Franz (3) : Réquisition


Franz (3) : Réquisition
Texte paru le 2012-09-20 par Lemanch   Drapeau-ch.svg
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Template-Books.pngSérie : Franz

Cette matinée de fin janvier 1943 s’annonçait claire et très froide. Marc avait décidé d’en profiter pour mettre de l’ordre autour de la grange et couper du bois pour le feu. Il était en train d’évacuer quelques gros rondins quand arriva une jeep à pleine vitesse et tressautant. Deux caricatures de Papa Shultz en débarquèrent en claquant les portières. Ils parlaient haut et fort en allemand. Le plus grand bedonnant interpella Marc :

— Herr Dutoit ?

Marc continua son travail sans lever la tête et l’Allemand aboya dans un français rudimentaire avec un très fort accent :

— Vous venir ici schnell !

Marc le regarda et sans répondre se dirigea vers lui.

— Vous désirez ?

— Réquisition votre maison pour armée Allemande !

Il encaissa la nouvelle sans broncher en se disant que sa tranquillité était définitivement terminée.

— Vous montrer la maison et Zimmer (chambre) pour Kapitain venir ici.

Les trois hommes pénétrèrent à l’intérieur. Les deux Allemands, tout en discutant dans leur langue gutturale, s’esclaffaient parfois bruyamment et se comportant en conquérants absolus, ouvrant toutes les portes et les armoires, faisant des commentaires critiques et idiots. Marc, maîtrisant la langue de Goethe, comprenait chaque mot, se gardant bien toutefois d’avoir la moindre réaction. Après avoir inspecté toutes les pièces, ils jetèrent leur dévolu sur la chambre des défunts parents, la plus grande et la plus lumineuse. La plus confortable aussi. Meublée, notamment, d’un grand lit matrimonial, de très jolis rideaux aux deux fenêtres. Il y avait aussi une alcôve avec un bureau. Marc n’était pas d’accord qu’on prenne cette chambre. C’était un peu son sanctuaire, mais il ne laissa rien paraître. Il nota seulement mentalement les objets à retirer afin de les préserver.

Les deux soldats remontèrent dans leur jeep et l’un d’eux lança à Marc :

— Herr Kapitain venir bientôt, vous préparer la chambre pour lui !

Le moteur rugit, les vitesses se plaignirent et la jeep s’élança d’un bond d’où elle était venue, rétablissant le silence qui reprit lentement ses droits dans l’air glacial du matin.

Marc retourna à son travail dans la grange. À ce propos, il avait accepté tacitement que le bâtiment séparé des dépendances, dont la grange, soit utilisée par les résistants de l’endroit, mais ne voulait surtout pas savoir de quelle manière. C’était sa façon à lui de refuser l’envahisseur, tout en restant neutre. Il savait qu’il avait un côté un peu lâche.

Continuant à mettre de l’ordre il constata qu’il y avait bien une caisse qu’il ne connaissait pas dans un recoin. Il la recouvrit complètement de foin. Il fit de la place pour garer un éventuel véhicule, son futur locataire serait certainement motorisé vu l’éloignement. Il sortit en refermant soigneusement la grande porte.

Il passa le reste de la journée à s’occuper de ses poules et sa vache, Fleur, évacuant la litière souillée et lui donnant son fourrage quotidien. Fleur et les poules, c’était une idée de son père pour avoir à demeure lait et œufs frais en ces temps difficiles et plus d’une fois il s’en était félicité. Il retrouva Fleur à l’heure de la traite. Ensuite, il enfourcha son vélo et se dirigeât vers le village pour porter son lait à l’épicerie où il l’échangerait contre quelques provisions et du pain, non sans en avoir prélevé une partie pour sa propre consommation. Il retrouva la maison tout en fin journée, prépara son repas et dîna. Après une rapide toilette, fit du feu dans la cheminée, s’enroula dans une couverture et s’installa dans la bibliothèque-salon, face au foyer rougeoyant, pour savourer ces heures de lecture qu’il aimait particulièrement. En bruit de fond, il écouta un concert classique à la radio. Plusieurs heures s’écoulèrent ainsi. Il laissa mourir le feu et enfin monta se coucher.

