Et si c'était vrai... (16)


Et si c'était vrai... (16)
Texte paru le 2019-03-06 par ‎ Kiluan   Drapeau-be.svg
Ce récit a été publié sur Gai-Éros avec l'autorisation de l'auteur

MM.jpg/ MMF.jpg/ MF.jpg/ MMM+.jpg

Cet auteur vous présente 29 texte(s) et/ou série(s) sur Gai-Éros.

Ce texte a été lu 1911 fois depuis sa publication (* ou depuis juin 2013 si le texte a été publié antérieurement)

(ne fonctionne qu'avec les auteurs qui sont des usagers validés sur l'archive)

© Tous droits réservés. ‎ Kiluan.


Template-Books.pngSérie : Et si c'était vrai...




Chapitre 16 - Au revoir




Nous partîmes quasiment directement après la remise de prix : les cours reprenaient le lendemain et nous avions de la route à faire. De plus, tout le monde était épuisé malgré l'excitation de la victoire et nous étions pressés de rentrer à la maison mais surtout nous étions en manque de nos lits. Nous nous dîmes tous au revoir avant de monter dans nos voitures respectives.

— Prudents sur la route, lançais-je à Jenny et Thibaut, les deux autres conducteurs. On se voit tous demain après les cours !

Quelques coups de klaxon et les voitures démarrèrent. J'eus droit à Guillaume qui s'était installé sur moi tout le trajet du retour, il s'était endormi et ne m'avait pas lâché. Arthur avait fait pareil avec Nathan, et nous étions tous les deux, coincés par nos deux petits démons. Ils avaient tenu le coup jusqu'au bout, j'étais vraiment fier de ces deux-là, tout comme Nathan l'était, sa façon de les regarder le prouvait. Je me repassai tout notre concert dans la tête, souriant malgré moi lorsque je tournai le regard vers Nathan. À son expression, je savais qu'il faisait pareil, revivant notre show. Nous étions encore une fois connectés, sur la même longueur d'ondes. Nous nous endormîmes rapidement et fûmes réveillés par l'arrêt de l'auto qui s'engageait dans l'allée de la maison, il était déjà presque deux heures du matin. Nous montâmes les deux petits qui ne nous avaient toujours pas lâchés dans la chambre de Guillaume et, une fois bien installés dans leur lit, nous redescendîmes saluer nos parents et remontâmes aussi vite. Après le passage à la salle de bain qui fut, pour une fois, relativement rapide, nous nous couchâmes dans les bras l'un de l'autre et nous endormîmes la tête pleine de rêves.

Le réveil sonna bien trop vite à mon goût. J'ouvris difficilement les yeux, il faisait toujours noir. Je regardai l'heure, 4h12. Ce n'était pas mon réveil, mais mon téléphone qui sonnait. Je le pris et vis que c'était Jenny qui m'appelait. L'inquiétude me gagna vite.

— Allô ?

— Ju' ! Y a un prob ! Thibaut, Mélissa et Florian ont eu un accident juste après la frontière. Ils ont été emmenés au CHU de Mons. Je passe te prendre ! Sois prêt dans dix minutes.

Elle raccrocha avant que je ne lui réponde et ce fut la voix de Nathan que j'entendis de très loin, comme si j'étais ailleurs et non pas assis sur mon lit. J'étais encore en train de digérer la nouvelle.

— C'était qui ?

Je sentis l'inquiétude dans sa voix.

— Jenny ! Thibaut a eu un accident, lui répondis-je un peu machinalement, répétant bêtement les mots de mon amie.

— Quoi ?

Le sommeil le quitta d'un coup et nous nous habillâmes très vite, en silence. J'étais vraiment anxieux n'ayant pas pu avoir plus de nouvelles. J'ignorai totalement dans quel état se trouvaient nos amis. Jenny arriva même pas cinq minutes plus tard alors que je finissais d'écrire un mot pour Mom et nous partîmes tous les trois. Il y en avait bien pour quarante minutes de route. Jenny nous expliqua que c'était Mélissa qui l'avait appelée mais qu'elle n'avait pas pu lui en apprendre plus et lorsque j'essayai de la joindre, c'était directement sur messagerie, tout comme les téléphones de Florian et Thibaut. J'essayai également de joindre Maxime et Sophie, sans succès.

