L'amour dans ses cheveux

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Numéro 74

Texte d'archive:


Archivé de: Lettres Gay – Numéro 74
Date de parution originale: Janvier 1996

Date de publication/archivage: 2013-06-02

Auteur: Nicolas
Titre: L'amour dans ses cheveux
Rubrique: Draguer, c'est facile

Note: Le magazine Lettres Gay ayant disparu, nous archivons sur Gai-Éros des textes y ayant été publiés au fil des ans, à titre d'archive, notre but premier étant que la littérature homo-érotique se préserve au fil du temps. Si vous êtes l'auteur de ce texte ou si vous détenez des droits légaux sur ce texte, veuillez communiquer avec nous sans délais.

Ce texte a été lu 2538 fois depuis sa publication (* ou depuis juin 2013 si le texte a été publié antérieurement)


Je m’appelle Nicolas, j’ai vingt-deux ans et je lis Lettres Gay depuis peu de temps. Depuis que j’ai fait une rencontre qui a chamboulé ma vie. C’était dans le métro le mois dernier. Il était à peu près quinze heures. À Odéon, un jeune mec est monté. Il a regardé autour de lui, la rame était presque vide. Nos regards se sont croisés. Je me suis senti fondre. Il s’est approché, s’est juste assis en face de moi. J’ai vraiment pensé qu’il était hétéro, alors j’hésitais à le regarder trop. Je lui donnais vingt ans maxi. Une gueule incroyable. Une chevelure fabuleuse. Longue, épaisse et souple, elle roulait sur ses épaules en mèches brunes, soyeuses et légèrement bouclées. J’aurais pu la caresser et la respirer pendant des heures. Son regard gris-bleu m’impressionnait beaucoup. De temps en temps, il le posait sur moi, avec un demi-sourire craquant. Il me fixait droit dans les yeux puis semblait m’ignorer complètement. J'ai eu l’impression qu’il me laissait le contempler. Je suis resté de longues minutes sur le grain de sa peau mate, sur les courbes parfaites de son visage. Les pommettes un peu saillantes, les lèvres bien dessinées, le menton affirmé. Il avait l’allure générale du mec pas complexé, à l’aise partout. Le genre de type que je voudrais être.

Quand il s’est levé, j’ai hésité. Pas longtemps. Et je l’ai suivi à distance. Il m’a promené comme ça presque une heure dans Paris. Sans jamais se retourner. Puis il s’est arrêté dans un kiosque à journaux, a acheté une revue, l’a mise dans son blouson et a repris le métro. Je suis monté dans la même rame. Il s’est rassis, je suis resté debout près de la porte. Il a levé les yeux, j’étais mort de trouille. Il n’a pas eu l’air surpris du tout de me voir là. Il a sorti sa revue, un stylo, et il a écrit une phrase sur la deuxième page. Quelques stations plus loin, il s'est levé, s'est avancé vers moi, m'a tendu la revue et il est sorti. Toujours derrière lui, j'ai regardé. La revue, c'était Lettres Gay. Et il avait écrit: "Qui m'aime me suive."

Fou de bonheur, j’ai continué à le suivre, évidemment. Il m’a traîné jusqu’à Stalingrad. Là, il a pris la rue d’Aubervilliers. Après 150 mètres, il est entré dans une petite boutique toute bleue, sur le trottoir de droite. Je me suis avancé. C’était un coiffeur. Un truc complètement sordide. Je l’ai aperçu qui parlait avec le type; je l’ai vu enlever son blouson et le mettre au portemanteau. J’ai poussé la porte. Il y a eu un bruit de clochette. Il ne m’a même pas regardé, il est allé s’installer sur le fauteuil. Le coiffeur m’a dit bonjour et je me suis assis mécaniquement. J’étais pétrifié. Depuis plus de deux heures, je fantasmais à mort sur ses cheveux, c’était comme un envoûtement. Et là, je n’en croyais pas mes yeux, je me retrouvais en train de le regarder dans la glace d'un coiffeur. J’ai pu entendre le son de sa voix qui demandait «une brosse très courte». Le coiffeur l’a recouvert d’une grande blouse bleue et a commencé à le peigner sèchement. Je l’ai vu blanchir un peu puis il m’a regardé. Il ne m’a pas quitté des yeux pendant toute la coupe. Et ça a été un vrai carnage. Le vieux ronchonnait en donnant ses coups de ciseaux. Ça ressemblait à une punition. On a échangé dans nos regards des sentiments bizarres que je ne comprendrai sûrement jamais.

J’avais envie de le sucer, de me branler comme un fou. Je ne tenais pas en place, mais je ne voulais surtout pas perdre ce regard hallucinant qui semblait faire l’amour avec le mien. Il y a eu un silence glacé au moment de la tondeuse et puis plus rien. Un grand vide dans ma tête. Il s’est levé, le coiffeur m’a montré le fauteuil, je suis allé m’asseoir sans penser à ce qui m’attendait. Il a payé, j’étais sûr qu’il allait s’asseoir à ma place, sur la petite chaise marron... Il a remis son blouson. Et il est parti. Complètement paniqué, je me suis retrouvé à mon tour sous la blouse bleue. La coiffeur m’a demandé ce que je voulais. La gorge sèche, j’ai répondu: «La même chose que lui.» Ça l’a franchement agacé. Je l’ai vaguement entendu m’expliquer que puisque j’avais les cheveux plus courts et bouclés, il allait tout faire à la tondeuse. Je m’en foutais, je voulais surtout que ça aille vite parce que je savais qu’il m’attendait dehors.

J’étais déjà amoureux de son nouveau visage. Je regardais mes boucles tomber sur ses mèches à lui et je me m’en sentais tout excité. Pour payer, j’ai sorti un billet de cent francs. Le coiffeur n’avait pas la monnaie dans sa caisse. Il a disparu derrière une porte, j’en ai profité pour me baisser et ramasser un bon paquet de ses mèches que j’avais repérées sur le carrelage, et j’ai tout mis dans ma poche de veste. Quand je me suis retrouvé dehors, personne ne m’attendait. J’ai traîné dans le quartier, fait les troquets, les stations de métro, le kiosque à journaux, cherché des indices dans Lettres Gay. J’ai fini par rentrer, faire l’amour avec ses mèches. Elles sentent le musc. Il y a quinze jours de ça. Publiez-moi, s’il vous plaît. Il me lira peut-être. Qu’il sache au moins que je l’aime. Et que je ne lui en veux pas. Même si je suis malheureux comme un caillou.


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