Dix jours passèrent. Marc était toutefois soucieux de devoir accueillir contre son gré ce futur capitaine allemand. Il se jura de lui manifester une hostilité passive de toutes les façons qu’il pourrait, sans trop le provoquer toutefois.

Un soir, alors qu’il se livrait à sa passion livresque, il entendit le moteur d’une puissante voiture qui s’arrêtait devant la bâtisse. L’instant d’après, on frappait à la porte. Marc enleva ses lunettes et alla ouvrir. Il fut extrêmement surpris de se trouver face à un jeune homme de son âge, qui lui souriait. Ce dernier retira sa casquette et poliment le salua.

— Bonsoir Monsieur Dutoit ! Je suis désolé de vous déranger si tard. Capitaine Franz-Wilhelm Dorfmeister.

Il avait parlé d’une voix très agréable et sur un ton aimable, dans un français parfait, avec une cette pointe d’accent germanique qui donnait un charme certain aux mots qu’il prononçait.

Marc fut totalement déconcerté par cette jeune présence. Il s’était attendu à être envahi par un tonitruant Teuton, claqueur de talons et aboyeur. Au lieu de cela, il avait devant lui un jeune homme, poli, au physique agréable, à la belle prestance, sanglé dans son impeccable manteau, au sourire franc et chaleureux, à la limite, ravageur. Marc faillit d’ailleurs le lui rendre, mais se retint juste à temps, non sans noter que l’Allemand s’en était rendu compte, ce qui ne fit pas disparaître le sien. Ses yeux bleus avaient quelque chose d’amical et malicieux tout à la fois. Ce garçon respirait la santé et une certaine joie de vivre, sans doute due à sa jeunesse et qui tranchait nettement dans le contexte du moment. L’Allemand lui tendit la main.

Marc se rappelant qu’il s’était bien promis que « l’envahisseur » ne serait pas le bienvenu et qu’il entendait le lui faire savoir ignora donc cette main tendue ce qui ne démonta pas son interlocuteur.

— J’essayerai de ne pas trop vous déranger. Pourriez-vous, s’il vous plaît, me conduire jusqu’à mes quartiers ?

Sans un mot, son hôte sur ses talons, il découvrit la chambre, le bureau en promenant lentement son regard sur toute la pièce. Il sembla ravit de sa découverte.

— C’est absolument parfait et confortable, je vous remercie beaucoup !

La politesse excessive de l’Allemand commençait à l’agacer

Il remarqua soudain qu’il avait oublié de retirer la photo de ses parents et sa fiancée. Le soldat suivit son regard, pris l’objet et le lui tendit.

— Votre famille, sans doute ?

Il ne répondit pas, pris le cadre et lui tourna le dos pour redescendre.

— Je vais monter mes bagages et m’installer. Si vous voulez bien aussi me dire où se trouvent les toilettes.

Toujours sans un mot, Marc le précéda jusqu’au fond du couloir dont il ouvrit la dernière porte.

— Je ne veux pas vous envahir avec mes objets de toilette, je les garderai dans la chambre.

Marc s’en fichait ; il haussa les épaules et retourna au salon pour se réchauffer au seul feu possible dans la maison.

L’Allemand regagna la voiture, une Mercedes décapotable comme qu’on voyait un peu partout dans le pays véhiculant les hauts-gradés de la Wehrmacht.

Tandis que Marc se replongeait dans sa lecture, son hôte imposé s’occupait de monter ses nombreux bagages, caisses, vêtements… et s’activa bruyamment à s’installer jusque très tard dans la nuit. Le calme revenu, Marc décida d’aller se coucher. Il s’endormit sur le bruit de fond des ablutions de son jeune colocataire. Il songea en souriant et avec une certaine satisfaction malsaine qu’il n’y avait plus d’eau chaude…!

À suivre...

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