— Calme-toi chaton, c'est pas le moment d'avoir un accident !

Elle roulait bien au-dessus de la vitesse limite.

— Je sais, désolée, j'suis vraiment en mode flippée. J'espère que c'est pas trop grave !

— Moi aussi, je l'espère, soufflai-je pour moi-même.

Nathan resta silencieux tout le trajet, il avait juste pris ma main par le côté du siège avant et ne m'avait pas lâché. Finalement, ça ne nous prit que trente minutes pour arriver jusqu'à l'hôpital et nous débarquâmes tous les trois en trombe. L'accueil était fermé à cette heure et seules les urgences gardaient un service de nuit. Nous nous adressâmes à une infirmière qui nous indiqua une salle d'attente le temps qu'elle aille se renseigner. Nous nous y installâmes, en attendant d'avoir plus d'informations. Elle revint dix minutes plus tard, minutes qui nous avaient semblé être des heures et les nouvelles n'étaient pas très réjouissantes. Thibaut était plongé dans un coma artificiel. Mélissa et Florian avaient eu plus de chance si on pouvait dire ça, cependant ils avaient tous deux plusieurs fractures et ils étaient en soins intensifs pour la nuit au minimum. Malheureusement, n'étant pas de la famille, nous ne pouvions aller les voir pour le moment et il nous était impossible d'en savoir plus.

Les familles de nos trois amis arrivèrent chacune à leur tour dans la demi-heure qui suivit. Nous restâmes tous à attendre, nous soutenant les uns les autres quand ce fut plus difficile et que l'un d'entre nous craquait. Nous nous réconfortions comme nous pouvions, nous excusant, comme si l'un d'entre nous pouvait être responsable. Mais c'était ce que je ressentais, je ne pouvais m'empêcher de prendre une part de responsabilité. Ça ne servait à rien et c'était totalement stupide, je le savais, mais je ne parvenais pas à m'ôter ce sentiment qui lentement se muait en colère, colère principalement dirigée contre moi.

Le docteur vint rassurer les parents de Florian et Mélissa sur leur état : ces deux-là s'en sortiraient. Cependant les nouvelles concernant Thibaut étaient bien plus préoccupantes. Nous apprîmes qu'il avait une grosse commotion cérébrale et plusieurs fractures dont une ouverte au bras droit. Il allait être opéré en urgence et il n'y avait plus qu'à espérer que tout se passe bien. Voir les parents de Thibaut, un ami d'enfance avec qui nous avions fait les quatre-cents coups, dans cet état me retourna l'estomac et je sentis que j'allais vomir. Les autres n'étaient pas en meilleur forme à vrai dire et le bonheur que nous avions vécu quelques heures plus tôt n'était même plus un souvenir. Le plus difficile était de se dire que nous ne pouvions rien faire à part attendre. Et nous attendîmes. Ce furent les plus longues heures de ma vie. Nous restions tous silencieux, Nathan à mes côtés me tenant la main, Jenny de l'autre, sa tête posée sur mon épaule.

Les parents de Mélissa et de Florian étaient partis voir leurs enfants et seuls restaient les parents de Thibaut, livides et perdus. J'avais envie de leur parler, de les réconforter, de leur dire que tout allait bien se passer et que Thibaut serait sur pied avant même qu'on ne s'en rende compte, mais je n'y parvins pas, il m'était impossible de parler. Je me levai sous le regard surpris de Nathan et Jenny et m'approchai de la mère de Thibaut. Elle me regarda au travers des larmes qu'elle ne pouvait retenir et je m'accroupis face à elle, lui prenant ses mains dans les miennes. Je ne parvenais toujours pas à parler, ma gorge était enflée, sèche et impossible de sortir le moindre son, alors je restai là, à la regarder, serrant ses mains. Elle m'attrapa après quelques minutes et me serra fort dans ses bras, éclatant en sanglots.

