Impromptus : Après... (1)


Impromptus : Après... (1)
Texte paru le 2014-03-03 par Coolmark   Drapeau-fr.svg
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Après... (1)

J’avais dix-neuf ans quand mon père est mort d’une crise cardiaque à l’aube de ses quarante-cinq ans. Personne n’aurait évidemment pu le prévoir, et je me retrouvais en détresse, totalement perdu.


En ce jour d’hiver enneigé, je regardais le cercueil descendre dans le sinistre trou, ne parvenant pas encore à admettre la réalité. Je ne le verrais plus jamais autrement qu’en photo.


Ma mère était elle-même décédée l’année précédente, suite à un AVC. Cette blessure n’était pas encore refermée qu’il en surgissait une autre, c’était trop.

Tant de choses que nous ne nous étions pas dites... Et maintenant, c’était foutu.


Deux de mes camarades, Olivier et Matthieu, un peu plus âgés, étaient venus assister aux obsèques, je n’en espérais pas tant.

Après les condoléances, tous ces gens que je ne connaissais pas ou à peine, qui me serraient la main ou dans leurs bras, m’embrassaient et me souhaitaient bon courage, m’assurant de leur amitié et que je pouvais compter sur leur soutien, je les entendais à peine. Leurs paroles traversaient mon esprit, sans s’y arrêter. Mes oncles et tantes, résidant à l’étranger, n’avaient pas fait le déplacement.


La fosse remblayée, quelques couronnes et gerbes de fleurs par-dessus la terre, j’avais l’impression d’être en train de vivre un cauchemar. Tout cela ne pouvait pas être réel.


Mes potes me firent revenir à moi en me tapotant sur les épaules.

Les choses étaient finalement très simples, mais inadmissibles pour moi à ce moment. J’étais définitivement orphelin.


Tout le monde était parti maintenant, à part eux.

Ils ne savaient pas trop quoi dire et me proposèrent simplement de me raccompagner. Je réussis à leur dire que je ne me sentais pas du tout de me retrouver dans cette maison vide.

– Je comprends. Si tu préfères, tu peux venir chez nous.

J’acceptai de suite, j’avais besoin d’être pris en charge, guidé, soutenu. Je me sentais comme un bateau à la dérive, sans plus de gouvernail. Mes repères avaient disparu.


*


Je les avais rencontrés quelques mois avant qu’ils ne vivent en couple depuis deux ans maintenant. Ça, c’était leur histoire, leurs vies, leurs choix, ne me regardait pas ni ne me dérangeait.

– Allez Aurélien, on va essayer de te réconforter.

À moitié zombie, je me suis laissé emmener jusqu’à leur appartement. Il me semble que j’aurais pu me faire embarquer par n’importe qui. Tout plutôt que de faire face à moi-même et mon chagrin. Je songeais même à me foutre en l’air tant la douleur était insupportable, juste pour rejoindre mes parents adorés. La disparition de ma mère avait été très dure à supporter, mais mon père était là et avait fait tout ce qu’il pouvait pour me donner la force de me battre. « Accroche-toi mon fils ! » Jamais je n’oublierai cette petite phrase. Grâce à lui et son amour, j’avais pu poursuivre mes études. Il me restait encore une année et demie pour décrocher ma licence professionnelle en TIC. Après quoi, je devrais parvenir à trouver du travail sans trop de mal.


*


Une fois arrivés, ils m’installèrent gentiment sur la banquette, prenant soin de placer des coussins pour que je sois le plus confortable possible.

– T’as besoin d’un petit remontant, et nous pareil. Tu sais, ce qui t’arrive nous fait beaucoup de peine aussi. On n’est bien sûr pas à ta place, mais on essaie d’imaginer ce que tu peux ressentir.

– Je ne peux pas l’exprimer. Juste dire que mon monde s’est écroulé. Je me retrouve tout seul comme un con, ni frère ni sœur, je n’ai plus de famille, pleurnichai-je.

– Non, ne dis pas ça. La vie est ainsi faite, la mort en fait partie. Et tu n’es pas vraiment seul, nous sommes là.

– Ouais, c’est vrai. Merci les gars, ça me touche.


Matt nous servit une Fine champagne Napoléon. Je ne connaissais pas, c’était fort (40°), mais très bon. La légère ivresse que je ressentais me soulageait.

On avait beaucoup parlé, ils avaient fait tout ce qu’ils pouvaient pour me remonter le moral. Me répétant que je devais tenir le coup, que la vie continuait malgré tout.


Les verres étaient petits, mais au bout du troisième, je n’en pouvais plus, ce dont ils se rendirent compte évidemment.

– Bon, excusez-moi, il est encore tôt, mais je suis fatigué, j’ai besoin de dormir un peu. Est-ce que ça vous ennuie si je reste ? J’ai pas la force de rentrer.

– Non, pas de souci, viens.

En fait, ils durent m’aider à me lever. Je n’étais plus capable de me débrouiller tout seul. Ce n’était pas que l’alcool, mais aussi toutes les émotions. J’avais juste eu le temps de leur dire qu’il me fallait passer aux toilettes, ma vessie étant pleine. Après, je n’ai pas de souvenirs.


*


Jusqu’au moment où j’étais revenu à moi, incapable de savoir ni le jour ni l’heure, juste qu’il faisait nuit. J’étais dans leur lit, en boxer, avec Olivier et Matthieu à mes côtés, moi au milieu.

