Jimmy (03)


Jimmy (03)
Texte paru le 2013-08-09 par François T.   Drapeau-fr.svg
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Template-Books.pngSérie : Jimmy

En montant les sept étages, Jimmy ne repense pas à la tristesse qui le poignait ici même, cette nuit. Ce soir il grimpe devant et distance Paul avec fierté. Il s’engouffre sans hésitation dans le minuscule appartement, il s’y sent bien et aimerait y rester ce soir. Pendant que Paul reprend son souffle, il tâte les sous-vêtements pendus. Ils sont bien secs, Jimmy veut les remettre et se déshabille. Bientôt il ne lui reste que le grand T-shirt. Il a son cœur qui bat et son ventre qui se contracte, il a envie de se mettre tout nu, de faire ce que ce matin il n'a pas osé faire. Il fait face à Paul mais hésite à le regarder. Il se déshabille dans un geste rapide puis timidement lève les yeux vers lui. Paul sourit et le détaille. Jimmy n'est pas épais, Jimmy n'est pas très grand, il est difficile de croire qu'il a quinze ans même si, au bas de son ventre blanc, c'est bien un sexe d'homme qui émerge de la toison. Paul ne voit que le charme du garçon, son dépouillement et l'appel muet au fond de ses yeux.

Le temps se suspend sur cette étrange scène, ce garçon nu, fragile et cet homme grand encore en pardessus. Paul approche et se penche, il soulève Jimmy comme un fétu. Jimmy s’accroche à ses épaules, glisse ses jambes dans le manteau ouvert, enserre de ses cuisses la taille de Paul et enfouit son visage dans son cou.

— Merci Paul, c’est la plus belle journée de ma vie.

— Même si c’est exagéré, c’est gentil de le dire.

— Non c’est vrai, c’est la plus belle depuis que Maman est morte… Je voudrais rester toujours comme cela.

— Tu me vois aller demain en clientèle avec un grand garçon tout nu accroché au cou ? Imagine la scène : « Bonjour Messieurs je viens vous présenter notre nouvelle gamme de produits, veuillez m’excuser, je ne peux vous donner de carte de visite, elles sont dans la poche intérieure de mon veston… »

Paul sent Jimmy tressauter de rire contre son ventre.

— J’aime bien quand tu me fais rire.

Puis soudain sérieux, câlin et à voix très basse :

— Je pourrai revenir ?

— Tu en as envie, bonhomme ?

— Oh oui !

— Aimerais-tu que je m’occupe de toi ?

Jimmy ne peut pas répondre, il a une grosse boule dans la gorge. Il fait juste oui de la tête contre la joue de l’homme, il respire profondément pour se contrôler mais ne peut empêcher un sanglot.

— Oh là là, il était temps que l’on se rencontre, n’est-ce pas bonhomme ? Calme-toi, nous sommes forts maintenant, tous les deux ensemble. Il n’y a rien de plus fort que deux blessés qui s’épaulent.

Paul frotte le dos dénudé du garçon et le berce doucement. Jimmy s’apaise et resserre son étreinte.

— Tu commences à être lourd, je vais te reposer…

— Masse-moi encore un peu le dos s’il te plaît, j’aime bien.

Paul de ses larges mains réchauffe le garçon puis rapidement le massage se fait caresse, les paumes quittent la peau douce, les doigts se font légers, ils courent sur la colonne vertébrale, les côtes, les reins. Jimmy frissonne. Des images se bousculent dans sa tête, les caresses de cette nuit, la chaleur du corps collé au sien, la masse souple que son bras a écrasé dans le manège. Jimmy respire fort à l’oreille de l’homme et frotte son sexe contre le ventre dur. Il geint quand les doigts descendent sur ses fesses puis courent dans sa raie largement offerte. Leurs joues glissent, leurs bouches se trouvent. Jimmy reçoit son premier baiser d’amour. Il le prolonge autant que l’homme le désire, en provoque un second et c’est les bouches soudées que Paul l’emporte dans la chambre.

Jimmy est étendu sur le dos, encore ébloui. Il se sent heureux, content de lui. Cette nuit il avait trop de sentiments contradictoires, la honte, la colère, la peur, le désir. Il s’était laissé ballotter, entraîner comme un jouet passif, trop impressionné par la nouveauté et l’inquiétante carrure de l’Homme. Il n’avait pas osé rendre la moindre caresse. Tout à l’heure quand Paul l’avait déposé sur le lit, il n’avait plus aucun de ces sentiments, uniquement l’envie de tout partager avec lui.

