L'amour, là, la mort

Drapeau-fr.svg Lettres Gay

LG123.jpg


Numéro 123

Texte d'archive:


Archivé de: Lettres Gay – Numéro 123
Date de parution originale: Avril 2003

Date de publication/archivage: 2017-08-29

Auteur: Patrice
Titre: L'amour, là, la mort
Rubrique: Nous deux

Note: Le magazine Lettres Gay ayant disparu, nous archivons sur Gai-Éros des textes y ayant été publiés au fil des ans, à titre d'archive, notre but premier étant que la littérature homo-érotique se préserve au fil du temps. Si vous êtes l'auteur de ce texte ou si vous détenez des droits légaux sur ce texte, veuillez communiquer avec nous sans délais.

Ce texte a été lu 2310 fois depuis sa publication (* ou depuis juin 2013 si le texte a été publié antérieurement)


Il y a cinq ans disparaissait Péguy. Drôle de prénom, direz-vous, hommage à Charles, l’écrivain ? Non, Péguy n’aimait pas son prénom et voulait toujours qu’on l’appelle par son patronyme.

Il y a un peu plus de sept ans, j’ai rencontré Péguy sur une aire de drague parisienne, aujourd’hui disparue, celle des quais d’Austerlitz. J’avais trente-cinq ans, avec déjà une vie affective et sexuelle bien remplie. Le sexe, oui, j’aimais ça, et il me le rendait bien. L’affect aussi. Le coup de foudre partagé, j’avais déjà connu plusieurs fois. Ce soir-là, j’avais les couilles pleines et personne dans ma vie. Austerlitz, c’était pratique, j’habitais à cinq cents mètres. Moi, j’étais un beau jeune homme séduisant, brun, yeux verts, bouc, mince, musclé sec comme on dit aujourd’hui, surtout grâce à la natation que je pratique toujours assidûment. Ça vous fait sourire ? Moi aussi, figurez-vous ; à chacun sa fierté, son orgueil, voire sa vanité.

J’avais une folle envie de me dégorger, d’étreintes un peu violentes, de rapports un peu SM dans la pénombre glauque des bords de Seine. J’avais passé mon blouson de cuir, mes rangers, mon vieux treillis. Il s’agissait de ne pas faire ringard, d’être à la hauteur de mes fantasmes. Et puis, à Austerlitz, on pouvait très vite se dégueulasser, plus loin, dans les sablières. C’était en mars, il faisait humide, frisquet. Cette nuit-là, rien de rien, rien on tout cas qui soit à la hauteur des espérances que ma bite nourrissait : pas de grand cuir balèze, pas de beau mâle ténébreux et vicelard. La folle équipée érotique tournait en eau de boudin: je me voyais déjà me taper une petite branlette avant de m’endormir...

J’allais rentrer at home. Et puis, adossé au bas de l’escalier du pont Nationale, j’ai vu la silhouette d’un gars. Je suis passé devant, il y a eu un bref échange de regards, j’ai grimpé les marches, et, que s’est-il passé dans ma tête ? je suis redescendu, et j’ai dit à Péguy : "Tu me plais bien, tu viens chez moi ?" Ça l’a scié ! Il m’a répondu : "Ben, t’es un rapide, toi !" Depuis, j’essaie de comprendre par quelle subtile alchimie on s’est choisis, lui et moi, à ce moment-là, alors qu’on n’y voyait quand même pas grand-chose.

Je vais avoir du mal à décrire Péguy. Péguy n’avait rien d’exceptionnel. À peu près ma taille, 1m80, mince, pas très musclé, des cheveux bruns en pétard, des yeux marron, bêtement marron, rien qui ne laisse transpirer l’odeur du vice et de la fornication. Un gars banal, en quelque sorte, habillé banalement. Je crois que ce qui m’a plu, sans que je m’en rendisse compte, c’est sa virilité naturelle, sans la moindre trace de l’affectation des pédés qui se la joue grave. Péguy aurait pu passer pour hétéro, non pas un héros pour pédé genre militaire, non, un hétéro banal, avec sa petite famille, dans un pavillon de banlieue.

Je l’ai ramené chez moi, et nous avons fait ce que nous avions à faire : on a baisé. Et ce ne fut pas l’étreinte inoubliable. À tel point que j’ai même tout oublié. Péguy ne possédait pas de rares perversions, de particuliers fétichismes. Tout ce dont je me rappelle, c’est qu’on a commencé sur mon canapé, qu’on a fini sur mon lit, qu’il n’y a eu aucune pénétration anale, et qu’il n’est même pas resté dormir. Mais il m’a laissé ses coordonnées.

