Je veux te gagner

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Numéro 32

Texte d'archive:


Archivé de: Lettres Gay – Numéro 32
Date de parution originale: Juin 1989

Date de publication/archivage: 2018-01-26

Auteur: Jonathan
Titre: Je veux te gagner
Rubrique: Nous deux

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Ce texte a été lu 3121 fois depuis sa publication (* ou depuis juin 2013 si le texte a été publié antérieurement)


Résumé / Intro :

Après les confidences sur minitel, après les voix susurrées au téléphone vient le temps tant attendu de la rencontre, dans le noir...


Tout a commencé lors d’une nuit froide. J'avais ouvert en grand les baies vitrées de l’appartement, et le vent glacé me cinglait le dos. J’avais fait cela pour oublier la sensation étouffante qui me compressait le corps. Mais le carcan qui m’emprisonnait n’était pas celui de l'appartement. On appelle cela le mal de vivre. Je retournais cette phrase dans ma tête: «J’avais vingt ans. Je ne laisserai personne dire que c’est le plus bel âge de la vie.» J’avais franchi la barrière de la double décennie quelques semaines plus tôt, imaginant des événements fabuleux en train de bouleverser mon existence, mais rien d’autre ne passait que le vide.

J’ai rallumé l’engin. Un sorte de petite télé nantie d’un clavier qui se branche sur le téléphone. Minitel. J’étais si atteint que je disais Maxitel, parce que je voulais une vie en grand, j’avais vingt ans et ce n'était pas vraiment une référence. Pour ces pseudonymes, alignés en blanc sur noir, c’en était une. Ils cherchaient tous de la tendresse ou du sexe, se partageaient en deux clans farouchement opposés. À moi, cela me paraissait fou. Tout se rejoignait. Le sexe pimentait l’amour. L’amour donnait au sexe un goût de sucrerie.

C’est peut-être cette communauté de vues sur la vie, l’amour et le sexe, qui m’a rapproché de Paul. Il y avait aussi son âge: vingt-six ans. Ceux de mon âge étaient de sacrés prétentieux, connards qui avançaient leur âge comme la plus dorée des cartes de visite. Paul était humble, sans être du genre: «Je m’apitoie sur moi-même et je pleurniche.» Il était «lui» sur cette machine où tout le monde s’affublait de masques à la pelle. Il a toujours été lui. Nos mots ricochaient de l’un à l’autre, en échos qui variaient à l’infini. J’ai pleuré et ri devant mon minitel, en me disant que je devais être bon pour l’asile. Mais c’était bon d’être fou avec Paul.



19 janvier – 25 janvier


Vitesse supérieure. Paul et moi avons délaissé le minitel pour nous approprier le téléphone. J’ai décroché, il a dit «allo» d’une voix rauque et vibrante. J’ai eu la chair de poule. L’émerveillement se prolongeait; la folie aussi. Treize heures d’affilée au téléphone, treize! pour nous porter chance. Émerveillements, rires pour un rien, sanglots sur des fragments de passé, souffles et gémissements à l’évocation de nos corps. «Si mon visage roulait entre les cuisses...» commençait Paul, et je bandais immédiatement. «Si mes mains se posaient sur tes joues et que mes lèvres...» et je triquais du cœur, aussi. Une vraie histoire de séduction mutuelle, presque un roman d’amour. Oui, mais voilà, j’avais beau savoir que Paul était grand, brun, que sa peau était hâlée et qu’il faisait de l’aviron, je ne l’avais jamais vu. Idem de lui à moi. Il manquait cela pour que le puzzle s’assemble ou tombe en morceaux. Il fallait franchir la grande étape.



27 janvier. 00h34


Je sais l’heure exacte, parce que j’ai regardé ma montre, juste avant de composer le code d’entrée sur le pavé numérique. Il y a un «cling» métallique et je pousse la porte. Je mets un pied sur le sol de l’entrée de SON immeuble, et c’est le pied gauche que je pose, naturellement. Je n’allume pas, j’avance dans le noir jusqu’à la cage d’escalier. Là aussi, je gravis les marches, à l’aveuglette. «Voyons-nous dans le noir» avait suggéré Paul, aussi tremblant que moi à l’idée de l’entrevue. J’ai dit «Oui». C’est un peu lâche, mais j’ai l’impression que je ne pourrais jamais faire la liaison entre le visage d’un inconnu et mon Paul du téléphone, que je connais jusqu’à l’âme. Et puis, puisque nous nous sommes rencontrés dans un désordre chronologique, autant continuer dans l’inhabituel. Ça y est, je suis en haut, dernier étage, face à sa porte. Je tâte le mur, à la recherche de la sonnette, des idées folles font des tempêtes dans ma tête. Et s’il m’avait donné une fausse adresse? Et si c’était un traquenard? Et si? Et si? Je ferai mieux de partir, cette histoire est illogique. Je sonne et le bruit électrique me fait tressaillir. Des pas font craquer le plancher de l’autre côté. Un verrou coulisse. C’est Paul? Mon Dieu, pourquoi fait-il noir?

