Je t'aime, mais tu ne le sais pas

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Numéro 54

Texte d'archive:


Archivé de: Lettres Gay – Numéro 54
Date de parution originale: Août 1992

Date de publication/archivage: 2017-12-15

Auteur: Alain
Titre: Je t'aime, mais tu ne le sais pas
Rubrique: La lettre du mois

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Résumé / Intro :

On a toujours aimé les grandes brutes ou les bûcherons et puis, un jour, on tombe amoureux d’un petit mec moyen au zizi moyen, et on crève de peur de le lui avouer.


Je suis amoureux. Ça date de plus d'un an, mais aujourd'hui j'en suis sûr. Depuis le fameux bal gai du 14 Juillet au pont de la Tournelle. Nous travaillons dans la même entreprise mais, malheureusement, pas dans les mêmes filiales. Généralement, nous nous rencontrons tous les jeudis à 17 heures, en petit comité, pour une réunion de coordination. Sauf que lui, c’est un directeur, et moi, un simple responsable.

Il est gai et ne s’en cache pas, à quiconque. Il ne l’affiche pas non plus et, dans ses manières ou dans sa manière de s’habiller, sans recherche, sans chichis comme la plupart d'entre nous, on pourrait croire qu’il est hétéro, ne se préoccupait plus du désir des autres, puisqu’il jouirait de l'amour d’une femme et de charmants bambins. Or, il n'a ni femme ni enfants, mais un compagnon que j’ai pu apercevoir quelques rares fois. Un ami avec qui, tout me porte à le croire, il aime vivre et vit depuis longtemps déjà. Une affaire qui, me concernant, me parait classée. Mais voilà, je l'aime.

De ma part, il n’y a pas eu de coup de foudre, c’est venu tout doucement sans que je ne m’en aperçoive. Je dois avouer qu'il n’est, mais absolument pas mon genre! Moi qui n’ai jamais apprécié que les grands mecs costauds en perfecto et bottes, j’éprouve une vive passion pour un gars qui n’a pas une once de muscle, et qui bénéficie en prime d’une petite bedaine caractéristique de la quarantaine. Le genre de détail qui m’a toujours été parfaitement rédhibitoire dans mes désirs masculins. Il n’est pas très grand, il n’est pas spécialement beau, il a des lèvres minces qui, à mon goût ont toujours défini un caractère peu généreux. Il faut croire qu’il y a certainement des exceptions. Du reste que je n'ai jamais vu, je suis persuadé qu’il a des petits mollets blancs et un zizi tout à fait dans la moyenne. Il cumule en fait tout ce qui ne m’attire pas chez un homme, physiquement parlant.

Oui, c’est venu peu à peu, et c’est sa personnalité qui m’a d’abord fasciné. Il est droit, honnête et franc. Une franchise qui a dû bien des fois tourner à son désavantage. Il est dénué d’artifices, même s'il est passionné par les feux du même nom. Il n’a rien à voir avec les pétasses du Marais, ni avec les “duchesses” du Cinquième, il n’est pas stupidement précieux, veulé et méchant comme le sont la plupart des tapettes qu’on rencontre dans bars et boîtes; et je dis le mot “tapettes” à bon escient! C’est un homme, tout simplement, qui essaye de conduire sa vie intelligemment, avec cœur et avec lucidité. Il est généreux avec autrui, et ne manque pas une occasion de le démontrer, sans pour cela s’en enorgueillir. Il le fait toujours comme par distraction, pour ne pas donner l’impression qu’autrui lui serait redevable.

De plus, à moins que soigneusement il ne le dissimule, il est solide, et les paroles d’une chanson de comédie musicale américaine, Carousel, me viennent à l’esprit pour illustrer cette qualité: “Like a tree, with his feet planted ferm on the ground.” Je ne sais pas son ascendance, mais je la suppose de Gascogne ou de l'Albigeois. Peut-être à cause de ses cheveux bruns, drus, épais et frisés comme un mouton, de sa carrure un peu râblée, de son goût de la bonne chère.

Mon sourire parle plus que les mots

Géry, – puisque c’est son prénom, et un prénom rare, – sait également que je suis gay, car moi non plus, je ne le cache pas. Il nous arrive parfois d’avoir des petites conversations, en dehors des réunions, et je crois deviner qu’il m’apprécie bien. Moi, surtout aujourd’hui, j’essaie de ne pas montrer l’intérêt qu’il suscite en mon cœur. J’essaie de rester amical, voire chaleureux mais sans jamais lui glisser des repères trop allusifs sur la passion qu’il m’inspire. Je suis timide, et puis j’ai peur que s’il venait à comprendre, il ne se referme et m'évite, afin de préserver sa tranquillité et sa vie avec son ami. Et ça j’aurais beaucoup de mal à l’assumer. Ne vaut-il pas mieux souffrir en silence et bénéficier de la présence et de la sympathie de celui qu’on aime, plutôt que d’essuyer une rebuffade, d'avoir le cœur brisé et de savoir qu’il ne vous regardera plus jamais avec les yeux de l’amitié? Et pourtant, parfois, je crois que mon regard reste trop longtemps accroché à son visage, je prends presque systématiquement parti pour ses idées, mon sourire à son égard est trop appuyé, et je suis sûr que ce dernier parle plus que des mots ne pourraient le faire. Alors je me rétracte, et je compense cette inopinée bouffée d’amour par une certaine froideur, plutôt un certain détachement.