J’ai dû le rappeler au moins trois semaines plus tard. Un travail psy souterrain avait dû s’opérer dans ma tête. Nous nous sommes revus, nous nous sommes aimés à nouveau, avec plus de douceur, plus de naturel. Péguy était viril, mais tendre, très masculin, sachant s’offrir sans honte, sans en faire des tonnes. Péguy n’avait pas une bite extraordinaire, pas plus que la mienne, mais il savait s’en servir avec générosité et désir.

J’ai aimé la sucer, la cajoler, lui prodiguer mille et une caresses. J’ai beaucoup aimé frotter mon corps contre son corps chaud et moite, j’ai pris du plaisir à lui lécher l’anus. J’ai apprécié ses réactions, ses gémissements. Décidément, il n’y avait rien d’affecté chez lui, même en amour. Que du naturellement vrai, même lorsque je l’ai pris, doucement, tendrement, sous la couette, collé contre son dos, ma main empoignant son membre dur et luisant de mouille.

Mais Dieu, comme cet accouplement sensuel n’avait rien à voir avec la manière un peu violente dont je baisais habituellement, pas de godes, pas de pinces à tétons, pas d’ordres, pas de mots grossiers. Nous nous sommes revus ainsi, de loin en loin, avec beaucoup de plaisir, mais aucun de nous deux n’est tombé amoureux. Nous avions chacun notre vie, d’ailleurs, nous en parlions très peu, même lorsqu’il nous arrivait d’aller dîner à Chinatown, dans le Treizième, de concombres de mer.

Un jour, au téléphone, Péguy m’a annoncé qu’il avait rencontré quelqu’un, qu’il allait probablement vivre avec. Par la suite, je les ai vus tous les deux. L’autre, je l’ai détesté. Nos relations ont cessé. J’ai oublié Péguy.

Près de deux ans plus tard, j’ai fait un rêve étrange ou Péguy tenait le rôle principal. C’était à la fois poignant, triste, et terriblement sensuel. Quand je me suis réveillé, fait très rare, j’avais joui. Alors, tout ce dont je n’avais pas voulu me rendre compte m’a sauté à la gueule : Péguy était MON homme idéal, celui avec qui j’aurais dû faire ma vie, celui avec qui j’aurais pu être heureux, sans histoire, l’homme que j’aurais pu rendre heureux, simplement. J’en ai pleuré, c’était trop con, tout cet aveuglement. Quelques jours plus tard, j’ai envoyé des petites annonces à tous les magazines et gratuits gay. Un jour, j’ai reçu une lettre de Péguy : c’était son mec qui était tombé sur l’annonce, justement dans Lettres Gay.

Nous nous sommes revus, chez moi. Nous sommes allés dîner à notre restaurant de Chinatown. Nous sommes revenus chez moi, et là... que dire d’autre, sinon que nous nous sommes follement aimés, affamés l’un l’autre de l’un et de l’autre. Lui et son mec, c’était une affaire qui se terminait. Bien sûr, Péguy a eu beaucoup de mal à admettre mon enflammement pour sa personne si longtemps après.

Il a fallu que j’explique, que je lui parle de mon rêve, afin de bien lui faire admettre qu’il était peut-être l’homme d’une vie, de ma vie. Ça aussi, ça peut paraître ridicule, mais après l’amour, après l’embrasement des corps, après le septième ciel, nous avons dansé un slow, étroitement enlacés, à poil au milieu du salon. J’ai eu le sentiment que mon bonheur était là, qu’il frappait enfin à ma porte, un bonheur serein, calme, sans imprécations, sans pinces à nichons, sans backroom. Péguy était déjà malade. Péguy le savait. Moi pas. Après avoir cru, lui aussi, que tout était encore possible, Péguy s’est reclus. Puis Péguy est mort. Je n’étais pas à ses funérailles. L’autre, son mec, est devenu le veuf officiel.

Aujourd'hui, je vis avec un garçon qui a beaucoup de Péguy, mais qui est aussi très différent. Nous sommes heureux ensemble. Le ciel au-dessus de nos têtes est serein. Mon deuil est depuis longtemps terminé. Je n’ai pas de photo de Péguy. J’ai du mal à me rappeler ses traits avec précision. Je crois qu’il est temps d’aller visiter la tombe de Péguy, quelque part dans son petit village, au sud de Paris.

Patrice, plus d’âge.