Cela avait bien curieusement commencé. Paul toujours vêtu de son pardessus, s’était penché sur lui pour lui prodiguer les plus délicate caresses. Il s’occupait avant tout de Jimmy, de son plaisir, semblant négliger le sien. Les vêtements ne tombèrent que pièce par pièce et peut-être ne se serait-il pas entièrement dévêtu si Jimmy n’avait débouclé la ceinture. Quand Paul enfin nu, s’agenouilla au-dessus de lui, il saisit sans hésitation la verge tendue et se redressa pour prendre ses lèvres. Paul n’était pas beau au sens académique du terme, Jimmy ne s’en rendait même pas compte mais Paul était fort et Jimmy le savait et il était fier que Paul l’ait choisi. Dans les jeux qui suivirent, Paul s’amusa de voir comment Jimmy s’affirmait, comment il se soustrayait parfois à ses caresses pour mieux distribuer les siennes. Il faisait preuve d’un sens inné de l’amour et c’est Jimmy qui, alors que Paul était sur le dos et après avoir soufflé « J’ai une idée », se plaça de lui même tête-bêche et emboucha d’autorité le sexe de l’homme. Ils vinrent ainsi, presque ensemble, le garçon gavé de caresses buccales, l’homme exaspéré de plaisir.

Paul brise le charme, l’ambiance douillette dans laquelle ils baignent.

— Il faut vraiment que je te ramène, il est tard et tu dois avoir école demain, je suppose. Peut-être as-tu encore des devoirs à faire ?

Jimmy acquiesce, il ne veut pas mentir à Paul. Ce ne sont pas les devoirs qui l’inquiètent, il fera ceux pour le matin et la rédac’ le midi pendant la récrée, ça ne sera pas terrible, mais il n’y aura pas de zéro sur son carnet pour l'éducateur. Il se fait la promesse de travailler encore plus, de tout faire pour ne pas retourner en foyer, pour continuer à voir Paul. Non ce qui l’angoisse, c’est de se retrouver devant son père, d’affronter son regard, de reprendre sa vie en faisant comme si rien ne s’était passé. Il a été un homme pendant leurs ébats, il redevient soudainement un petit garçon qui cherche la protection de Paul.

— S’il-te-plaît, garde-moi avec toi.

— Je ne peux pas Jimmy, je ne peux pas et je n’en ai pas le droit.

— Même si mon père est d’accord ?

— Même s’il est d’accord ! Allons, tu sais bien que tu es suivi par un éducateur, on n’a pas le droit de faire de vagues, ni toi ni moi.

— On se revoit quand alors ?

— Samedi prochain, j’irai te chercher.

— Pas avant ? 

Une semaine, cela vaut un an quand on en a quinze et qu'on découvre qu'on est amoureux.

— Je pourrais venir mercredi en métro, j’ai ma carte.

— Non mon Jimmy, excuse-moi mais je préfère que tu ne viennes pas trop souvent. Il faut apprendre à être prudent.

Jimmy n’a pas entendu ces derniers mots, Jimmy est déçu, Jimmy boude.

— C’est à cause du garçon de la photo ?

— Indirectement, oui.

Jimmy ressent une vilaine petite morsure. Il laisse tomber avec tout le dépit qu’il peut :

— C’est ton copain ?

— Non Jimmy, c’est mon fils. Allez, on s’habille maintenant. Je te raccompagne et je monte avec toi. J’ai besoin de mettre des choses au point avec ton père, si tu vois ce que je veux dire. Ça te va ?

Jimmy est amer, il croit comprendre : ce studio minuscule, austère et dépouillé, Paul doit avoir une autre vie autre part, une autre vie avec un appartement, une femme et des enfants, une autre vie dont il se sent exclu. Il est debout, face à la photo.

— Il en a de la chance de t’avoir pour père.

— Peut-être, je ne sais pas. Cela fait dix ans que je ne l’ai pas vu.

— Vous êtes fâchés ? C’est pour ça qu’il te demande pardon ?

Jimmy rougit en avouant son indiscrétion. L’homme ne s’offusque pas.

— C’est une trop longue histoire pour que je te la raconte ce soir. Disons qu’il me demande pardon parce qu’il a menti quand il avait sept ans ou plutôt qu’il a répété ce que mon ex lui a demandé de dire. Depuis je n’ai plus le droit de le voir.

— Ben dis donc, il a de la mémoire pour te demander pardon dix ans plus tard !

— C’est que cela m’a coûté cher, très très cher.

Un voile de tristesse est passé dans la voix de Paul puis tout de suite après, d’un ton enjoué et après avoir claqué une petite fesse :

— Va remettre ton slip, petit curieux. 