Le temps ne passa pas rapidement, j'avais l'impression de pouvoir compter les secondes dix fois avant qu'une seule ne passe et je me remis à tourner en rond. C'était insupportable. Cela faisait déjà plus de deux heures que nous étions là lorsque mon téléphone sonna. C'était Maxime.

— On est en route, Ju' ! lâcha-t-il dès que je décrochai. Comment vont-ils ?

Je lui expliquai ce que nous savions et je l'entendis jurer à l'autre bout du fil. Je raccrochai et dans l'instant même, ce fut Mom qui appela. Je répétai ce que je venais d'expliquer à Maxime. Il y eut quelques instants de silence.

— Je dépose Guillaume à l'école et j'arrive. Comment vont Richard et Chantal ?

— Mal Mom ! Ma voix était rauque et tremblante. Merci Mom, ajoutai-je difficilement, tentant de ne pas craquer.

Je me rassis auprès de Nathan et Jenny qui n'avaient pas bougés et nous attendîmes, c'était tout ce que nous pouvions faire, encore. Maxime et Sophie arrivèrent vingt minutes plus tard puis ce fut au tour de Mom.



Il était presque dix heures lorsque le chirurgien revint et appela les parents de Thibaut. Nous restâmes là, attendant leur retour, espérant de bonnes nouvelles. Mais lorsque je vis la mère de Thibaut totalement effondrée dans les bras de son mari, je sus au fond de moi que les nouvelles n'étaient pas celles qu'on voulait tous. Ils sortirent tous les deux sans nous adresser la parole, puis Richard revint nous voir quelques minutes plus tard. C'était dur de le regarder dans les yeux.

— Ils ont fait tout ce qu'ils pouvaient...

Non ! Pas ça ! Ce n'était pas ce que je voulais entendre, ce que nous voulions entendre. Et je sentis cette colère prendre le dessus. J'explosai.

— Non ! Non ! Non !

Je tapai ma tête sur le mur à chacun de mes cris, espérant que la douleur physique me fasse oublier la douleur interne, mais ça ne marchait pas. J'étais anéanti et je m'affalai au sol, pleurant à chaudes larmes. Comment était-ce possible ? Les autres n'en menaient pas large non plus. Jenny se cacha la tête dans les mains et son corps tremblait. Nathan s'était levé, les yeux gonflés de larmes, et il s'était approché de moi, passant une main réconfortante autour de mes épaules mais je le repoussai, je ne voulais personne près de moi, même pas lui. Mom tentait quant à elle de parler avec Richard, de trouver des mots qui pourraient l'aider, comme si ce genre de mots pouvaient exister ! Ça ne marchait pas comme ça dans la réalité, les mots ne guérissaient pas ce genre de choses, j'étais bien placé pour le savoir et Mom aussi d'ailleurs. Richard s'excusa finalement et sortit rejoindre son épouse. Maxime et Sophie quant à eux pleuraient dans les bras l'un de l'autre. C'était tellement surréaliste ! Il y avait à peine quelques heures, nous étions tous en train de rire et de faire la fête et maintenant... tout s'était effondré : Thibaut ne jouerait plus jamais avec nous, ne rirait plus jamais avec nous, ne serait plus jamais avec nous. Je ne pouvais accepter cette vérité, c'était trop dur à encaisser. Je me relevai et sortis de l'hôpital, poursuivi par Nathan qui me criait après, mais Mom l'intercepta avant qu'il ne me rejoigne.

— Laisse-le, il reviendra quand il sera calmé. Il a besoin d'exprimer sa douleur à sa façon, lui expliqua-t-elle.

— Mais je ne veux pas le laisser seul, tenta vainement Nathan tout en s'asseyant à côté de Mom qui lui avait fait une place.

