. Quand j’ai su qu’il s’agissait de Clément, j’étais encore comme dans un noyau d’amour.

Gardant les yeux fermés, j’ai renoncé à le repousser. Je bandais ferme. De la pointe des doigts, Clément me touchait la bite à travers le slip. Il la pressait. Son souffle était rauque. J’étais brûlant, tétanisé par un mélange de refus et d’appel. Je mourais de l’envie de jouer de ma belle queue dure. Mais comment le faire avec un garçon? Pour toute réponse, Clément s’est penché sur moi en dépit de mon “sommeil”. Il m’a léché à travers l’étoffe. Le cœur cognant, je percevais sa faim, sa fièvre qui ne trompaient pas. En titillant le tissu avec les lèvres, il a baissé mon slip. Ma verge a jailli. Il m’a sucé, palpé, caressé et branlé dans sa bouche. J’avais écarté les cuisses. Je l’ai laissé s’amuser. Je lui ai donné mon accord, en surface, même si je n’ai pas laissé nos corps se fondre et nos bras se mêler ainsi qu’il l’aurait voulu.

Le mois suivant, quand je fus à l’Armée, Clément est le seul qui m’ait écrit régulièrement, qui m’ait envoyé des bricoles. Dans ses lettres où il retenait mal l’élan de son amour pour moi, je captais entre les lignes sa tendresse débordante, authentique, exclusive. Souvent, dans le silence, dans la nuit de la chambrée, j’évoquais le moment brûlant où il s’était emparé de mon sexe avec sa bouche, où il m’avait léché les couilles, la raie du cul sans pudeur et avec une insistance que j’avais dû refréner. Je me demandais où était la clé du plaisir et qu’elle était l’explication de nos acceptations. Si un corps de garçon jouit ainsi du contact d’un autre garçon, tout ce que nous disons de l’amour n’est-il pas faux, du moins restrictif? N’est-ce pas le corps qui parle le premier? Clément m’envoyait de nombreuses lettres à la caserne. Il restait discret dans ses lettres, sachant que j’aurais refusé son courrier autrement. Mais il faisait des allusions que je comprenais. Chaque fois son amitié y brillait comme un diamant entre les pierres. Sur l’un de ces feuillets, une fois, il cita ces vers du poète: “Pouce à pouce, l’amour vainqueur...” Je pouvais reconnaître là toute la stratégie de l’amour physique et de l’amour tout court par laquelle il m’avait progressivement amené à lui. À essayer de le comprendre, au moins. À essayer de prendre son besoin en compte à défaut, d’y adhérer. “Pouce à pouce, l’amour...”

Le hasard a voulu que le père de Clément décède, un mois avant que je n’aie fini le régiment. Lors de ma libération (je n’avais pu venir aux obsèques), j’ai trouvé Clément amaigri et triste, mais surtout désemparé. La question qui se posait pour lui était de savoir si avec sa mère il continuait l’exploitation du Relais. C’était une telle affaire! Aurait-il les reins assez solides? J’ai compris qu’en fait, il lui était nécessaire de savoir si je travaillerais avec lui, si je serais là. Je lui ai répondu que oui. Cela l’a immensément soulagé. J’ai été certain, dès cet instant où il a pris ma main dans la sienne en signe de remerciement, qu’en réalité il faisait reposer cette affaire sur mes épaules autant que sur les siennes. Il ne tenait qu’à moi de tout partager avec lui, d’être le patron au même titre que lui.

Les choses se sont faites peu à peu. Nous avons décidé de nous armer de courage, de retrousser les manches. Pendant des mois et des mois, nous avons agi tous les deux comme deux hommes seuls pour redresser à la force de leurs épaules un convoi qui s’est renversé. J’ai appris la comptabilité, la gestion. Clément s’est mis à l’informatique.

Et l’amour, le plaisir? Pendant un certain temps: repos... Oh, bien sûr, on faisait l’amour! Mais ce n’était pas la priorité. Ça comptait pour Clément, ça lui était nécessaire. Mais ce qui était plus essentiel pour lui, je le savais, c’était de savoir que j’étais là. J’habitais toujours la chambre mansardée, même si lui avait pris l’appartement principal. Sa mère était à l’étage au-dessus.

