Franz (4) : Au quotidien sous l'occupation


Franz (4) : Au quotidien sous l'occupation
Texte paru le 2012-09-24 par Lemanch   Drapeau-ch.svg
Ce récit a été expédié via courriel par l'auteur pour sa publication sur l'archive

M.jpg/ M.jpg

Cet auteur vous présente 30 texte(s) et/ou série(s) sur Gai-Éros.

Ce texte a été lu 4409 fois depuis sa publication (* ou depuis juin 2013 si le texte a été publié antérieurement)

(ne fonctionne qu'avec les auteurs qui sont des usagers validés sur l'archive)

© Tous droits réservés. Lemanch.


Template-Books.pngSérie : Franz

Les journées étaient pratiquement toujours les mêmes. Marc faisait une rapide toilette de bonne heure, afin de laisser son hôte imposé faire la sienne tranquillement, ce dont il ne se privait pas. Cet Allemand était fidèle à la réputation du peuple, propre, rigoureux, à la milite du maniaque. Marc s’avouait que quand il le voyait partir dans son uniforme, il avait fière allure et le trouvait même beau.

Le soldat ne mangeait pas à la ferme, aussi Marc avait-il toute l’attitude de préparer son frugal repas. On était en guerre et le rationnement touchait pratiquement tous les aliments. Mais il avait la chance d’avoir une vache qui lui fournissait quotidiennement du lait dont il échangeait le surplus contre d’autres produits. Quant aux légumes, le jardin qu’il avait créé lui en fournissait suffisamment en bonne saison. Tout cela occupait largement ses journées. Parfois aussi, il allait à la pêche et ramenait quelques poissons.

Le soir, il écoutait régulièrement la radio suisse de Sottens dont les informations neutres et objectives permettaient de faire le point de la situation et le rattachait un peu à ses racines helvètes. Il écoutait aussi, malgré l’interdiction de l’occupant, la BBC en langue française. Quand il entendait l’Allemand arriver dans son véhicule, il fermait le poste, se mettait au piano ou jouait un disque de Charles Trenet, coqueluche du moment, sur le gramophone à manivelle.

C’était presque toujours le même cérémonial, le capitaine entrait, enlevait son manteau, ses gants de conduite, sa casquette et saluait poliment son hôte.

— Je vous souhaite le bonsoir M. Dutoit. J’espère que vous avez eu une bonne journée.

Salut et souhait auquel Marc ne répondait jamais. Cela n’avait pas l’air d’offusquer son locataire qui ajoutait, imperturbable


— Il a encore neigé sur la route et le vent est glacial, ce soir.

Toujours aucune réaction de Marc.

— Je vais monter me changer.

Il gravissait l’escalier faisant à tous les coups grincer la marche du milieu comme à plaisir. Il redescendait ensuite vêtu d’un chandail et d’un pantalon de velours sur lesquels il passait une robe de chambre.

— Me permettez-vous de me chauffer un peu devant le feu, ma chambre est très froide.

Marc, assis devant l’âtre, lui faisait un peu de place. Le jeune Allemand offrait aux flammes ses mains en contemplant les bûches qui brûlaient en craquant. Il se lançait alors dans un monologue sur sa journée de chauffeur, sur les paysages magnifiques sous le givre et la neige. Sur le printemps qu’il attendait avec impatience. Il lui décrivait aussi son Berlin natal, sujet sur lequel il était intarissable, de la merveilleuse avenue Unter den Linden, ses tilleuls séculaires qui embaumaient l’air, des parcs et des châteaux.

Marc jouait les indifférents, mais en réalité, il écoutait attentivement le discours de son hôte, imaginant l’odeur des tilleuls, cette ville qu’il ne connaissait qu’à travers ce que le Berlinois lui en disait et qui, à l’entendre, devait être magnifique. En fait, il commençait à apprécier cette présence humaine.

Le soldat se promenait dans la pièce, regardant, saisissant chaque livre, chaque disque, commentant tel auteur. Citant des extraits de ceux qu’il avait lus ou fredonnant les chansons qu’il savait. Un jour, il tomba sur un ouvrage de Charles-Ferdinand Ramuz, auteur Suisse-Romand, inconnu de lui. Il prit le livre, le feuilleta et l’emporta discrètement, presque comme un voleur.

