Et la tendresse bordel!

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Numéro 9

Texte d'archive:


Archivé de: Réponses Gay – Numéro 9
Date de parution originale: 1988

Date de publication/archivage: 2014-01-14

Auteur: Claude
Titre: Et la tendresse bordel!
Rubrique: Y'a de la gayté dans l'air

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Nous venons juste de nous quitter, il n’y a pas trois jours, et j'ai absolument besoin de confier mon histoire à quelqu'un. Autour de moi personne ne sait que je suis homosexuel, ni mes parents, ni mes collègues de bureau (je travaille à la SNCF), ni mes rares amis. Quand j'ai rencontré François, je n’étais pas puceau, il ne faut rien exagérer, mais enfin je n'avais jamais eu d'histoire sérieuse avec un garçon.

Je suis très jeune, je ne vous dirai pas mon âge, mais c'est vrai que je suis très jeune, et en plus on me donne toujours moins que mon âge. Quand je veux voir un film interdit aux moins de dix-huit ans, je suis souvent obligé de montrer ma carte d'identité. Je ne suis pas tellement grand, ce qui me complexe. J’ai eu envie de me laisser pousser la moustache pour avoir l'air plus vieux et plus viril, mais ça ne m'allait pas du tout. J'avais l'air déguisé. Alors je cherche plutôt à tirer parti de mon style «teenager». C'est François qui m'a aidé à avoir confiance en moi. Il m’a appris tant de choses, en deux ans de relations et de vie commune... Je croyais que ce serait pour la vie. C'est bizarre la vie. On s’aimait tellement...

On s'est rencontrés à la foire du trône ! C'était chouette, je me promenais tout seul, j'étais exalté parce qu’il faisait beau et que c'était le printemps. Je m'étais fait beau parce que j'avais le pressentiment qu'il allait se passer quelque chose d'important dans ma vie.

J’avais envie de monter dans les manèges comme un gosse, mais tout seul j'aurais eu peur d'avoir l'air con. Je suis resté longtemps planté devant un manège qui s'appelait, je crois, «Bobsleigh 2000». Depuis quelques minutes, j'avais intensément conscience de la présence d'un jeune garçon à mes côtés, qui faisait la même chose que moi, c'est-à-dire qu'il regardait les gens monter dans les manèges sans oser en faire autant. Je ne le voyais pas en face, mais suffisamment pour m'apercevoir qu'il était beau, très beau. Il s'est accoudé près de moi à la rambarde devant le manège. Je ne sais pas combien de temps on est restés là tous les deux, côté à côte, très conscients de notre présence mutuelle mais sans se regarder, sans parler.

J'avais le cœur battant, je ne voyais rien devant moi. C'est lui qui m'a parlé en premier, moi, je n'aurais pas osé. Je priais pour qu'il le fasse...

— Ça fait envie, c'est con, hein ?

J'ai souri sans le regarder. Je devais avoir l'air crispé et complètement stupide.

— Ça vous dirait de... de venir faire un tour dans ce manège avec moi ? J'en crève d'envie mais tout seul je me sentirais con. Je ne suis pas retourné dans ce genre de truc depuis que je suis tout môme, m’a-t-il expliqué avec un ton d'excuse. Mes parents ne voulaient plus que j'y aille dès que j'ai eu dix ans. Ils trouvaient ça ringard, ils pensaient que ça m’amollirait le caractère.

J'étais épaté de la façon naturelle dont cet inconnu expliquait des choses aussi intimes. Il m'a dit par la suite que c'était loin d'être son habitude, mais il m'avait tout de suite fait confiance. Sans raison. Je ne me suis pas moqué de lui, mais je n'ai pas fait de commentaire non plus. Je l’ai simplement accompagné à la caisse et nous sommes montés ensemble dans la même voiturette. Je ne me rappelle jamais sans trouble la façon dont nos deux corps se touchaient pendant les cahots du manège. Je faisais semblant de rire très fort, et lui aussi il exagérait son rire. Après un seul tour de manège, sans avoir échangé vraiment une parole, nous étions devenus tacitement des amis. Nous sommes allés ensemble manger des croustillons et de la barbe-à-papa. Je me sentais envahi d’un bonheur fragile, délicat. Comme jamais. On se regardait à peine, on ne se parlait pas.