Ils ne dormaient pas, eux, veillant sur moi. Difficile d’émerger.

– Ça va un peu mieux ? Demanda Matt.

– Je sais pas. Juste que ça me fait du bien d’être avec vous.

– T’inquiète, on sera toujours là pour toi.

– Merci.

– Tu sais qu’on t’aime beaucoup. On fera tout ce qu’on peut pour t’aider, c’est sincère.

Ces quelques mots avaient suffit à me faire refondre en larmes. Je m’étais redressé, tentant de cacher ma souffrance, mais personne n’était dupe. Ils me reprirent dans leur bras. La chaleur de leur présence et de leurs corps me réconfortait.

– Dis-nous, t’as pas un peu faim ?

– Euh, si, je n’y pensais même pas. Quelle heure est-il ?

– Pas loin de vingt-et-une heure.

– Pfff, j’ai dormi longtemps.

– Pas grave, t’en avais besoin. Tu sais quoi ? Olivier est un chef, il va nous concocter une de ses bonnes recettes pendant que nous discuterons tous les deux. Et depuis la kitchenette, il pourra participer aussi.

J’ai juste passé un sweat-shirt avant de retourner dans leur salle de séjour.

– Vous préférez quoi ? Veau, bœuf, canard ? J’ai tout ce qu’il faut.

– Je goûterais bien au canard, dis-je, surpris de mon retour à la vie et à des envies.

– Okay ! Ça marche ! Et trois magrets pour la une !

Je m’étais mis à rigoler et n’en revenais pas. Ces deux-là étaient carrément magiques, un miracle en fait.


Pour l’apéritif, nous nous sommes contentés d’un jus d’ananas bien frais.


Matthieu était assis à côté de moi, me câlinait et me réconfortait comme le grand frère que je n’avais pas. Je me laissais faire, ayant compris qu’il manifestait simplement son affection.

Au bout d’un moment, Olivier nous demanda de mettre le couvert sur la table basse du salon, précisant que ce serait plus convivial ainsi.

– C’est prêt, annonça-t-il. J’ai fait des pommes de terre rissolées et ouvert une bouteille de Cahors, un château Saint-Didier Parnac de 2007. Ça devrait être excellent !


En effet, ce fut un véritable délice, j’avais dévoré, tellement c’était bon.

Tout le temps du repas, je m’étais détendu et changé les idées. Mais les interrogations était revenues. Au lieu de les garder pour moi, j’avais décidé de leur demander conseil.

– Dites, vous feriez quoi à ma place maintenant ? J’ai pas de revenus, j’hériterai de la maison et de la voiture, et après ?

– Ton père avait certainement souscris une assurance-vie.

– Ah oui, t’as raison, il m’en avait parlé.

– Tu vas donc toucher un capital et pourras finir ton DUT.

– Oui, financièrement, je m’en sortirai.

– L’autre question qui se pose, c’est en effet la maison. Tu veux y rester ?

– Oh non ! Surtout pas. J’aurais l’impression de vivre avec des fantômes.

– Bon. Je pense que tu as raison, même si c’est difficile, tu dois tourner la page. Comme Matt est agent immobilier, il pourra s’occuper de cette affaire, si tu en es d’accord. En attendant, nous avons suffisamment de place pour t’accueillir le temps dont tu auras besoin. Si ça te convient, tu pourras occuper la chambre d’amis. T’en penses quoi ?

– Ce serait avec plaisir. Ouais, je crois. Là, je peux dire que vous êtes de vrais amis. Je regrette que nous ne nous soyons pas fréquentés plus. Si vous saviez comme je me sens seul et ai besoin de compagnie... Le truc qui me gêne, c’est que je ne voudrais pas déranger votre vie privée.

– T’inquiète. Nous avons discuté tous les deux pendant que tu dormais et sommes prêts à t’héberger. Comme tu l’as dit, tu ne peux plus vivre dans cette maison vide. On va t’aider et te remettre sur pieds.

– Je suis confus...

Je cherchais mes mots, c’était tellement compliqué à exprimer. Quelques heures plus tôt, j’étais mort moi aussi.

– Alors, tu dis quoi ?

– ... Vous me faites chaud au cœur... Je ne savais pas que vous étiez aussi généreux.

– Tu comprends pas ? C’est parce qu’on t’aime, tout simplement, dit Olivier en me prenant assez vivement l’épaule, comme pour me remuer et me ramener à la vie. J’avais oublié qu’il était urgentiste et que son job était de sauver des vies. J’étais un rescapé en cet instant.

Cette déclaration me fit de nouveau pleurer, je ne pouvais plus m’arrêter, n’avais jamais vécu un tel désespoir et perdu les pédales à ce point-là.

– Viens avec nous, tu as encore besoin d’être consolé. Cette nuit, tu vas dormir avec nous.

Arrivés dans la chambre, ils m’ont déshabillé, eux de même, et nous nous sommes retrouvés tous les trois dans ce lit très large. Moi au milieu, les deux me faisant une bise avant que je ne m’endorme.

Ces deux mecs m’apportaient simplement et généreusement la tendresse et l’affection dont j’avais tellement besoin à ce moment. C’était bien plus que de la gentillesse. Il y avait de réels sentiments de leur part, je ne m’y attendais pas du tout et n’en espérais pas tant. Je n’avais plus de parents, mais au moins je me découvrais de vrais amis.