L'amour au temps du Rococo


L'amour au temps du Rococo
Texte paru le 2012-04-12 par M. de Bagatelle   Drapeau-qc.svg
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  • Vol. 3, no. 2
  • Date : Mai-Juin 1996
  • Rubrique : Les gais dessous de l'histoire
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Alexandre Antoine Louis marquis de la Rocque contemplait attentivement le reflet de sa personne dans les miroirs de son cabinet de toilette. Ce dernier coup d’oeil avant de se rendre au bal devenait un exercice indispensable pour vérifier l'effet qu’il désirait produire : les cheveux coiffés en catogan, abondants, poudrés, pommadés et ramassés en longues boucles sur la nuque par un ruban de velours noir; le justaucorps de satin gris perle brodé de fleurs en brillants; la veste brodée et rebrodée de fleurs multicolores; la culotte seyante également gris perle; les bas de soie blancs moulant parfaitement le galbe des jambes, enfin les souliers de chevreau noir aux talons rouges et aux boucles de diamants. Tout cela suscita son approbation admirative. De ses mains blanches presque recouvertes de superbes manchettes de dentelles de Malines, il fit gonfler sa cravate fine et immaculée d’où pointait une petite épingle d’or à tête de rubis. Il vérifia une dernière fois si la mince couche de fard soulignait bien ses pommettes et donnait l’éclat désiré à son visage. Il esquissa son plus beau sourire. À ce moment son valet lui apporta sa tabatière d’or, qu’il glissa lui-même dans une de ses vastes poches, lui présenta son tricorne, qu’il placerait sous son bras pour ne pas écraser sa coiffure, et sa canne-épée, indispensable.

Désinvolte, souriant, saluant ses amis au passage, leur glissant parfois un mot à l’oreille, le marquis allait d’un pas glissant à travers la foule élégante et joyeuse qui envahissait la Galerie des glaces, illuminée de milliers de bougies qui multipliaient de leurs flammes les dorures, les marbres, les cristaux, les parures, les brocards, les satins, les velours multicolores ainsi que les gens venus voir et être vus des invités au bal du Roi et surtout être distingués par ce dernier. Pour un fin observateur, le marquis semblait plutôt chercher quelqu’un. Il s’arrêta dans l'embrasure d'une fenêtre et de là poursuivit patiemment sa recherche du regard. Enfin, l’objet de sa quête apparut : le jeune et joli vicomte Charles de Montbrun. Du pommeau de sa canne, le marquis lui effleura l’épaule et le jeune homme tourna la tête, sourit et s’approcha. Seize ans, beau comme les amours dans son habit de velours rouge brodé d’argent, le coeur du marquis se mit à battre si fort qu’il en ressentit une vive douleur à la fois inquiétante et douce.

— Venez, cher vicomte! Quittez cette cohue!

Il obéit de bonne grâce, heureux d’avoir rencontré un ami de sa famille. Pressés par la foule l’un contre l’autre, le marquis l’entraîna plus avant dans l’embrasure de la fenêtre.

— Cher marquis, comme je suis heureux de vous voir. Me voilà tout fin seul, car je crois que mon frère est à la poursuite d’une bonne fortune. Désirez-vous connaître son nom?

— Madame de C...

— Comment avez-vous deviné?

— Je les ai vus s’éloigner discrètement vers les jardins où ils trouveront sans peine un bosquet pour consommer, disons leur idylle. Mais peut-on être discret à Versailles?

— Je compte sur vous pour garder le silence.

Le marquis déposa son index sur ses lèvres et sourit.

— Puis-je...

— Absolument vicomte. D’autres que moi se chargeront de répandre la bonne fortune de votre frère.

Cependant leur conversation fut interrompue par un bruissement de voix, de robes et de pas bientôt couvert par une voix de stentor annonçant : « Messieurs, le Roi ». Louis XV, toujours jeune et royal malgré ses cinquante ans, apparut suivi de ses familiers parmi lesquels on ne pouvait que distinguer Madame de Pompadour, déjà affaiblie par la maladie qui devait bientôt l’emporter. La foule se fendit pour livrer passage au Roi et une vague de révérences marqua son passage d’une extrémité à l’autre de la Galerie des glaces. Au moment de leur révérence, le marquis profita de cette diversion et saisit la main du jeune vicomte tout étonné de ce geste, mais qui ne fit rien pour se libérer de cette emprise. Le Roi ouvrit le bal avec une des duchesses. Tous les regards étaient tournés vers l’élue et la musique jouant une gavotte couvrait les rares chuchotements.

