L'auberge des garçons miroirs (1/2)


L'auberge des garçons miroirs (1/2)
Texte paru le 2013-04-01 par François T.   Drapeau-fr.svg
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© Tous droits réservés. François T..


Le déluge semblait ne jamais devoir s’arrêter. Devant mes phares, la pluie formait un rideau presque opaque, et les trombes d’eau s’abattant sur ma voiture faisaient un raffut de tous les diables. Je me trouvais alors sur une étroite route sinueuse, se glissant à travers une sombre forêt de conifères partant à l’assaut des collines. La vallée au fond de laquelle je me frayais péniblement un chemin se faisait de plus en plus encaissée. Pas l’ombre d’une habitation en vue, pour peu que je puisse en juger. C’était un de ces endroits hors du temps, comme coupé du monde et protégé par quelque sortilège des avancées de la modernité. Mes souvenirs sont confus, pourquoi m’entêtai-je à poursuivre ce chemin alors qu'il devenait évident que je m'étais fourvoyé, nul ne saurait s’aventurer sans raison sur une telle route. Pour tout dire, le lieu avait en ce moment précis un aspect franchement sinistre, qui ne manquait pourtant pas d'un certain charme mystérieux.

La route devenait toujours plus étroite, à peine plus large qu’un chemin rural. De profondes ornières imprimaient à mon véhicule de très fortes secousses. Le plus sage à vrai dire aurait été de rebrousser chemin. Je ne sais ce qui me poussa à continuer toujours plus avant, sous cet orage monstrueux. J’étais prêt d’abandonner lorsqu’un éclair déchira soudain le ciel, suivi presque aussitôt d’un fracas assourdissant. Je réussis par on ne sait quel miracle à ne pas quitter la route, et finis tant bien que mal à retrouver mes sens. Une image fugace me revint alors à l’esprit, aperçue à la lueur de l’éclair. La forme entrevue était celle d’un bâtiment d’une taille déjà imposante. Mais par où aller pour y trouver refuge? La visibilité se faisait de plus en plus réduite à mesure que l’orage prenait des proportions cataclysmiques. Les éclairs qui se succédaient de manière rapprochée révélaient brusquement des détails du paysage tout aussitôt évanouis. Le fracas de la foudre joint à celui des trombes d’eau qui s’abattaient toujours, faisait un raffut s’apparentant à celui d’un avion au décollage.

Ce n’est qu’au dernier moment que je vis une sorte de fanal, une lampe agitée en travers de la route. Je n’eus alors d’autre ressource que d’écraser le frein, évitant de justesse une violente collision avec un arbre énorme abattu en travers de la route. Le cœur battant à tout rompre, je reprenais péniblement mes esprits. C’est alors que j’entendis des coups sourds frappés contre ma vitre. J’attendis un peu, dressant l’oreille. Les coups persistaient, et je pouvais distinguer à travers la vitre une forme floue, encapuchonnée et enveloppée dans un ciré, de taille indécise et d’aspect plutôt effrayant. Frappé d’une terreur irrationnelle, je n’osais seulement esquisser un geste. La forme contourna alors ma voiture et ouvrit la portière côté passager. S’étant dépouillée de son large vêtement de pluie, l’apparition se matérialisa alors sous les traits d’un grand adolescent svelte et racé. Vêtu comme l’autorisait la saison estivale d’un court bermuda de toile légère et d’une chemisette, il arborait sur le chef une jolie crinière blonde aux mèches emmêlées s’arrêtant peu avant la nuque. Mon petit Saint Michel avait la peau dorée et les yeux vert-bleu.

Sa voix me tira brusquement de l’état d’abrutissement dans lequel j’étais plongé.

— Eh bien monsieur, ce n’est guère aimable de laisser les gens dehors par ce temps !

Le ton était tout à la fois respectueux et gouailleur, avec une nuance d’ironie, mais sans le moindre reproche. Comme je ne pipais mot, il continua.

— C’est l’orage qui vous effraie au point de vous faire perdre votre langue ? Vous savez, on en a vu d’autres par ici… Ah, mais non, je sais : vous vous demandez si je ne suis pas quelque fantôme. Mais non, rassurez-vous, je suis de chair et de sang, regardez !

Ce disant, il m’attrapa la main et la posa sans façon sur sa joue imberbe. Je sentis la douceur de sa peau sur ma main. Je ne sais alors ce qui se passa en moi, mais toujours est-il que loin de la retirer, je lui caressai doucement la joue, lui passai la main dans les cheveux, rapprochai ma tête de la sienne, promenai doucement mon nez sur son visage pour sentir son odeur encore mêlée d’humidité...

