L'âme-frère

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Numéro 4

Texte d'archive:


Archivé de: Lettres d'hommes – Numéro 4
Date de parution originale: 1989

Date de publication/archivage: 2015-01-13

Auteur: anonyme
Titre: L'âme-frère
Rubrique: Coups de cœur

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Ce texte a été lu 6053 fois depuis sa publication (* ou depuis juin 2013 si le texte a été publié antérieurement)

Vincent a cinquante-cinq ans et moi cinquante. Nous vivons ensemble depuis maintenant vingt ans. Si je me décide à apporter mon témoignage à Lettres d’Hommes, que j’apprécie au plus haut point, c’est pour m’élever contre l’idée que les homosexuels vieillissent mal ou ont peur de vieillir. En effet, plus ça va et plus les pédés ont peur de l’âge, des flétrissures du temps, des rides et des bourrelets. En ce sens, ils se mettent à ressembler à ces femmes qu’ils haïssent tant. Comme Samson pour ses cheveux, on dirait que seule leur jeunesse leur permet d’avoir de la force. La jeunesse passée, ils se laissent happer par toutes les incertitudes et ils en viennent même à se demander s’ils existent.

J'ai entendu, l’autre soir, un adorable pédé de vingt-deux ans se lamenter sur son âge et pleurer déjà sur ses années perdues. C’est la goutte d’eau qui a fait déborder le vase. Je l’ai invité à prendre un verre chez nous. Il a accepté d’un air vicieux qui a horriblement enlaidi sa jolie gueule de beau blond.

Je savais ce qu’il pensait. Il pensait que nous étions assez vieux et assez frippés pour avoir envie de nous offrir un peu de sa jeunesse. Il pensait que nous avions des fantasmes de jeunes culs bien frais en réserve et que, par moments, nous avions besoin de les assouvir. Il pensait même qu’on allait le payer pour ça. Mais, Vincent et moi n’avons jamais aimé ni les petites putes ni les petits garçons. Nous l’avons confortablement installé dans notre salon. Nous avons mis un fond musical. Nous lui avons servi un petit alcool de poire et nous avons commencé à le questionner sur lui, sa vie, ses joies, ses peines. Pensant toujours qu’on était de vrais ringards en quête de partouze, il a répondu le plus évasivement du monde, en essayant de nous provoquer par des poses alanguies, des regards langoureux, des sourires aguicheurs. Alors, prenant la mouche, je lui ai raconté notre histoire. L’histoire qui nous a liés, Vincent et moi, à une époque où l’homosexualité n’était pas admise. Je lui ai raconté tout le mépris qu’il avait fallu affronter pour défendre notre amour. Nous n’étions ni beaux ni moches, mais nous nous aimions. Nous n’étions ni fiers ni honteux de nos bites et de nos couilles, mais nous les aimions. Nous aimions faire l’amour ensemble, nous endormir dans le même lit, dans les bras l’un de l’autre. Nous aimions nous réveiller le matin et nous retrouver, corps mêlés, verges en érection, lèvres chaudes. Nos orgasmes et nos plaisirs faisaient partie de notre vie.

Tout n'a pas toujours été rose. Comme tout le monde, nous avons connu des hauts et des bas, des disputes, des réconciliations, des retrouvailles. Mais rien jamais ne nous a vraiment séparés. Pas plus les joies que les peines ont eu raison de notre amour. Et le temps, non plus. Voilà ce que j’ai raconté à notre jeune homosexuel et j'ai même ajouté qu’il était doux de vieillir ensemble, de reconnaître ses propres rides dans celles de l’autre. De ne pas y mettre une valeur esthétique, mais une valeur sentimentale. J’aurais voulu ajouter bien d’autres choses encore, mais devant sa mine éteinte, presque consternée, j’ai compris que je l’ennuyais et qu’au fond il était déçu, qu’au lieu de m’écouter, il aurait préféré que je l’encule pendant que Vincent lui aurait sucé la queue. En le raccompagnant à la porte de notre appartement, j’ai su qu’il nous prenait pour des tarés, Vincent et moi.

Mais qu’importe, il a bien été obligé de se rendre compte qu’on ne l’avait pas touché et que malgré notre âge, on restait ferme sur nos positions morales. Je pense qu’un jour, forcément, celui lui servira.