Elle lui prit la main affectueusement.

— T'a-t-il déjà parlé de son père et de sa sœur ? questionna Mom doucement, tentant de changer les idées de Nathan qui tenait toujours à me rejoindre.

— Non pas vraiment. Nous avons été au cimetière le jour de l'anniversaire de son père, mais il ne m'a jamais expliqué ce qu'il s'était passé et je n'ai jamais osé lui poser la question.

— Ce fut difficile pour nous tous, commença Mom, mais particulièrement pour Julian. Son père et sa sœur comptaient beaucoup pour lui.

Nathan resta silencieux, tout comme les autres qui s'étaient rapprochés et qui écoutaient Mom à présent, comme si le son de sa voix parvenait à soulager un petit peu leur chagrin.

— Son père et sa sœur faisait partie d'un groupe de musique à l'époque. Ils parcouraient le pays de fêtes de village en fêtes de village. C'est de son père que lui vient le goût de la musique. Jean avait un vrai don quand il chantait et Julian en a hérité. Julian pratiquait déjà la musique avec Jenny et Maxime, ils venaient de créer leur propre groupe, les Black Pets, si je me souviens bien (Jenny sourit faiblement en repensant à cette époque). Cette année-là, il venait de fêter ses treize ans et son père l'avait enfin autorisé à les accompagner pour un concert caritatif qui se déroulait la veille de Noël, c’était le 24 décembre 2012.

Elle se tut quelques secondes, perdues dans ses souvenirs, les yeux embués de larmes. Jenny, qui connaissait l'histoire se colla à Mom en une étreinte qu'elle voulait réconfortante bien qu'elle aussi pleurait.

— Il était tout excité, reprit difficilement Mom. Je me rappelle qu'il courait et sautait partout, sa guitare à la main. Il allait enfin jouer avec son père et sa sœur sur scène, c'était sa consécration à lui. Tu connais Julian quand il est survolté. Elle rit faiblement. Après leur concert, Jean m'appela comme il le faisait à chaque fois. Il était si fier de son fils qui avait joué et chanté comme un professionnel selon lui : « Il ira loin ce petit ! Il est bien plus doué que Lætitia ou moi ! » m'avait-il confié.

Elle sourit de nouveau à l'évocation de ce souvenir et les autres l'imitèrent, tous me revoyaient du haut de mes treize ans, avec ma guitare que je ne quittais jamais.

— C'est sur la route du retour que... Elle se tut. Un conducteur fantôme. Il frappa de plein fouet leur voiture. J'ai perdu mon mari et ma fille ce soir-là. De nouveau le silence. Julian resta deux semaines à l'hôpital. Il avait reçu un très mauvais coup à la tête et ne se souvenait de rien. D'après les médecins, c'était normal et il en aurait sûrement des séquelles. Ce fut une époque très difficile pour nous, mais bien plus pour Julian. Il ne comprenait pas pourquoi il s'en était sorti et il s'en voulait de vivre alors que... Comment un enfant de treize ans pouvait avoir ce genre de pensées ?

Elle replongea encore dans le silence, perdue dans tous ses souvenirs qui affluaient d'un coup à la surface, tout comme les émotions qui en découlaient et qu'elle avait cachées au plus profond d'elle-même. Une mère se devait d'être forte pour ses enfants à ses yeux et elle l'avait toujours été.

— Et Julian se réfugia dans la musique, promettant à son père et à sa sœur qu'il ferait tout ce qu'il pourrait pour qu'ils soient fiers de lui, de là où ils étaient, bien aidé par Jenny et Maxime qui ne le lâchèrent jamais.

Elle se tourna vers eux et leur sourit.

— Sans vous, je ne suis pas certaine que Julian serait encore ici aujourd'hui.

Personne ne répondit. À quoi bon ?

