Je lui appartiens

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Numéro 32

Texte d'archive:


Archivé de: Lettres Gay – Numéro 32
Date de parution originale: Juin 1989

Date de publication/archivage: 2018-06-17

Auteur: Alexandre
Titre: Je lui appartiens
Rubrique: Les couples fidèles

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Je m’appelle Alexandre et j’ai maintenant vingt-deux ans. Pendant des années, j’ai eu une vie sexuelle débridée, aussi chargée qu’on peut l’imaginer, avec des amours d’un soir et d’autres de quelques jours. J’avais vraiment dans la tête l’idée que je devais m’éclater, que le corps était un instrument dont je devais me servir le plus possible et avec le plus de gens possible. J’avais à peine couché avec un garçon que je lorgnais déjà vers un autre. Je me disais parfois avec une inquiétude de collectionneur que même en vivant très vieux, je ne pourrais pas faire l’amour avec tous ceux que je désirais, et je brûlais les étapes, mettant la main au cul d’un mec avant même de lui avoir demandé comment il s’appelait.

Et puis, j’ai rencontré Éric. Il avait dix-neuf ans, j’en avais vingt. Nous étions dans la même fac. Il m’arrivait parfois de faire un bout de chemin avec lui et même de prendre un verre. La fac était à peu près le seul lieu où je ne draguais pas, c’était un principe; il ne s’était donc rien passé entre Éric et moi.

Un soir, il m’a raccompagné jusqu’au bas de l’immeuble où je vivais avec mes parents. Au moment de nous quitter, j’ai lu dans ses yeux comme un appel, le genre de demande muette que j’avais l’habitude de déchiffrer et de satisfaire sans réfléchir. Je lui ai dit tout bas: «Viens!» Il m’a suivi dans la cave, je n’avais rien de mieux à lui offrir. La minuterie était allumée.

J’ai ouvert sa braguette: sa queue s’est dressée dans la lumière jaune de l’ampoule, le gland humide, déjà décalotté. J’entendais son souffle rapide, j’étais excité. J’ai toujours aimé les baises furtives où on ne s’attarde pas aux caresses, où on se jette l’un contre l’autre avec un sentiment d’urgence. J’ai voulu le sucer, mais il s’est agenouillé lui aussi et m’a embrassé sur les lèvres en m’enlaçant la nuque. C’est incroyable à dire, mais pour moi, ce baiser était presque exotique. J’avais plus l’habitude de fourrer ma langue dans la raie d’un cul que dans une bouche.

Pour moi, ce baiser était presque exotique

Je tenais toujours sa bite et elle était terriblement vivante dans ma main. Il chuchotait: «Je t’aime, je t’aime...» J’ai sorti ma pine qui me faisait mal, comprimée dans mon jeans, et j’ai refermé ses doigts dessus. Il m’a branlé maladroitement mais je n’ai pas eu le temps de jouir: j’entendais descendre dans l’escalier. Nous nous sommes quittés comme des voleurs.

Le soir, j’avais rendez-vous avec un garçon rencontré la veille dans un bar. Je me suis éclaté comme un dieu avec lui. Le lendemain était un samedi. Mes parents étaient partis en weekend. J’ai téléphoné à Éric et il est venu chez moi. Sans un mot, il s’est collé à moi. Sa hâte m’excitait, elle était semblable à la mienne. Je croyais y reconnaître celle d’un baiseur qui se jette à corps perdu dans une aventure sexuelle qu’il oubliera une heure après. Ça m’allait, j’étais comme ça moi aussi.

Pour l’exciter, tout en le déshabillant, je lui ai raconté la nuit déchaînée que j’avais passée. C’était comme si je l’avais foudroyé. Je ne m’attendais pas du tout à un tel débordement de souffrance. Allongé sur le lit, nu, la peau hérissée de chair de poule, il pleurait. Désemparé, je l’ai pris contre moi pour le consoler. Il m’a expliqué qu'il était amoureux de moi depuis le début de l’année, qu’il n’avait encore jamais couché avec quelqu’un et qu’il n’avait pas envie de vivre avec moi une aventure à la sauvette. Il voulait l’amour fou.

Il bandait très fort, mais je n’osais pas toucher sa queue de peur de lui paraître grossier. Je l’ai léché sur tout le corps, doucement, comme pour panser les blessures que je lui avais faites. Pendant tout ce temps, il répétait qu’il m’aimait, qu’il m’aimait et qu’il voulait m’appartenir tout entier. Dans la bouche de n’importe qui d’autre, ces mots-là m’auraient fait rire. Qu’est-ce que ça pouvait bien vouloir dire, «appartenir à quelqu’un?» Mais venant de lui, ça me troublait.

J’ai passé beaucoup de temps à penser à ce qu’il m’avait dit et je me suis aperçu qu’insidieusement, cette exigence d’absolu me faisait de l’effet. Moi qui croyais qu’un être humain n’était rien de plus qu’un corps, et qu’ayant fait le tour du corps j’avais fait le tour de la personne, j’ai appris avec Éric qu’il y avait autre chose au-delà d’un beau cul et d’une belle queue. Il me manquait quand nous n’étions pas ensemble. Nous passions des heures à parler au téléphone. Très vite, c’est moi qui ai demandé que nous vivions ensemble.

Ça dure depuis deux ans et je lui suis totalement fidèle sans que cela me coûte. Il m’arrive d’avoir des tentations, mais ça dure deux minutes et ça passe, comme une mauvaise fièvre. J’ai bien trop peur de le perdre pour m’y abandonner. Je me rends compte qu’il y a plus de joie à tirer d’une relation quotidienne que des débordement sexuels dont j’avais l’habitude. Voir Éric, torse nu, se raser chaque matin devant le lavabo, l’entendre murmurer des mots inaudibles dans son sommeil, tout cela me bouleverse comme autrefois m’enfoncer dans le cul d’un inconnu me bouleversait. Et sa façon de faire l’amour comme si c 'était la première ou la dernière fois...

Quand je prends le temps de réfléchir, je me dis que cette passion physique ne pourra pas durer, qu’elle est destinée à tiédir, puis à s’éteindre irrémédiablement, et que dans cinq ou dix ans, nous n’aurons plus la même faim sexuelle l’un de l’autre. Mais quand je tiens Éric dans mes bras, j’oublie ma peur et je finis par croire que pour nous deux, le miracle aura lieu. En tout cas, depuis deux ans, j’ai compris ce que veut dire «appartenir à quelqu’un»...

Alexandre, 22 ans.