Réalisant brusquement ce que je faisais, je me retirai alors brusquement, et regardai le garçon en redoutant un éclat. Mais loin de sembler fâché, le garçon arborait un doux sourire. Rêvai-je alors, ou il reprit ma main, et la posa sur sa cuisse tout près de la lisière de son bermuda ? Osai-je vraiment glisser ma main sous le vêtement pour lui caresser doucement la cuisse et remonter peu à peu jusqu’à l’élastique resserrant son slip autour des jambes ? Sous ma paume je sentais le satin de sa peau et au bout de mes doigts une ferme rondeur.

Tout cela ne peut être que songe délirant d’un esprit égaré, obscure remontée des fantasmes les plus inavouables. Un homme respectable n’agit pas ainsi en pays civilisé, sans craindre les foudres de ses semblables. Mais étais-je encore en pays civilisé, ou avais-je déjà atteint la terre de folie, pays de déraison où carnaval renverse chaque jour les vraies valeurs ?

Je ne sais combien de temps cela dura avant que mon jeune compagnon me dise doucement :

— Allons, démarre et fait demi-tour, je vais te guider…

Vous avez déjà compris que je n’ai posé aucune question, et que je ne saurais dire quel trajet nous avons emprunté, ni combien de temps il dura. Je m’étais somme toute bien accommodé de cette situation trop irréelle pour qu’il soit nécessaire d’agir rationnellement.

Finalement, il me fit arrêter devant le bâtiment aperçu sous l'éclair, une sorte de vaste gentilhommière, au fronton de laquelle un écriteau de style ancien annonçait étrangement : Auberge des Garçons Miroirs. Puis nous entrâmes et ce que je vis me frappa littéralement de stupeur.


Devant moi, planté au milieu d’une belle entrée carrelée de grès ancien, dans la lumière vacillante des bougies, se tenait la copie conforme de mon compagnon de pluie. La surprise fût telle que je me retournais vivement pour m’assurer que je ne m’abusais pas. La gémellité était parfaite et si l’on peut penser à la vision de certains êtres que leur beauté, leur perfection ne peut être qu’unique, de la voir ainsi doublée, me mis dans un état proche de l’hébétude. Dans cet éclairage rougeoyant et pour un œil qui gardait encore au fond de sa rétine le souvenir des éclairs aveuglants, la seule différence entre ces deux garçons était le ciré détrempé de l’un, la tenue sèche de l’autre.

— Tu as été à la pêche au client ? demanda N° 2.

— J’ai fait le saint-bernard plutôt, secours aux voyageurs égarés… Le grand chêne est bien tombé sur la route, il faut aller le signaler avant que quelqu’un avec moins de réflexes que Monsieur ne s’y encastre.

— J’ai tout préparé, répondit N° 2 en désignant du menton deux feux à éclats de chantier et une bobine de ruban fluorescent rouge et blanc, posés au sol près de la porte.

— On se dépêche, on revient tout de suite, dit Jumeau Mouillé en s’adressant à moi. Ne restez pas là, allez dans la salle vous réchauffer.

Ce vouvoiement et le titre de Monsieur dont il m’avait crédité juste avant, me laissa un goût amer dans la bouche. Avais-je rêvé ? Avais-je vraiment frotté mon nez sur sa joue si douce, ma main s’était-elle vraiment égarée si haut sur sa cuisse que mes premières phalanges en gardaient un souvenir ému ? La réponse se perdit avec les deux silhouettes emmitouflées de caoutchouc qui s’évanouirent sous les trombes d’eau.

Laissé seul, j’avançais par une large porte vitrée vers une vaste salle d’auberge. Il y avait une longue table d’hôte sur la gauche, un bar rustique à droite et au fond, devant une énorme cheminée de campagne dans laquelle brûlait un feu joyeux, des fauteuils bas et étroits arrangés en salon autour de demi tonnelets vernis servants de table. L’éclairage était assuré par quatre lampes à pétrole et nombre de bougies, disséminées à travers la pièce. Cela donnait à la salle un caractère étrange, douillet, ancien et transformait ce décor convenu d’auberge de campagne en refuge chaleureux. Six paires d’yeux se tournèrent vers moi à mon arrivée. Il y avait à une table un couple âgé, Monsieur en veston, Madame en robe à fleurs, arborant tout deux le même air revêche et ennuyé. L’homme répondit par un bref signe de tête et la femme par un sourire ridé à mon salut poli. À une autre table, une famille, composée comme il se doit de deux géniteurs mâle et femelle, en shorts de toile beige et chemises à carreaux, d’une fillette boudinée dans un collant rose et qui se trémoussait d’ennui sur le fauteuil crapaud (j’ai eu du mal à déterminer qui était qui) et enfin d’un héritier mâle, de l’âge et de la taille de N° 1 et 2 mais sans autres points commun avec eux. Vêtu d’un informe bermuda dans les tons délicats de jaune et de vert fluo, d’un tee-shirt noir vantant les mérites d’un groupe de hard-rock, il se tenait recroquevillé sur son siège, plus exactement plié en deux comme par des crampes d’estomac, les bras enfoncés jusqu’aux coudes entre ses cuisses serrées, les mollets allongés et les pieds en dedans. De son visage qu’il tendait vers moi, je retins surtout la paire de lunette aux verres épais qui lui faisaient un regard de mérou. De cette tablée, la réponse à mon bonsoir fut plus franche et plus nette.