— Monsieur, souffla le vicomte, pourquoi ce geste...

— L’émotion...

— D’assister à l’entrée du Roi, je ne peux y croire.

— Vous faites bien. Mais retirons-nous.

Et sans laisser au jeune homme le temps de se reconnaître, le marquis l’entraîna derrière la foule vers la sortie. Le vicomte était si pâle, que les rares témoins indifférents qui les virent passer crurent qu'il ressentait un malaise. Bouleversé et sur le point de vraiment défaillir, le vicomte n'offrit aucune résistance pour éviter un éclat et, finalement, reprit ses esprits dans la voiture de son ravisseur qui roulait à fond de train dans la nuit.

— Monsieur, expliquez-vous?

— Vous me sembliez las et sur le point de perdre conscience. Cette foule, ces lourds parfums, cette chaleur étouffante. Je vous ai évité un mauvais pas. Vous devriez m’en remercier.

— Mais...

— Oui, je vous comprends, le Roi, le bal. Vous en verrez d’autres. Ne vous alarmez pas.

Le vicomte bouche bée se tut un moment. Il sentit sur sa main déposée sur le siège une caresse, puis une pression.

— Vous dormez vicomte.

— Que voulez-vous de moi?

— Mais ce que vous me donnerez.

Lentement, le vicomte retrouva ses esprits et regarda attentivement son voisin. Pourquoi une telle inquiétude? Ne le connaissait-il pas depuis des années? Le marquis était souvent invité au château de ses parents. Lors des chasses à courre, organisées par son père et auxquelles dès l'âge de 10 ans il participait, il avait toujours admiré cet homme, excellent cavalier et bon fusil.

Le marquis s’était toujours intéressé à sa personne, lui prodiguant conseils et encouragements; il lui avait même offert un superbe fusil de chasse lors de son dernier anniversaire. Le soir, au coin du feu, à toute l’assemblée réunie, lasse des fatigues de la journée et repue d’un excellent souper, le marquis racontait ses aventures de chasse, de guerre, ses rencontres dans les salons et ses découvertes lors de ses voyages. On commentait, riait, argumentait et philosophait jusqu'à tard dans la nuit. Il se remémorait sa fascination pour cet homme, son modèle, son héros...

— Vous me décevez, marquis.

— Comment cela? En vous manifestant mon affection?

— C’est une infamie, monsieur.

Toutefois le ton du jeune vicomte demeurait calme et posé. Un doute l’assaillait.

— Je dois vous avouer mes craintes, mes réticences, ajouta-t-il dans un murmure.

Le marquis lui saisit doucement la main et la porta à ses lèvres :

— Je vous aime, monsieur le vicomte. Charles... devrais-je dire...

— Mais je ne suis pas une femme... pour que vous vous conduisiez ainsi, lança-t-il en retirant cette fois sa main.

— Alors, je me dois de vous faire découvrir d’autres facettes de l’amour qui ne mettront nullement votre virilité en péril. Bien au contraire. Ce sera une révélation, une transfiguration.

— Vous blasphémez. Nous risquons la Bastille, le bûcher...

— Diable, mon cher Charles! Trêves de billevesées. Soyez philosophe et laissez-moi vous enseigner les préceptes de l'amour grec. Ne dites rien de regrettable. Laissez-vous convaincre et ne perdez pas confiance en moi, car je sais que vous avez de l’amitié pour moi. C’est ce qui m’a décidé ce soir à vous dévoiler mon secret. Notre secret. Ah! nous voilà arrivés!

— Où sommes-nous?

— À Meudon. Venez découvrir la petite folie que j’ai fait construire.

Charles se mordit les lèvres de dépit. Incapable d’argumenter, il décida de rester calme, après tout le marquis ne désirait certainement pas sa mort.

Un valet de pied ouvrit la portière. Le marquis descendit lestement de la voiture et d'un geste il fit découvrir à Charles une jolie maison de pierre de taille dont les trois grandes fenêtres de la façade brillaient d’un doux éclairage doré. Le faîte de cette façade était couronné de sculptures allégoriques représentant les différentes étapes de la conquête amoureuse : la rencontre, l’hésitation, l’aveu et le premier baiser. Charles ne put cacher son étonnement admiratif, tant cette petite maison resplendissait de calme et de beauté au milieu d’un vaste jardin à l’anglaise.

