Du bonheur plein la tête

Drapeau-fr.svg Lettres Gay

LG58.jpg


Numéro 58

Texte d'archive:


Archivé de: Lettres Gay – Numéro 58
Date de parution originale: Avril 1993

Date de publication/archivage: 2015-02-12

Auteur: Bruno
Titre: Du bonheur plein la tête
Rubrique: Je baise, mais SSR!

Note: Le magazine Lettres Gay ayant disparu, nous archivons sur Gai-Éros des textes y ayant été publiés au fil des ans, à titre d'archive, notre but premier étant que la littérature homo-érotique se préserve au fil du temps. Si vous êtes l'auteur de ce texte ou si vous détenez des droits légaux sur ce texte, veuillez communiquer avec nous sans délais.

Ce texte a été lu 4165 fois depuis sa publication (* ou depuis juin 2013 si le texte a été publié antérieurement)



Je me suis réveillé tôt ce matin. C’est dimanche et c’est l’hiver. Je me suis levé tout doucement, sans faire de bruit, pour ne pas réveiller Matthieu. Je regarde par la fenêtre le soleil rouge baigner les prés de couleurs tendres. Les massifs du jardin scintillent de rosée froide. Au loin, des corneilles craillent. Une chaude allégresse boursoufle mon coeur. J’ai l’impression que le monde m’appartient. J’ai l’impression que demain est mien, que l’air, l’eau et la terre sont complices de mon bonheur.

Je regarde Matthieu dormir. Son souffle est paisible, presqu’imperceptible. Est-ce que je l’aime? Bien trop tôt pour le dire. Ce n’est que le second week-end que nous passons ensemble. Et puis j’ai trop souffert par le passé, j’ai trop donné d’amour, on m’a trop trompé. J’ai quarante-quatre ans, et la vie m’a appris à devenir circonspect. Pourtant, à regarder Matthieu alangui comme un bébé entortillé dans ses draps me redonne espoir.

J’ai mis des années à tenter une nouvel le expérience. Des années sans amour, des années où seule ma main droite a servi d’exutoire à mes pulsions sexuelles autant qu’à mes rêves d’amour fou. Il m’en a fallu du courage pour répondre à un petite annonce de Lettres Gay qui m’avait plus particulièrement interpellé. Et puis la semaine dernière, ça me semble si loin déjà, nous nous sommes rencontrés, Matthieu et moi. Chez lui, près de Vogue dans l’Ardèche, alors que j’habite Paris. Ça aussi, ce n’est pas évident: sept cents kilomètres avec toutes les chances de repartir grosjean et penaud.

La photo qu’il m’avait envoyée n’était vraiment pas sublime. La mienne non plus d’ailleurs. Des photomatons anonymes et coincés. On a forcé le destin. On a voulu se rencontrer, pour voir. Il faut croire que c’est en train de marcher. Enfin je ne sais pas. C’est trop jeune, trop fragile. Mais il y a une chose dont je suis sûr: ce matin, en contemplant Matthieu en train de dormir, en caressant de mes yeux son beau visage nimbé de l’or pâle du levant, je suis heureux. Et je bande à en avoir mal. Fièrement.

Matthieu est doux et gentil. Il est calme et serein, même quand il fait l’amour. Et il fait l’amour si bien. J’avais oublié ce que c’était que d’enlacer un homme. J’avais oublié le contact de lèvres chaudes et humides derrière les oreilles. J’avais oublié l’immense plaisir que l’on ressent lorsqu’un homme jouit en vous. J’avais tout oublié, et j’avais peur de ne plus savoir donner du plaisir, peur même de ne plus pouvoir bander. Matthieu a été si tendre et si patient. La première fois, nous nous sommes embrassés si longtemps. Simplement embrassés. Profondément. Sa langue épaisse et dure s’est immiscée loin dans ma bouche, et la mienne s’est enroulée à la sienne, sans la moindre violence. Nous avons pris le temps de goûter à nos lèvres, de mêler notre salive, de frotter tout doucement nos joues légèrement bleuies de barbe.

Comme c’est bon le goût et l’âpreté d’une barbe naissante. C’est comme un granit réchauffé par un soleil d’été. Nous nous sommes mangé la bouche, nous nous sommes léché le visage. Je lui ai mordillé la nuque, il m’a mordillé les oreilles. Je bandais comme jamais je crois n’avoir jamais bandé auparavant. Ça me faisait presque mal, et Matthieu m’a dit: "Calme-toi, tout doux, tout doux, nous avons tout le temps pour nous faire du bien. Tu me plais beaucoup, sais-tu."

Lentement, sans effort apparent, Matthieu m’a déshabillé, et j’en ai fait autant, mais certainement avec plus de nervosité et d’impatience. Nous avons embrassé et léché chaque nouvelle partie de peau dénudée, les épaules, le dos, la forêt touffue et odorante sous les bras, les tétons, le ventre dur à la peau fine, le nombril...