— Quel temps ! s’exclama le père.

— Sacré orage, continua la mère.

Le garçon imita un peu plus le poisson en faisant un ‘bop’ muet avec la bouche. La gamine me montra son derrière en escaladant le dossier. Je me mis à l’unisson de leur intéressante conversation en agitant les bras dans un geste d'impuissance, m’égouttant un peu plus sur le carrelage. Une femme sortit à ce moment par une porte située derrière le bar. C’était une femme encore jeune, alerte et fraîche, avec un sourire amène aux lèvres. À je ne sais quels détails, j’eus la certitude qu’elle était la responsable des deux merveilles croisées peu avant.

— Monsieur ?

— Je viens d’être bloqué par un arbre couché en travers de la route et un de vos… fils m’a guidé jusqu'ici.

— Mais où comptiez vous aller par cette route ?

— Je voulais rejoindre des amis à St G.

— Ouh là là, vous n’y êtes pas du tout, à la fourche, au sortir du dernier village, il fallait prendre à gauche. Par ici, ça ne mène qu’au lac de S. et puis chez moi bien sûr, à l’Auberge des garçons miroirs ! Vous désirez boire quelque chose ?

— Une bière, s’il vous plaît. Il y a encore beaucoup de route pour aller à St G. ?

— Beaucoup non, mais avec un temps pareil, rien que de rejoindre la fourche, c’est risqué.

Le tonnerre qui depuis mon arrivée, roulait au loin dans d’autres vallées, gronda entre nous juste après qu’un éclair eut percé les volets clos. Malgré la tourmente, nous entendîmes nettement le fracas d’un grand arbre qui s’abattait a proximité. Il y eut des cris dans la salle et l’angoisse se dessina sur le visage de l’hôtelière. Elle fixait, inquiète la porte d’entrée, malaxant des deux mains le tablier de cuisinier qui couvrait le bas de son corps. Je partageais son inquiétude et nous étions tendus tous deux vers cette porte close derrière laquelle hurlait la tempête. Sa brutale ouverture et l’irruption des deux garçons, mirent fin à notre supplice. Ils étaient là, trempés et riants d’avoir affronté les éléments, excités d’être passés tout près d’un grand danger, les capuches défaites par le vent, les cheveux collés et le visage ruisselant. Plus rien ne me permettait de les distinguer. Où était Jumeau Caressé et qui était N°2 ? L’un des deux, tendit le bras vers la vallée.

— C’est un sapin qui vient de tomber plus bas sur la route, maintenant nous sommes bloqués.

Bien que nous fussions déjà tous prisonniers des éléments qui se déchaînaient au dehors, cette annonce fit monter une inquiétude proche de la panique parmi les voyageurs.

— Soyez sans crainte, s’exclama l’aubergiste, la maison est solide, nous ne risquons rien.

— Il ne manquerait plus que cela, grommela Veston approuvé avec force hochements de tête par Robe à Fleurs, nous sommes saufs, la belle affaire, mais dans le noir. Je ne comprends pas qu’un établissement comme le votre ne dispose pas d’un groupe électrogène.

— Faut des pépètes pour en acheter un, siffla entre ses dents un des jumeaux, si bas que je fus le seul à l’entendre.

— Je trouve cela plutôt amusant, intervint Randonneuse, cela fait des souvenirs à raconter.

— Encore faut-il avoir des amis que ce genre d’aventures intéresse, continua Vieillard sans se départir de sa mauvaise humeur.

— Je vous en prie, messieurs dames, je finis de préparer le repas, nous pourrons bientôt passer à table.

— Vous reste-t-il une chambre ? m'enquis-je à ce moment car je ne me voyais pas passer la nuit dans ma voiture.

— Bien sûr Monsieur, les garçons vont s’occuper de vous. Yoann, Yannick, je vous confie Monsieur.

La formule me donna un agréable frisson dans le dos.

Ce deuxième arbre abattu me sauvait d’une décision à prendre. Depuis ma rencontre avec N°1 j’avais l’envie irrépressible de m’installer dans cette auberge, seule l’idée de l’inquiétude des amis qui m’attendaient, avait retardé cette décision. Je me trouvais soudain joyeux d’être obligé à une retraite forcée.

— J’aurais besoin de prendre une valise dans ma voiture, dis-je aux jumeaux qui s’approchaient.