— Depuis, Julian n'a plus jamais reparlé de l'accident ou même de sa sœur ou de son père, il a tout gardé en lui. J'ai bien essayé de le forcer à exprimer sa douleur et son chagrin, il a même consulté un psychologue mais rien n'y fit, il devenait enragé dès qu'on abordait le sujet. La seule chose qui l'aidait et le calmait, c'était sa guitare et sa musique. C'est pour ça qu'il faut le laisser seul pour le moment, il est impossible à raisonner quand il est dans cet état, il n'est pas lui-même.

Jenny et Max approuvèrent d'un signe de tête, me connaissant trop bien. Nathan resta silencieux, tiraillé entre l'envie de me rejoindre et celle de me laisser, sur les conseils de Mom. Les parents de Florian et Mélissa revinrent quelques minutes plus tard et ils apprirent eux aussi la triste nouvelle.



J'avais quitté l'enceinte de l'hôpital, marchant d'un pas décidé vers je ne sais pas où. Je n'étais qu'empli de colère, plein de haine envers tout ce qui pouvait exister. J'avais frappé et shooté dans tout ce que j'avais pu croiser sur la route et il fallait que je me calme avant que je ne fasse une vraie bêtise. Je m'installai sur un banc et me roulai un joint, espérant qu'il parvienne à me détendre un peu et je lançai ma playlist, je devais me noyer dans la musique, elle seule pourrait me calmer. Counting Crows – Colorblind démarra. Je me relevai une fois le joint terminé mais je ne me sentis pas beaucoup mieux. Je devais rentrer chez moi et récupérer ma guitare, elle seule pourrait me sortir de ça. Je pris la direction de la gare et une fois sur place, m'achetai un billet pour rentrer. Mon téléphone sonna plusieurs fois mais je ne répondis pas et le train arriva.

Je montai, toujours perdu entre les souvenirs de Thibaut, entre tous ces sentiments contraires qui luttaient en moi, des larmes coulaient toujours. Le train démarra et je m'assis dans un wagon vide, il fallait vraiment que je ne vois personne. Après dix minutes, alors que le train s'était arrêté une énième fois dans une gare de village, une vieille dame qui venait de monter s'installa face à moi. Je la maudis intérieurement : le train était assez grand et le wagon était vide, pourquoi fallait-il qu'elle vienne m'emmerder en se posant juste là. J'allai me lever quand elle m'agrippa le bras pour me faire m'asseoir. À quoi jouait-elle ? Je respirai profondément, tentant de me calmer, empêchant la colère qui restait bien trop présente de se défouler sur la pauvre dame.

— Restez, s'il vous plaît. J'ai besoin de parler à quelqu'un.

Je m'en foutais de ce qu'elle voulait, de quoi se mêlait-elle ? J'avais la gueule d'un psy ? Si elle avait besoin de parler, elle n'avait qu'à contacter un docteur ou une assistante sociale ! Elle me sourit, ce sourire que les vieilles personnes qui ont connu tant de choses dans leur vie adressent aux plus jeunes. Elle était vraiment bizarre cette grand-mère. Mais je me rassis malgré moi.

— Je vais voir mes petits-enfants, me raconta-t-elle. David vient juste de fêter ses un an. Et Marjorie en a déjà quatre. Ils sont vraiment adorables.

Elle chercha une photo d'eux dans son sac et me la tendit. Il me fallut toutes les peines du monde pour ne pas l'envoyer paître, mais je ne bougeai pas malgré tout, comme si une force invisible m'empêchait d'agir comme je l'aurai voulu.

— Vous avez l'air bien triste pour quelqu'un de si jeune. On ne devrait pas voir ce genre d'expression sur un visage si beau, continua-t-elle. La mort ne fait pas d'état d'âme quand il s'agit de rappeler à elle ceux qu'on aime.

Comment savait-elle ? Je regardai autour de moi comme si j'allai me réveiller d'un coup et me rendre compte que tout cela n'était qu'un mauvais rêve. Mais la vieille dame était toujours là, assise face à moi. Elle arborait toujours ce sourire chaleureux.