— Je savais que votre goût saurait apprécier le mien. Entrons.

Après que l’unique valet eut conduit son maître et son invité dans un exquis petit salon blanc et or et tiré les tentures, il se retira pour ne plus reparaître. Allant au devant de la pensée du jeune vicomte, le marquis expliqua :

— Mes gens ne nous importuneront plus. Le cocher qui nous a conduit ici est à mon service depuis toujours. Quant au valet, il est muet et ne sait pas écrire. Donc pas de témoins gênants.

Sur ce, il sourit divinement. Rassuré le vicomte s’assit dans un fauteuil que lui présenta son hôte.

— Toutes ses émotions m’ont donné soif. Pas vous? J’ai à vous faire goûter un vin de Tokay, un peu à l’image de ses lieux et dont vous serez enchanté. Et si la faim s’éveille en vous, voici un médianoche auquel nous ne saurions résister.

D’un geste précis et leste, le marquis souleva le couvercle d’argent d’un réchaud sur le plateau duquel reposait un poulet des plus appétissants.

— Servons-nous, buvons et causons...

À seize ans, on oublie facilement ses malheurs face aux bonnes choses et que l’on est pourvu d’un bel appétit. Aussi, Charles, confiant dans le pouvoir de sa jeunesse et de sa force, fit honneur aux mets et au vin tout en se disant qu’il pourrait partir lorsqu'il le désirerait et que malgré ses idées étranges sur l’amour, le marquis était un gentilhomme.

— Ah, cher vicomte, j’oubliais de vous dire que mon cocher est en ce moment chez votre frère où il remet à son majordome un mot de moi expliquant votre disparition temporaire, car vous êtes en ma compagnie préférant - là Charles s’inquiéta - vous reposer dans ma maison de campagne, puisque demain je vous ai invité à la chasse -Charles soupira de soulagement -. Vous n’alliez tout de même pas croire que j’écrirais des bêtises?

— Nullement monsieur.

— Tenez, appelez-moi Alexandre et permettez que je vous appelle Charles. Cela raccourcira, comment dirais-je, les pourparlers avant votre reddition. Avec les honneurs de la guerre, il va de soi.

Charles ne put s’empêcher de sourire. La réputation de fin causeur et d’homme d’esprit du marquis n’était pas surfaite.

— J’y consens, Alexandre.

— Alors Charles, laissez-moi remplir votre verre qui me semble bien triste et buvons.

Ce qu’il firent.

Alexandre s'aperçut que le regard de Charles fixait un buste posé sur le manteau de la cheminée.

— Savez-vous qui représente ce buste de marbre?

— J’avoue mon ignorance.

— Il s’agit d’Antinoüs. Un de mes amis qui s’intéresse aux antiquités l’a découvert chez un marchand de curiosités à Rome et m’en a fait cadeau.

— Ah!

— Oui. Antinoüs : l’amant, grec dois-je le préciser, de l’empereur Hadrien.

Charles rougit.

— Mais que vous apprennent donc les bons Pères jésuites? Qu’Hadrien était un philosophe et un sage? Je l’admets volontiers. Mais il était également un homme de passions. Avez-vous un confesseur jésuite?

— Non. C’est le curé de la paroisse.

— Quel malheur! Un jésuite, comment dit-on, saurait trouver des accommodements avec le ciel. Il vous serait d’un grand secours pour que vous retrouviez tout la sérénité de l’âme qui sied si bien à votre âge et à votre figure. D’ailleurs, ne trouvez-vous pas qu'il existe entre ce chef d’oeuvre et vous une ressemblance tout à fait étonnante. En somme, j’ose désormais croire que vous en êtes la réincarnation.

Charles baissa la tête et d’un geste machinal dégagea son cou de l’étreinte de sa cravate. Le vin, les mets et la tournure de la conversation commençaient à troubler ses esprits.

— Prenez vos aises. Ne vous gênez pas.