Jimmy n’avait presque rien dit dans la voiture, la boule dans son ventre grossissait alors qu’ils approchaient de son quartier. Il écoutait en hochant parfois la tête, les conseils de Paul pour qu’ils se revoient sans problèmes et ce qu’ils allaient dire au père de Jimmy. Ils sont maintenant devant la porte. Jimmy sort ses clefs. Il se retourne vers Paul, appuie son front sur la poitrine de l’homme, y puise du courage. Des moments qui vont suivre dépendent leur avenir. Jimmy ouvre la porte.

L’air est empuanti par l’odeur de mégots froids. À la table de la cuisine, dans la lumière crue d’une ampoule nue, le père de Jimmy semble prostré devant des bières vides. Il n’est pas rasé et porte le même costume que la veille. Il semble soulagé en voyant apparaître l’homme et le garçon. Paul s’éclaircit la voix. Tout ce qu’ils avaient décidé dans la voiture s’envole, il ne peut pas feindre.

— On a fait les cons hier soir, j’espère que tu t’en rends compte.

Le regard du Père s’affole. Il demande à Jimmy d’aller dans sa chambre. Paul le retient par l’épaule. La tension monte. Les yeux du Père vont de l’un à l’autre, il commence à comprendre.

— Merde, tu ne lui as pas dit quand même ! T’as pas été raconter que j’étais d’accord !

— On est deux salauds et Jimmy devait le savoir. J’ai cru que ce n’était pas la première fois et j’ai joué les fumiers en acceptant.

— Tu pouvais pas fermer ta gueule et tirer ton coup !

— Tu ne sauras jamais ce qui s’est passé cette nuit, mais c’est la première et dernière fois que tu proposes ton sale marché. Jimmy est sous ma protection maintenant.

Par défi plus qu’il ne le pense vraiment, le Père fait une petite moue qui signifie « On verra ». Jimmy sent la main trembler sur son épaule. Il lève les yeux vers le visage de Paul. C’est un bloc de cire aux mâchoires serrées.

— Je fais encore ce que je veux avec mon fils.

C’est une bêtise de dire cela, la réaction d’un homme qui ne veut pas perdre la face, qui veut avoir le dernier mot. En deux pas Paul est sur lui. Il l’attrape par le col du veston et l’étrangle. Le père jette sa main en arrière, vers la table, à la recherche du couteau qui s’y trouve. Jimmy bondit pour l’écarter mais Paul aussi a vu le geste. Déjà il a fait pivoter le père comme un pantin désarticulé avec une telle violence que les coutures craquent. Paul domine l’homme qui se soutient à peine, il a croisé par reflexe ses jambes pour prévenir un coup de genou. Il se penche sur le visage haineux.

— Plus jamais ça, tu m’entends, plus jamais ça. » La voix est basse, sifflée entre les dents. « Si jamais tu recommences, je te tue, t’as compris ? Je te tue ! Tu sais que j’ai passé six ans au placard pour rien mais je me fous d’y retourner plutôt que de laisser vivre une sale crevure. J’entre dans votre vie, alors fais gaffe, fais gaffe...

Le visage du père s’est décomposé, on ne peut lutter contre un homme qui a le regard si déterminé. Il s’effondre à genoux quand Paul le relâche. Jimmy a mal de voir son père ainsi, bafoué, humilié, pourtant c’est de Paul qu’il s’approche et prend la main. Le père est toujours agenouillé, il hoche la tête, le regard au sol.

— Aide-moi Paul, s’il te plaît, aide-nous Jimmy et moi. J’en ai marre de cette vie de merde, j'ai honte de ce que je suis devenu. Je me suis bourré la gueule toute la journée pour oublier que je t'avais fourré Jimmy dans les pattes comme une vulgaire marchandise.

— Je vais aider Jimmy et je t’aiderais aussi… si tu fais ce qu’il faut.

Le père se relève péniblement, vidé et s’assoit sur une chaise. Le temps s’éternise. Paul se penche et murmure :

— Viens Jimmy, laissons le. Montre moi tes devoirs pour demain.

Paul est assis devant un bureau bancal et défraîchi. Devant ses yeux, les lignes des exercices de math dansent et se confondent. Il lui faut du temps pour se calmer. Ses mains tremblent encore. Jimmy les prend dans les siennes.

— J’ai eu peur ! Tu aurais vraiment pu le tuer ?

— L’important c’est qu’il l’a cru. Au poker, il faut savoir bluffer.

Fin


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