— Je vais aller me coucher. Je vous souhaite la bonne nuit !

Il n’y avait jamais de réponse.

Durant la matinée, Marc nettoyait la maison et la chambre de son locataire. Il était à la fois contrarié mais aussi curieux chaque fois qu’il pénétrait dans son intimité. Son hostilité n’était pas aussi violente qu’il l’affichait et là, dans cette pièce aménagée au goût et aux marques de son occupant, il se rapprochait de lui. Il y avait d’abord, mélangé à celui du tabac, le parfum de son eau de Cologne que Marc aimait beaucoup respirer, senteur présente également dans la salle de bains. Les photos de famille où étaient réunis, père, mère, sœur et le soldat en uniforme, tous souriant. Il découvrit aussi le livre de Ramuz sur la table de nuit et il sourit en le prenant en mains. La soif de culture francophone de cet homme était sans doute quelque chose de rare en Germanie. Hélas, il était l’occupant ! Le lit était toujours fait et Marc n’avait plus qu’à passer le balai et un coup de torchon à poussière. Parfois, il s’asseyait, fermait les yeux pour mieux s’imprégner de la présence de cet être qu’il fallait appeler l’intrus. C’était un sentiment diffus pour lequel il était incapable de trouver une explication rationnelle.

Un jour il trouva une lettre de la famille sur le bureau. Il savait qu’il était indiscret, mais il ne put retenir son impulsion de la lire. Elle était en allemand rédigée de l’écriture gothique caractéristique du peuple germanique. Il comprit que leur fils leur manquait beaucoup, qu’ils étaient tellement heureux qu’il ne soit pas au front. Il y était dit aussi que c’était un vrai bonheur d’apprendre qu’il soit logé dans un endroit aussi agréable, avec un hôte aussi gentil, charmant et cultivé. Marc en fut contrarié, lui qui mettait tant d’énergie dans son hostilité. Pourquoi donc avait-il dit à sa famille que son hôte était gentil ? Qu’est-ce qui avait bien pu trahir le fait qu’il aurait beaucoup aimé sympathiser avec ce jeune homme dont la culture et les goûts étaient proches des siens. Il faudrait qu’il se surveille davantage à l’avenir.

En fin d’après-midi, après avoir trait la vache, il prenait son vélo pour, comme d’habitude, livrer le surplus de lait à l’épicerie du village. Un jour qu’il tombait des cordes, sur la route du retour, il fut rattrapé par la Mercedes de l’Allemand.

— Bonjour M. Dutoit. Montez donc que je vous raccompagne.

Il fit signe que non de la tête.

— Vous êtes trempé, il fait froid, vous allez attraper du mal.

Pour toute réponse, Marc continua de pédaler devant le véhicule

— Allons, chargez ce vélo à l’arrière et venez.

Marc, la rage au cœur due essentiellement à la pluie mais aussi à son orgueil, donna de grands coups de pédales pour distancer la Mercedes. Dans son élan, la roue arrière du vélo dérapa et il tomba ce qui mit encore plus à mal son amour propre. Le Mercedes le dépassa.

— Comme vous voudrez. À bientôt M. Dutoit ! lui dit ironiquement le chauffeur qui accéléra.

Quand Marc pénétra dans la maison, il ne vit pas le soldat qui resta enfermé dans sa chambre, ce soir là. Franz avait remarqué que sa lettre avait été lue, ce qui amena un sourire entendu sur ses lèvres. Comme il le pensait, Marc n’était pas aussi indifférent à sa présence qu’il le manifestait. Il attendrait le temps qu’il faudrait pour partager avec lui, sinon une amitié, du moins de la sympathie. Ce qui le désolait, c’était son mutisme. Il éprouvait de plus en plus de difficulté à faire la conversation, à soliloquer sur des sujets divers, mais le fait qu’il était convaincu d’être écouté malgré tout, l’encourageait à poursuivre ses efforts. Il y aurait bien un jour où la glace serait rompue, il en était persuadé.

À suivre...

Tous droits de traduction, de reproduction et d’adaptation réservés pour tous pays.


Faites plaisir à l'auteur, vous pouvez toujours laisser un petit commentaire!!! Cliquez ici et ajoutez un sujet!