Alexandre étendit ses jambes. Son pied s’appuya fermement sur le côté du soulier de Charles qui n’osa bouger. Ce dernier vit alors la main d’Alexandre lentement descendre vers son pénis qu’il caressa doucement. Charles sentait le pied d’Alexandre remonter le long de sa jambe, insistant. Il sentit son pénis durcir et se mit à trembler. Il ferma les yeux. Le vin l’étourdissait. Il devina alors qu’Alexandre était debout près de lui, qu’une main retirait le verre de sa main, que des bras le soulevaient, qu’une haleine chaude et un parfum lourd se collaient à son visage, que des lèvres légères comme des papillons voletaient autour de son visage et s’y posaient légèrement et se multipliaient en délicats baisers, exploraient son front, s’arrêtaient sur ses paupières comme sur des pétales de fleurs, effleuraient son nez et enfin comme pour se rassasier s’écrasaient sur sa bouche. Charles se sentit défaillir, mais des bras solides l’enserraient toujours, le soulevaient et le portaient ailleurs. Il n’osait ouvrir les yeux, car déjà des larmes brûlantes les envahissaient. Son coeur battait très fort. Il se sentit soudain heureux et s’abandonna au pouvoir de cet homme qui l’avait toujours fasciné. Il tenta de crier : Alexandre, mais il ne put proférer un son. Alors de ses bras, Charles serra du plus fort qu’il put les épaules d’Alexandre et lui rendit frénétiquement ses baisers. Alexandre cherchait à contenir son émoi. Enfin, il baisait ce bel adonis tant désiré.

II le déposa délicatement sur le lit. Lentement il se dévêtit dans un bruissement de satin que Charles percevait, inquiet mais prêt à tout découvrir. Ensuite, Alexandre avec douceur dévêtit le corps de Charles. Toujours les yeux clos, Charles se laissait balancer au rythme de tous ces mouvements qui libéraient son corps de ses entraves. Une fois nus dans la chaleur duveteuse du grand lit, Alexandre se coucha sur le corps frémissant de Charles qui ouvrit enfin les yeux, étonné de ces multiples sensations qui l’envahissaient, surpris de voir le visage de l’autre si près du sien :

— Embrasse-moi. murmura-t-il.

— Tu n’as plus peur?

— Non.

Alexandre lui fit cadeau de ses plus tendres, de ses plus lourds et de ses plus gourmands baisers.

— Laisse-moi t’apprendre les caresses qui apportent le bonheur.

— Oui.

— Imite chacun de mes gestes, doucement, légèrement comme le souffle du zéphyr. Plus tard, plus tard, nous serons plus fougueux.

— Oui.

— Je te dévoilerai tous les secrets de l’amour défendu, parce qu’il est merveilleux.

Charles ne put répondre et versait des larmes de joie.

— Apprends à contrôler le plaisir. Sois le maître de tes sens.

Ainsi, pendant de longues minutes, ils se livrèrent à toutes les caresses, à toutes les tendresses, puis, graduellement Alexandre explora plus en détail le corps si mince, si frêle, mais pourtant solide de son amant. Sa langue parcourait le visage, le cou, les épaules, la poitrine imberbe, le ventre si dur, contourna le pénis bien rigide qu’elle conservait pour d’autres plaisirs plus savants et plus rares, les cuisses fermes, les longues jambes, les pieds délicats. À chaque étape, une pause permettait à Charles de suivre, quoique maladroitement, le même itinéraire sur le corps d’Alexandre qui lui parut gigantesque. Puis, Alexandre retourna Charles sur le ventre et s’engagea dans la même exploration de son corps, des cheveux jusqu’aux talons. De nouveau, Alexandre retourna Charles sur le dos et s’attaqua à ce pénis qu’il convoitait, car il était long, fin et vibrant de pulsations qu’il se devait de maîtriser. Au milieu des éblouissements de son cerveau, Charles saisit la tête de son tourmenteur et enfouit ses mains tremblantes dans sa chevelure parfumée.

— Maintenant, monsieur le vicomte, je vais tenter une diversion et forcer l’entrée de votre château-fort.

D’autorité, Alexandre replia les genoux de Charles sur sa poitrine et fouilla de sa langue le bouton rose niché entre les collines rondes et blanches de ses fesses. Malgré les protestations vaines mais non moins convaincues de l'assiégé, l’assaillant poursuivait son travail de sape.

— Voilà, je vais enfoncer votre porte avec mon bélier et donner l’assaut final qui vous fera rendre votre place forte.