Assez souvent, je dînais avec Clément dans son appartement privé. Au début, nous étions trop éreintés, trop obsédés par le travail pour faire autre chose qu’en parler. Je me souviens d’une soirée où nous avions prévu un repas aux chandelles et mis toutes les conditions pour passer une soirée à part, et où, épuisés par les journées de quinze heures derrière nous, nous nous sommes endormis tout habillés dans les bras l’un de l’autre sur le canapé.

Une fois je lui ai fait une surprise immense. C’était huit mois après mon retour de l’Armée. Nous commencions à prendre le pli de l’affaire. Exceptionnellement, nous nous étions octroyés trois jours de vacances pour le 15 août. Nous les avons passés en Normandie. Nous étions sur une plage qui s’est vidée peu à peu car l’orage menaçait et le vent tournait à l’aigre. Nous restions là, quant à nous, malgré le sable en rafales et les serviettes qui s’envolaient. La plage est devenue vide. Derrière nous il y avait de petits renfoncements de rochers. Pour la première fois, là, sur cette plage grise, j’ai eu un sentiment de détente et d’attraction pour mon compagnon dont je n’avais fait jusqu’alors, pratiquement, que subir les étreintes. Des étreintes à peine moins passives que celles de la première fois. Je regardais Clément. Il fermait les yeux à cause du sable et plaisantait. Nous avions la sensation de deux gosses en vacances. J’avais vingt-et-un ans. L’Armée avait accentué mon côté boxeur. Quant à Clément, s’il avait toujours sa peau blanche, son aspect fragile, il était beaucoup plus séduisant depuis qu’il n’avait plus ses lunettes. Je ne sais avec quels yeux je le regardais ce jour-là. Il avait vingt-six ans. Les épreuves l’avaient meurtri. Avec ça, il riait avec plus de spontanéité que jamais... À nous deux, nous avions fait décoller ce cargo, le Relai. Je me rendis compte à quel point Clément m’était nécessaire. Surtout, je me rendis compte avoir un furieux besoin de faire l’amour avec lui.

L'envie de jouir était furieuse

Je revois ses cuisses de lait, et la couleur coquille d’œuf de son caleçon de bain où il y avait des motifs roses un peu délavés et fanés. Clément était mon compagnon. Je me disais que, comme un idiot, je n’avais jamais possédé son corps. J’en avais envie. Qu’on me pardonne le terme: j’avais envie de son cul. Je lui ai demandé:

— On fait un tour dans l’enclavement des rochers, là derrière?

Il m’a regardé avec stupéfaction, avec un petit sourire.

— D’accord.

Nous y sommes allés. J’ai caressé le haut de ses cuisses, ses fesses. Plus exactement, je les ai pétries. L’envie de jouir était furieuse, brutale. Je me suis vu lécher et sucer la peau nue de Clément que j’avais plaqué face à moi contre le rocher: Clément, tout attentif et attentionné à mon désir bestial. Il essayait de caresser ma bite raidie et exhibée, mais sans pouvoir le faire car, répondant à une sorte d’instinct primaire, j’avais besoin de le prendre, de juter en lui. J’ai manœuvré de telle façon que, lui ayant enroulé l’une de ses jambes à ma taille, je me suis introduit en lui et je l’ai possédé. Ça a été une jouissance violente, mémorable. Une vraie saillie de bête...

Ce soir-là, dans notre chambre d’hôtel, nous avons fait l’amour lentement, comme des êtres qui ne peuvent s’empêcher de se caresser, face à face, qui même dans leur sommeil le font. Pouce à pouce, l’amour vainqueur m’avait conduit jusqu’à cela: jusqu’à ce point de notre aventure où c’était moi qui explorais Clément sur chaque centimètre de son corps, attentivement, désireux de le faire jouir, appareillé à lui, attaché à lui et... vaincu.

Il y a quinze ans aujourd’hui que nous sommes ensemble. Nous avons fait du “Relais du Val” ce qu’il est: un vaisseau sûr, confortable. Nos amis savent que nous nous aimons. Nos clients s’en doutent. Deux hommes, n’est-ce pas, à la tête d’une telle entreprise? Rien de cela ne nous affecte. Nous avons désormais le temps de jouir de la vie. Mais surtout nous avons appris à jouir l’un de l’autre. Nos caractères se sont fondus. Nos corps épousés. Curieusement, nous n’avons pas à cause de cela un sentiment de monotonie, de choses arrivées à leur terme. Au contraire! Pas à pas l’amour vainqueur nous fait avancer mieux que jamais. Et côte à côte, à présent...

Quillou, 32 ans.