— Le plus difficile, c'est pour ceux qui restent et qui doivent vivre avec ça chaque instant et continuer d'avancer pour respecter leurs mémoires, ce qui n'atténue en rien la douleur et le manque, je le consens volontiers.

La vieille dame continua de parler tout le long du trajet et ses mots, sans atténuer la vive douleur que je ressentais toujours, parvinrent à calmer ma colère. Et je revis les visages de mon père, de ma sœur, de Thibaut... puis ceux de Florian et de Mélissa. Je revis Jenny et Maxime, Mom et Guillaume. Je revis Nathan, son regard intense, ce sourire qui avait le don de me réchauffer le cœur, j'entendis sa voix qui racontait tout son amour pour moi. J'avais besoin d'eux comme ils avaient besoin de moi. Je revenais doucement à la raison, et ce grâce à cette vieille dame à qui je n'avais rien demandé et qui pourtant venait de m'aider. Le train s'arrêta encore une fois et elle se leva, non sans m'avoir souri une dernière fois.

— Attendez !

Elle se retourna vers moi et me regarda droit dans les yeux. Ce regard, je le connaissais, je l'avais déjà vu avant et il provoqua quelque chose en moi.

— Merci !

Elle ne me répondit pas et elle descendit du train. Quelle rencontre étrange ! Je me retrouvai de nouveau seul dans ce wagon. Je pris mon téléphone et envoyai un message à Nathan. J'eus une réponse dans la seconde. Je fermai mon téléphone, remis mes écouteurs et fermai les yeux, Venus – Beautiful days passait dans mes oreilles en cet instant.



Forcément, il pleuvait. Il y avait énormément de monde : la famille bien entendu mais également plein d'amis du collège, du lycée, de l'université. Des voisins et même des étrangers qui venaient apporter leur soutien. Le décès de Thibaut, trois jours plus tôt, avait vite fait le tour de la ville et beaucoup souhaitait lui rendre un dernier hommage. Nous étions tous là, excepté Florian qui n'avait pas pu sortir de l'hôpital encore, même si les nouvelles le concernant étaient bonnes. Avec Nathan, Jenny et Maxime, nous avions fait tout ce que nous pouvions pour soutenir les parents de Thibaut qui avaient accepté notre aide. De plus nous occuper de notre ami nous permettait de ne pas sombrer dans la dépression qui nous guettait tous.

La cérémonie commença sous une chape de plomb et l'émotion était vraiment palpable. C'était difficile de tenir le coup, mais nous le lui devions. Après divers hommages rendus par les proches, ce fut au tour de sa mère de prendre la parole, elle était digne et forte, à l'image de son fils. À chacun de ses mots, je revoyais le visage de Thibaut ; je le revoyais, ses lunettes de soleil vissées sur le nez en train de s'emballer sur son clavier ; je le revoyais la première fois qu'il était arrivé dans notre classe au collège, le grand gamin blond, ses cheveux en bataille ; je le revoyais courant à mes côtés avec Jenny et Max alors qu'un des voisins nous poursuivait avec un balai. Je repensais à la première fois où il joua avec nous. Sa timidité et son calme. Les larmes coulèrent de nouveau. Et ce fut à mon tour de monter sur l'estrade. Je séchai mes larmes et sortis le discours que j'avais écrit, réécrit, encore et encore sans jamais en être satisfait. Je regardai tous ces gens, évitant le cercueil posé au centre de l'allée devant une grande photo de mon ami souriant. Je tremblai et il me fallut quelques secondes pour reprendre une bonne contenance.

— Thibaut, …

Je pris mon discours que je déchirai et roulai en boule avant de le mettre dans ma poche. Une profonde inspiration et je repris la parole.