Dès les premiers assauts de l’attaquant, Charles ouvrit de grands yeux, car ils lui causèrent quelques douleurs et brûlures qui lui firent songer à la destruction ignée de Sodome et Gomhorre, et cela malgré toute la délicatesse qu’Alexandre prodiguait à ses attaques répétées pour ne pas le blesser. Cependant, le bélier enfonça finalement la porte et s’engouffra dans ses entrailles. Son cri de douleur, où se mêlaient la surprise et le plaisir inattendu envahissant son corps et accaparant son esprit qui s’efforçait follement d’en reconnaître toutes les subtilités, se confondit au cri du vainqueur. Alexandre pénétrait son jeune amant enfin sous sa coupe avec application, allant et venant, son pénis bien emprisonné dans cette chaude caverne de délices. De sa main imbibée de salive, il caressait, d’une main experte et légère pour ne rien précipiter, le pénis de Charles sur le point d’éclater. Il calculait chacun de ses gestes pour prolonger ces merveilleux moments d’intimité qui peut-être seraient les derniers. Il était heureux et voulait mourir par crainte de ne plus jouir de ces moments extrêmes rares. L’esprit, le coeur et le corps de Charles battaient à l'unisson des plaisirs si généreusement donnés, incapables de comprendre et de définir l’état de confus bien-être où il était plongé. Finalement, Alexandre, incapable de se contrôler davantage donna de puissants coups de reins et son pénis s’enfonça au plus profond de Charles : il éjacula dans un cri semblable à celui de la bête aux abois. Ébloui par le plaisir, Charles déchargea en hurlant, croyant que la mort le saisissait. Bientôt Alexandre se retira et se pencha sur le corps palpitant de Charles. Il lécha le sperme que Charles avait répandu sur sa poitrine, se coucha sur son corps d’où il entendait les pulsations d’un coeur en émoi et l’embrassa tendrement. Fou d’amour, il murmura un je t’aime dont la voix haletante de Charles se fit l’écho et tous deux s’enlacèrent en pleurant de joie.

Alexandre s’éveilla le premier. Il tourna la tête et vit Charles. Il sourit. Le jeune vicomte dormait sereinement. La beauté calme de ce visage contrastait avec sa chevelure aux boucles défaites. La poudre et la pommade répandues au cours de leurs ébats laissaient entrevoir de longues mèches blondes. Il se leva, se couvrit d’une robe de chambre de brocart noir et brodé de grandes chimères or et tira le cordon de la sonnette. Aussitôt, le valet gratta à la porte.

— Préparez deux bains chauds et de quoi manger, souffla-t-il.

Le valet s’esquiva. Alexandre se dirigea vers les fenêtres de la chambre et tira les rideaux pour laisser pénétrer la lumière. Puis, il se dirigea vers le lit.

— Monsieur le vicomte, murmura-t-il, réveillez-vous.

Charles finit par ouvrir les yeux, surpris de voir le marquis assis au pied du lit. Soudain, toutes les scènes de la nuit précédente surgirent dans sa mémoire et il rougit. Alors, il se retourna et enfouit son visage dans l’oreiller pour pleurer. Embarrassé, Alexandre ne savait que faire. Après quelques instants, voyant que Charles se calmait un peu, il osa poser sa main sur son épaule et la caressa doucement.

— Ne craignez rien, mon amour, je ne vous abandonnerai jamais. Je vous aime toujours.

— Est-ce vrai?

— Quel enfant vous faites!

Charles se retourna et du revers de la main, essuya ses yeux.

— Vous m’aimez vraiment? s’enquit-il.

— Oui, je vous aime. Et vous, vous ne regrettez rien?

— Si un peu.

— Je vous comprends et ne vous en tiens pas rigueur.

Charles s’assit dans le lit, sans ramener les draps sur sa poitrine. Alexandre voulut l’embrasser tant il était beau.

— Puis-je, monsieur, vous embrasser?

— Oui.

Et ils s’embrassèrent sur la bouche. Mais, Alexandre se retira de crainte de pousser plus avant et en souriant dit :

— J’ai fait préparer des bains pour nous rafraîchir. Après, nous mangerons et si le coeur vous en dit nous irons courir le cerf, tel que promis.

— J’accepte votre proposition, monsieur le marquis.

Charles adorait ce ton cérémonieux qui l’excitait par sa fausseté même. Ils se baignèrent avec l’aide du valet dont Charles finit par accepter la présence si discrète. Le valet s’en trouva flatté et se mit à son service avec promptitude. Une fois sortis du bain, il les coiffa avec art et sans poudre. Charles avait les cheveux abondants et blonds et Alexandre était pourvu d’une chevelure brune et soyeuse.