On s'est arrêtés ensemble devant le «train fantôme». C'est seulement à ce moment-là, dans l'obscurité du manège, que nos relations ont commencé à se préciser. D'abord des frôlement ambigus, d’une douceur exquise. Sa main s’est seulement refermée sur ma cuisse et j'ai compris que je ne m’étais pas trompé : quelle chance, j'étais tombé par hasard sur un frère... et c'est tellement rare ! Quelle chance ! C'est ce que je me répétais sans cesse tandis que nous regagnions la sortie avec la voiturette. J'étais à moitié fou de bonheur.

Après ça on est allés manger une frite-merguez sous une tente de toile. Le soleil cognait toujours. Ça m'a paru bon signe. On s’est mis à discuter un peu plus, bien qu'il ne fût pas très bavard. J'ai appris qu'il était musicien dans un groupe de jazz, et qu'il travaillait dans un studio d’enregistrement pour gagner sa vie. Il était beau comme vous ne pouvez même pas imaginer. Je ne me lassais pas de le regarder. De longs cils, un visage très pur et viril en même temps, des lèvres fermes et bien dessinées.

Il m'a emmené chez lui «prendre un verre». C'était beau chez lui, c'était moderne, c’était raffiné. C'est là que je me suis fait sucer et enculer pour la première fois. Jusque là c'était toujours moi qui enculais mes amis. Je pensais que comme ça, je n'étais pas vraiment un homosexuel «à cent pour cent». Il m’a d’abord mis nu, il m’a caressé partout, des pieds aux épaules et même sur le visage. Il m'a fait allonger sur son lit, un grand lit tendu de draps blancs, il m'a longuement massé l'anus avec du lait de toilette parfumé. Ma rosette s'est ouverte tout doucement sous sa caresse. Ma verge en palpitait d'envie. J'aurais cru que le dépucelage anal serait plus douloureux. Pour moi, ça n'a été que délices du début à la fin, quand j'ai senti la longue colonne de chair s'insinuer entre mes fesses, progresser dans mes intestins, jusqu'à ce que son pubis vienne buter contre la raie de mes fesses... J'avais la région anale hyper-sensibilisée... En même temps il me caressait avec douceur par devant, les doigts papillonnant légèrement sur mon gland... Je lui ai joui dans les doigts, il m'a joui dans l'anus, j'ai crié de plaisir, il a crié...

Les choses auraient pu en rester là, mais ce qui s'était passé entre nous était trop fort. Nous nous sommes revus seulement quinze jours plus tard. Il m'a dit qu'il ne voulait pas me téléphoner, qu'il avait peur de l'intensité de son sentiment pour moi. Nous avons encore fait l'amour, nous nous sommes revus les jours suivants, j'ai fini par venir vivre avec lui... Nous étions absolument fous l'un de l'autre, on faisait l'amour plusieurs fois par jour au début. Et puis seulement une fois par jour... Une fois tous les deux, ou trois jours... Je sentais qu'il s'éloignait de moi mais je n'osais rien exprimer, je souffrais en silence. Et puis voilà, il y a quelques jours, il l'a enfin dit : il ne m'aimait plus, il voulait partir, pas pour un autre garçon, mais pour ailleurs, pour lui-même. Je lui ai dit d'un ton détaché qu'il avait toujours été libre. Il est parti et je reste seul. Il m'a dit que je l'oublierais.

Je vois toujours dans les journaux de «pédés» que les partenaires sont interchangeables. Un de perdu, dix de retrouvés, n’est-ce pas ? Eh bien non. François, si tu lis ces lignes, je sais que tu lisais ce journal, je n'ai pas osé te le dire quand tu étais en face de moi — nous avions tellement de mal à nous dire certaines choses — mais il faut que lu le saches : JE NE T'OUBLIERAI JAMAIS.

Claude F. (Le Havre).