— J'ai écrit dix mille fois ce bout de papier et finalement, il ne me servira à rien. Nous savons tous ici qui, et comment était Thib'. Un mec en or comme on en a rarement la chance d'en rencontrer. Quelqu'un sur qui on pouvait toujours compter, qui répondait présent dès qu'on le lui demandait. Un ami que je connaissais depuis si longtemps que nous sommes devenus une famille tous. Mais j'ai pas envie de parler de lui au passé, j'ai pas envie de le ranger dans la case souvenirs. Je veux qu'il reste avec nous. Thib', nous irons jusqu'au bout pour toi ! Et lorsque nous y serons, tu pourras être fier de nous, de toi, car sans toi, rien n'aurait été possible. Je suis sûr que tu nous regardes de là où tu es, avec Papa et Laetitia, d'ailleurs, pas touche à ma sœur !

Je me tus, le temps de calmer de nouveau mes tremblements et les larmes qui recommençaient à couler.

— Je suis nul en discours mon pote, tu le sais, sauf quand je suis dans notre élément. Alors, laisse-nous te rendre hommage à notre façon, comme tu l'aurais voulu et comme tu l'aurais fait. Je t'aime bro' ! Tu nous manques !

J'allai chercher ma guitare que j'avais amenée et commençai à jouer et à chanter.

Ou s'en vont ? Ou s'en vont ?
Tous ces potes qu'on aime, nos certaines affections.
Qu'on est long, qu'on est long
A dire les je t'aime qu'on pense quand ils s'en vont.


Jenny se leva de son siège, un tambour accroché autour de ses épaules et commença à battre le rythme, je continuai à chanter, ma voix emplissant le bâtiment.

Ooooh oooh ooooh ooh ooh oooh
Vont les gens qu'on aime quand ils s'en vont.
Ooooh oooh ooooh ooh ooh oooh
C'est pas vrai qu'ça s'arrête, ce s'rait trop con.


Maxime se leva à son tour un tambour également accroché à ses épaules et joua sur le même rythme que Jenny. Et c'est Nathan qui continua de chanter à ma place alors que je continuai à jouer, sa voix si pure devait atteindre les anges et Thibaut, là-haut.

Les copines, les tontons
Tous ces anges à nous, nos divines affections.
Qu'on est long, qu'on est long
à dire les je t'aime qu'on pense quand ils s'en vont.


Coline, une amie de la fac se leva et accompagna Maxime et Jenny avec le tambour qu'elle avait également tandis que Mélissa, debout également, chanta à la suite de Nathan.

Ooooh oooh ooooh ooh ooh oooh
Vont les gens qu'on aime quand ils s'en vont.
Ooooh oooh ooooh ooh ooh oooh
C'est pas vrai qu'ça s'arrête, ce s'rait trop con.


Ce fut Thomas et Corentin qui prirent le relais. Le premier au tambour et le deuxième au chant. Ils étaient accompagnés par Sophie et Marie qui s'étaient levées également. Sophie chantant avec Corentin et Marie accompagnant les autres au tambour.

Ou s'en vont ? Ou s'en vont ?
Tous ces potes qu'on aime, nos certaines affections.
Qu'on est long, qu'on est long
A dire les je t'aime qu'on pense quand ils s'en vont.


Et finalement, ce fut tous ensemble que nous finîmes la chanson alors qu'une dizaine d'amis de Thibaut se levèrent au milieu de la foule et nous accompagnèrent, les uns au tambour, les autres au chant. Nous étions tous unis par cette musique qui symbolisait nos au revoir envers notre ami.

Ooooh oooh ooooh ooh ooh oooh
Vont les gens qu'on aime quand ils s'en vont.
Ooooh oooh ooooh ooh ooh oooh
C'est pas vrai qu'ça s'arrête, ce s'rait trop con.


Tout le monde se tut et les instruments s'arrêtèrent. Ce fut impressionnant d'émotions. Le silence régnait en puissance. Nous n'entendions que quelques reniflements à droite et à gauche. Je déposai ma guitare, me tournai vers la photo de Thibaut et le saluai.

— A bientôt, mon ami !

A suivre…