— J’ai pour vous une tenue de chasse complète qui vous siéra à ravir, annonça Alexandre.

Ils retournèrent dans la chambre à coucher où leurs vêtements étaient disposés sur des chaises: deux culottes de peau blanche et deux redingotes rouges. Charles fut surpris que tout lui allait parfaitement, même les bottes.

— Lors de mes visites chez votre père, mon valet que vous connaissez mieux maintenant s’est chargé, discrètement et sur mon ordre, de prendre les mesures de vos habits et de vos bottes.

— J’imagine, monsieur, que même le cheval que je monterai à l’instant est à ma mesure, répliqua Charles sur un ton ironique.

— Touché monsieur.

Et Alexandre lui fit la révérence. Ils se mirent à table.

Le valet et quelques chiens aguerris servirent de rabatteurs. Alexandre et Charles battirent la campagne alentour au galop sans succès. Le grand air et la course de leurs montures libérèrent cependant leurs pensées et toute leur attention se portaient sur le but de la chasse. Vers midi, ils s’arrêtèrent pour reposer leurs chiens et leurs chevaux. Pendant que le valet les gardait, les deux hommes s'éloignèrent à pas lents vers les bois.

— Je suis désolé de l’insuccès de notre chasse, avoua Alexandre

— Cet exercice m’a fait un grand bien, répondit Charles sans conviction.

Après quelques pas. Charles lui demanda :

— Alexandre, pourquoi avez-vous jeté votre dévolu sur moi?

— Parce que je vous aime!

— Mais, je ne comprends toujours pas...

— Avez-vous apprécié nos ébats amoureux?

Charles chercha une réponse qui mettrait en lumière scs états d’âme, mais ne trouva rien.

— J’ai cru que oui, reprit Alexandre.

— Les sens, la passion, voilà l’explication. Que vais-je devenir maintenant? Vous m’avez troublé et je crains les réactions de ma famille.

— Vous garderez le secret.

— Ma mère devinera. Et les gens se feront un plaisir de tout raconter.

— Quels gens?

— Il est impossible, monsieur, que l'on ne sache pas qui vous êtes!

— Cela se peut.

— Vous ne doutez de rien et ne croyez ni à Dieu ni à Diable!

Alexandre ne savait que répondre et regardait Charles marcher à ses côtés. Tout à coup, à grands coups de cravaches, il se mit à battre rageusement les arbustes et soudain il se retourna vers Alexandre pour le fouetter au visage. Mais Alexandre esquiva le coup et réussit d’un geste à saisir sa cravache.

— Vous m’avez déshonoré, monsieur, cria Charles.

— Calmez-vous, je vous prie, répliqua Alexandre avec autorité. Vous êtes un homme maintenant. Votre conduite hier était conforme à votre âge et vous avez accepté mes caresses. Cela vous ne pouvez le nier. Je vous protégerai contre tous et contre vous-même. Le temps arrangera les choses, vous finirez par accepter votre situation. Ne suis-je pas à vos yeux un exemple de réussite? N’ai-je point surmonté les préjugés et fait fi des bavardages?

Charles se jeta dans ses bras en pleurant :

— Alors protégez-moi, Alexandre. J'ai si peur.

Alexandre le serra très fort dans ses bras et réussit à l’apaiser. Il couvrait son visage de baisers, asséchant ses pleurs de ses lèvres. Charles y répondit et s'exclama :

— Alors, je deviendrai comme vous. Prenez-moi ici même, à l’instant.

Lentement, Charles enleva son tricorne, retira sa redingote et baissa sa culotte et son caleçon. Puis, écartant les jambes il se mit à se masturber. Alexandre s’agenouilla près de lui et se mit à lécher son pénis avec énergie.

— Baisse ta culotte, ordonna Charles.

Alexandre s’exécuta. Charles le retourna contre un arbre, lui retira sa veste, lui retroussa la chemise. Il humecta abondamment de salive son pénis bien rigide et commença à l'enfourcher avec vigueur. Alexandre retint ses cris de douleurs et accepta cet hommage où il perçut la rage et la vengeance. Charles, sans expérience, enfonça sa verge avec force. Surexcité, il éjacula presque aussitôt en poussant un cri. Alexandre ne bougea pas. Au bout de quelques minutes, Charles se retira et dit :

— À toi maintenant.