C’est lorsqu’il s’est retrouvé en slip kangourou que je me suis aperçu que Matthieu était réellement très beau: un sourire d’ange impur, des fossettes adolescentes, un torse bien découpé, et un regard brun à faire sauter les boutons de la plus rétive des braguettes. Mon regard, lui, a glissé vers le contenu du slip kangourou. Une énorme barre en déformait la poche. Comme hypnotisé, j’ai glissé à genoux et j’ai promené mes lèvres, mon nez le long de la dure et chaude turgescence. J’ai sucé la hampe, léché le gros gland au travers du coton blanc, mouillant le tissu. Matthieu a longuement soupiré et a repoussé tendrement mon visage. Puis il m’a relevé.

Il a pris mon visage entre ses deux grandes mains et il m’a dit: “Bruno, je suis séropositif depuis près de quatre ans. Je ne suis pas malade et je me porte très bien. Mais il est important que tu le saches. Même si, bien sûr, je fais systématiquement l’amour selon les règles du SSR, je préfère que tu le saches avant que nous n’allions plus loin. Je ne peux pas te garantir que je vivrai vieux.”

Alors, il y a eu un déclic dans ma tête. Ça c’est comme illuminé et un flot de tendresse – je n’aurais pas su dire si c’était déjà de l’amour ou un coup de foudre, ou encore un début à quelque chose de plus fort – mais je me suis jeté contre lui et je l’ai enlacé à l’étouffer. Bien sûr qu’il n’était pas obligé de me l’avouer puisque, de toutes façons, moi aussi je n’aurais pas fait l’amour sans protection. Mais l’honnêteté me touche. Matthieu m’avait déjà touché, il a enflammé l’étoupe de mes sentiments.

Nous avons fait l’amour comme des damnés, à ne plus pouvoir nous arrêter. Je ne connaîtrai pas le goût de son sperme et il ne connaîtra jamais le mien. Mais quelle joie lorsqu’il a giclé tout son beau jus d’homme sur mon corps et que je m’en suis enduit le torse. C’était le parfum de son âme dont je me vêtais. Quel merveilleux regard serein et plein de joie et de force lorsque ma propre semence a éclaboussé son cou. Je crois qu’il n’y a rien de plus beau que deux hommes qui font l’amour. Il n’y a rien de plus beau au monde que deux hommes qui s’embrassent profondément. Pensez à tous ceux qui se font la guerre, à tous ceux qui s’entre-tuent, à tous ceux qui se déchirent parce qu’ils sont incapables de s’aimer. Combien de ces hommes dits normaux qui baisent leur femme comme une violence, en ne sachant jamais très bien s’ils écartèlent la maman ou la putain!

Qu’importe que nous utilisions des préservatifs puisqu’aujourd’hui on ne peut plus faire autrement. Qu’importe que l’intimité liquide de Matthieu n’émerveille plus que mes doigts ou mon sens olfactif. Qu’importe que je ne puisse pas lécher son sang s’il se blesse. Je sais qu’implicitement, en écrivant cette lettre, j’ai accepté le fait que je suis tombé amoureux de lui.

J’ai pénétré en lui, doucement, collé à lui, nos bouches soudées. Je l’ai pénétré entièrement, jusqu’au bout pour bien me sentir à l’intérieur de lui. Je l’ai enlacé et il a replié ses jambes étroitement autour de mes reins. Et je suis allé et venu dans ses profondeurs jusqu’à ce qu’une nouvelle fois je jouisse en lui. Pour lui. Surtout pour lui. Tout a giclé dans le réservoir de la capote, mais pourtant je lui ai tout donné. Donner, c’est bon!

Matthieu dort comme un bébé. Il a l’air heureux. Le soleil est d’or rose à présent, et un rayon glisse sur les draps vers son visage. Que va devenir ma vie à présent? Tout est bouleversé. J’avoue avoir peur, parce que les choses ne vont pas être simples; nous habitons si loin l’un de l’autre. C’est si beau l’Ardèche en hiver, les rochers découpés, les vallées obscures. Mais ici, il n’y a pas de travail pour moi. Peut-être que la magie qui nous baigne va s’évaporer avec les difficultés de la vie. Je ne sais pas. Pourtant je sais que si jamais Matthieu tombe malade, je serai là à ses côtés et nous nous battrons. Sa séropositivité n’est en rien un obstacle à l’amour. La preuve. Je n’ai pas peur de faire l’amour avec lui, puisque nous nous protégeons. Nous nous protégeons de l’ignoble virus, pas de nous-mêmes. Nuance. Ce n’est pas son corps qui est l’ennemi.

Le rayon du soleil vient d’atteindre les paupières de Matthieu. Il s’éveille. Ses yeux papillonnent. Il me sourit. J’ai le coeur qui bondit comme une panthère. J’ai du bonheur plein la tête.

Bruno, 44 ans