Je vois une grande silhouette se découper sur l’obscurité bleutée de l’appartement. La forme humaine dit: «C’est toi?» et j’avance vers Paul pour embrasser les lèvres d’où est sortie cette voix. «Attends, attends, parle-moi, je veux te reconnaître.» Je dis: «C’est moi, Paul, c’est moi, je suis venu» et ma voix tremble tellement qu’il la reconnaît avec peine. «Parle-moi encore.» Ses mains effleurent mon visage et je raconte n’importe quoi. «C’est vraiment toi! » Il rit et me prend par la main, me guide dans l’appartement. Je cramponne mes doigts dans les siens. Chaude petite étreinte. Nous chutons sur le lit.

J'écoute le son de sa voix, et je le découvre sous mes paumes. Sous son pantalon, ses cuisses sont dures. Je connais déjà le goût de ses lèvres et de sa langue, et c’est comme une pastille à la menthe, je voudrais que cette saveur ne quitte jamais ma bouche. Nos doigts déboutonnent nos chemises, nos braguettes. «Je veux sentir ta peau» souffle Paul; nos vêtements volent n’importe où. Son ventre glisse contre le mien. Mon slip va craquer et nos paquets durs se frottent l’un contre l’autre. «Je vais te faire l’amour» dit-il, et j’ai envie de lui dire que je l’aime, que je n'aurai pas peur de la lumière, mais je me contente de me glisser sous son ventre, de baisser son slip, et d’embrasser sa queue chaude qui vibre sous ma langue.

Nous faisons l’amour un peu comme un combat, où la victoire serait de faire jouir l’autre le premier. Je me découvre plus osé et boulimique que je ne l’aurais cru. La bouche de Paul est divine et je rends les armes le premier. Ma queue vibre et la gorge de Paul fait des bruits gloutons. Un goût salé inonde ma langue. J’ai soif, j’ai soif!



Plus tard...


L’autre a très lentement allumé la pièce, nous a donné le temps de découvrir nos visages. J’ai eu de la chance, j’ai eu une chance infinie, et maintenant, je m’emplis les yeux de ce visage un peu osseux, que deux yeux bleus éclairent. De l’azur condensé. J’ai peur de mon physique, je me sens Carabosse. Mais il plaque ses paumes sur mes tempes, m’attire à lui et rit. «T’es beau, t’es beau.» Arrête-toi, le temps, je veux rester comme ça, posé sur le souffle de Paul.

J’ai retrouvé ces papiers jaunis, relu toutes ces phrases, retourné quatre ans en arrière. Paul dort, en bas, lové sur le divan au milieu des confettis, des serpentins, des bouteilles vides et des restes de gâteau. Je vais redescendre, le réveiller doucement et je lui montrerai ces pages où j’écris à nouveau. Les jours ont filé, mon amour, et on a bien cru que cette histoire allait vite s’achever, tu te souviens? Entre nous au téléphone, et nous dans la vie, il y avait le ravin du quotidien. Rouler dans le précipice ou s’élancer dans le vide, pour tenter d’atteindre l’autre rive, fertile et semée d’embûches? Nous avions donné la plus belle image de nous-mêmes, en masquant bien nos défauts. Les zones d’ombre se sont précisées et j’ai bien failli ne plus te supporter, quitter ce sale connard qui m’avait fait son cinéma d’amour. Faux. Cinq jours passés à se quitter, puis les retrouvailles, en pleine lumière, parce que c’était décidément difficile de vivre l’un sans l’autre. Reprise à zéro, remise à l’endroit de l’histoire, la nôtre. Et nous voilà, quatre ans après, ensemble, encore, et c’est un beau miracle.

Je vais te réveiller, te montrer ces pages, et puis après je te dirai que je t’aime et que ça ne risque pas de changer. On baissera les lumières, sans avoir peur, et nos vêtements voleront dans la pièce. Le combat sera acharné, je veux gagner, te gagner. Après, je resterai posé sur tes lèvres, la boucle sera bouclée, un cercle parfait. J’ai vingt-quatre ans, et je dirai à tout le monde que c’est le plus bel âge de la vie.

Jonathan, 24 ans.