Alexandre se mit en position, mais il lui fit l’amour avec toute la douceur dont il était capable afin de calmer la colère de Charles. Il fit durer la pénétration le plus longtemps possible pour que tous deux jouissent pleinement. Enfin, il explosa et Charles parut enfin retrouver ses esprits. Ils se rhabillèrent en silence.

— Quittons ces lieux, dit Alexandre.

Les voyant sortir du bois, le valet vint à leur rencontre avec les chevaux et les chiens. Une fois en selle, Charles partit au galop et Alexandre eut du mal à le suivre. Il crut un instant qu’il s’enfuyait,

mais il se dirigeait vers sa maison. Alexandre ralentit l’élan de son cheval et le suivit de loin.

Lorsqu’il pénétra dans le salon, Charles y était déjà, debout un verre de vin dans chaque main.

— Comment vous sentez-vous, maintenant, s’enquit Alexandre?

— Beaucoup mieux. Buvons, monsieur, à notre alliance déjà scellée par deux fois.

Et Charles lui tendit un verre.

Ils burent en silence. Puis, Charles s’installa sur un canapé, étira ses jambes. Ses bottes, croisées l’une sur l’autre étaient recouvertes de poussière.

— Venez, je vous prie, vous asseoir près de moi.

Alexandre obéit. Charles mit son bras autour de son cou et lui baisa la joue.

— Je crois que je suis disposé à vous aimer comme vous l’entendez. Cela n’ira pas sans peine, je vous assure...

— Il faut gagner son bonheur, Charles. Croyez-vous que cela fut aisé pour moi? Ma soeur ne me parle plus, car elle seule connaît mon secret, depuis la mort de mes parents. Elle gardera le silence et s’est enfermée dans notre château en province où elle consacre sa vie à ma rédemption. Elle prie pour le salut de mon âme. Elle y a tout sacrifié et gardera jusqu’à sa mort ce secret qui la déchire. Pour certains, je passe pour un charmant débauché qui vit ses plaisirs inavouables, avec des filles croit-on, dans le plus grand secret. Aux yeux du monde qui n’y voit goutte et n’y connaît rien, je suis une sorte de philosophe non dépourvu d’esprit et maîtrisant l’art divin de la conversation de salon. Pour d’autres enfin, je suis un brave soldat qui a servi avec honneur à toutes les dernières campagnes du Roi contre le roi de Prusse. Quelques uns de mes compagnons d’armes s’adonnent aussi aux mêmes plaisirs de l’amour défendu. Leur silence comme le mien m’est acquis. Et croyez-moi, ma fougue lors des charges de cavaleries cachait souvent le goût de mourir. J’ai survécu et j’ai décidé de tirer de ce que je suis le meilleur de moi-même et d’y trouver un temps soit peu de bonheur. Et puis, lorsque je vous ai vu l’an dernier... Vous aviez quinze ans et l’amour m’a soudainement frappé de son trait aveugle. Je n’ai pas résisté, malgré les obstacles qui nous séparaient et qui peuvent encore nous éloigner l’un de l’autre. Je vous aime, Charles...

— Je crois comprendre. Laissez-moi du temps. Moi aussi je vous aime...

Ils s’embrassèrent sur la bouche et malgré les larmes d’émotion ils se mirent à rire.

— Il faudra nous écrire et nous fixer des rendez-vous, dit Alexandre. Mon valet nous servira d'intermédiaire. Vous avez certainement parmi les valets de votre maison une personne de confiance qui agira de même pour vous. Inscrivez sur l’endos de vos lettres le nom de Diane. La déesse de la chasse saura veiller sur nos amours. Qu’en dites-vous?

— Françoise ma nourrice et maintenant gouvernante de la maison saura faire l’affaire. J’écrirai donc à Diane dès ce soir.

— Brûlez toutes mes lettres. J’en garderai les doubles, mais évitez de faire de même. Il faudra être prudent et garder le secret.

Le valet frappa trois coups à la porte. Alexandre alla vers la fenêtre et vit une voiture aux armes des Montbrun arrêtée devant la porte.

— Allez-vous changer. Votre voiture est arrivée.

— Déjà...

— Ne tardez pas.

Alexandre aida non sans plaisir Charles à changer de vêtements. Ils s’embrassèrent avec passion, se promirent de s’écrire le plus souvent possible et Alexandre le laissa partir. Il entendit le roulement de la voiture s’éloigner. Lentement il s’approcha du lit, saisit la redingote, la porta à son visage pour y respirer le parfum de Charles.


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