Peu à peu, j’ai appris à aimer aussi le corps de Géry, à le trouver beau. Il est faux de parler d’apprentissage. C’est venu tout seul, sans aucun effort. Je me souviens d’un jour où il ne s’était pas rasé, et ses joues étaient bleuies de barbe. J’ai ressenti le violent désir de poser ma joue contre la sienne, de goûter à cette odeur particulière de barbe naissante. Et il y a eu son regard, déterminé, parfois calculateur et scrutateur, mais où j’ai toujours cru lire comme une fissure et un abandon à la sentimentalité. Dieu, comme j’aime son regard de feuilles sèches, de terreau et de brume matinale! J'ai le coeur qui s’emballe lorsque ses yeux se posent sur moi. Je sais qu’il n’a pas un corps de rêve, mais la rondeur de son ventre me touche et je pourrais presque dire qu’elle m'apaise. C’est vrai, j’éprouve quelque difficulté à m’imaginer faire l'amour avec lui, parce que ma fantasmatique a toujours fonctionné différemment. Mais tout ce que moi dorénavant j’attends d’un homme, c’est de l’amour, de la tendresse, des caresses, des baisers passionnés, de la douceur, de la consolation. Pouvoir souvent me reposer sur son épaule, et regarder les nuages glisser silencieusement sous l'azur. C’est humer ses odeurs. C’est lécher sa peau. C’est me fondre en lui.

Géry fume beaucoup, beaucoup trop. Ses réveils ne doivent pas être aisés. C’est un grand fumeur de Gauloises devant l’Éternel. Sans filtres. J’aimerais cueillir le goût âpre du tabac dans sa bouche. J’aime la manière fusante et rapide dont il éjecte de la langue un brin de tabac échappé du cylindre de papier. J'estime qu'il fume avec une grande élégance, mais sans gestes ostentatoires. J’aimerais pourtant qu’il arrête, afin de préserver sa santé. Géry a aussi un tempérament de chef, même s’il l’adoucit de moult manières, il aime bien son rôle de directeur, bien que, parfois il laisse échapper quelques paroles de découragement. Il n’est pas tyrannique, il n’est pas mesquin, mais il aime chez les autres la détermination, la pugnacité. Et lorsque l'un de ses interlocuteurs n’est pas de son avis, patiemment il argumentera de nouveau, avec ténacité, jusqu’à ce que son contradicteur reconnaisse son point de vue. Pour ça aussi je l’aime. Parce qu’il est tout le contraire de moi, qui suis colérique, impulsif, même violent lorsqu'on s’oppose à moi; ou bien encore d'une grande faiblesse et d'un grand découragement parce que les choses ne s’adaptent pas au millimètre à mes désirs. Je l'aime, parce qu’il est la stabilité, la solidité, la force tranquille pour reprendre un slogan célèbre, alors que moi, j’ai peur, peur de la vie, mais aussi peur de la mort: je suis séropositif depuis six ans.

Hier soir, nous nous sommes donc rencontrés au bal gay. J'étais venu pour danser parce que c’était Laurent Garnier le DJ de la soirée, et que j’adore le Techno et le Garage. Trop de monde. Trop de connaissances aussi à saluer. Avec lesquels on se sent obligé de faire la causette, ou d’offrir une bière. Géry restait près de moi, puis disparaissait, parlait, comme moi, à de nombreux amis. Il était revenu de sa maison de campagne en Seine-et-Mame sans son ami, pour quelques jours, car il était en vacances. Impossible de pouvoir lui parler, et pourtant je ne désirais que me retrouver en tête-à-tête avec lui, pour une fois en-dehors de nos activités communes. Mais à chaque fois où j’en avais l’occasion, je me tétanisais, pas un son ne pouvait sortir de ma gorge. Parce que c’est des mots d’amour que j'aurais voulu lui dire, et non pas des banalités.

Et il y a eu l’épisode merveilleux du regard. Il était assis sur une marche menant en haut du pont de la Tournelle. Il discutait avec deux amis. Nous nous sommes regardés en même temps, mais ce regard a duré une éternité. Une éternité de plus de dix secondes, c’est long pour un regard échangé, en silence. Alors, j'ai rompu le charme, parce que ce fut plus fort qu’un alcool blanc. La tête m'a tourné. J'ai baissé les yeux le premier. Effarouché comme une pucelle. Depuis, je me remémore à l'envie cette scène fugace, mais si chargée. Je me pose toutes les questions du monde. Comment m’a-t-il regardé, moi, avec quels yeux? Étonné, agacé, dessillé sur mon compte? Pessimiste comme je le suis, je ne peux concevoir que l'agacement de s’être aperçu de mon trouble sentimental.

J’ai appelé son bureau tout à l’heure, puisqu'il y passait pour deux jours. Il était en réunion et ne pouvait être dérangé. Cela fait deux heures maintenant que j'attends qu'il me rappelle. Je vais en mourir.

Publiez-moi, publiez cette lettre, qu'il la lise peut-être et qu'il comprenne que je ne peux taire des sentiments aussi fort. Oui Géry, si par un merveilleux hasard tu lis cette lettre, je veux que tu saches, avant de me taire pour toujours, que j’ai envie de toi, que j’ai envie de ton corps, que j’ai envie de me serrer contre toi, que j'ai envie de ton sexe. J’ai besoin de ta tendresse, de ta douceur, avant que le sida, bientôt ne m'emporte peut-être. Je t'admire, je te respecte, je t’aime. Il n’y a eu aucun coup de foudre. L'amour que j'éprouve pour toi est venu progressivement. C’est pour cette raison que j’estime qu'il est solide et sincère, et qu'il ne s’agit pas d’un feu rapide et étincelant, comme la fusée d’un feu d’artifice. Tu es mon jour, tu es ma nuit, tu es mes rêves.

Alain, 42 ans.

Suite et fin: Il vient de m’appeler, et nous dînons ce soir ensemble. Je me dépêche d’envoyer cette lettre. J'ai peur.