— Venez on vous accompagne, décida le plus proche des deux garçons.

Tous trois nous remontâmes nos capuches et fûmes happés par la pluie dés la porte franchie. Mon blouson était court et mal adapté à un tel déluge, je fus trempé dès les premiers pas. Il aurait fallut courir, je m’en sentais incapable. Un des garçons me tendit la main, je m’y accrochais comme un naufragé, le second se posta à mon côté, m’attrapa par le coude et ils m’entraînèrent à travers le parking, évitant les flaques et les torrents naissants. Sans réfléchir je fis ce que je n’aurai jamais osé faire en temps normal : du pouce je caressais le dos de cette main qui me guidait. À ma double pression répondirent immédiatement des pressions identiques sur mes doigts puis la main tourna, nos doigts se croisèrent, nos paumes se serrèrent. Nul doute pour moi, mon audace venait de me faire retrouver N°1, mais quel parti allais-je en tirer ? Comment distinguer l’un de l’autre sous ces cirés identiques ? Le problème se posa dès que je relevais la tête du coffre de ma voiture après avoir pris mon nécessaire : les garçons avaient bougé de place et je n’avais aucune certitude que celui qui me reprenait la main, était le même qu’à l’aller. D’autorité je croisais mes doigts avec les siens, la main ne se déroba pas, mais dans la bousculade de la porte d’entrée je perdis de nouveau sa trace. Les jumeaux ôtèrent leurs cirés et leurs bottes qu’ils accrochèrent dans un réduit, je proposais d’y laisser également mon blouson et mes baskets qui étaient des injures à tout parquet ciré.

— Vous êtes trempé jusqu’aux os, remarqua l’un deux.

— Il reste certainement assez d’eau chaude dans le ballon pour que vous puissiez prendre une douche, compléta le second.

— Mais il faudra nous en laisser, nous n’avons pas encore pris la notre, conclut le premier.

Maintenant qu’ils étaient débarrassés de leurs vêtements de pluie, je soupçonnais plus que je ne discernais d’infimes différences entre ces deux reflets que j'avais pensé identiques, une impression plutôt qu’une réelle certitude de pouvoir mettre un nom sur leurs visages, de trouver les clefs de leur individualité.

— Qui est Yannick et qui est Yoann ? Questionnais-je en m’écartant un peu pour laisser la lumière des bougies les éclairer.

— Ya, fit l’un en désignant son frère de l’index.

— Yo, répondit l’autre en miroir, mais en principe nous nous appelons ainsi qu’entre nous.

— Merci de votre confiance, cela me flatte.

Puis je me bouchais les yeux de mes paumes et fit lentement un tour sur moi-même. Les garçons se prirent au jeu, je les entendis se déplacer derrière moi et lorsque j’écartais les mains je les trouvais figés dans une de ces postures que l’on prend en jouant à 1, 2, 3 soleil, retenant leur hilarité. Je fis semblant d’hésiter pour les détailler tout à loisir et me repaître de leur double beauté mais une tache de boue sur le genou de Yannick le trahissait et avec assurance je pointais mon index tour à tour vers l’un et l’autre.

— Ya et Yo ! dis-je en profitant de la liberté qu’ils m’avaient accordée.

Ils éclatèrent de rire et dans un même mouvement levèrent haut la main, je tendis la mienne qu’ils claquèrent et nos trois poings se rejoignirent en triangle.

— Viens, me dit Yoann en saisissant mon bagage, on va te faire montrer ta chambre.

L’agréable surprise du retour au tutoiement m’empêcha de reprendre son erreur grammaticale.

Ce Tu était-il celui de la voiture ? Yoann = N°1 ? Après tout qu’elle importance, pourquoi chercher à comprendre, à diriger le destin, pourquoi ne pas me laisser entraîner, m’abandonner à l’aventure.

Yannick nous précéda, il saisit une clef au tableau ainsi qu’une lampe de poche puis au passage dans la salle, alluma des bougies supplémentaires et s’empara d’une des lampes à pétrole. Je ressentis un émoi indéfinissable lorsque nous nous engageâmes dans l’escalier plein de mystères. Le halo tremblotant de la lampe n’éclairait guère plus loin que deux ou trois degrés devant nous et les ténèbres que je n’arrivais à percer, recelaient tous les possibles. Depuis le début de cette histoire, trop de choses avaient été hors du commun pour que mon esprit ne réclame un nouvel étonnement. Sur le palier Yannick tendit la lampe et la clef à son frère puis s’éclairant de sa torche, il attaqua le second étage avec ces simples mots : « À tout de suite ».

Yoann déverrouilla la dernière porte du couloir, je pénétrais à sa suite dans une chambre à laquelle on s’attend dans ce genre d’établissement : papier fleuri et dessus de lit en cretonne, du rustique de bon aloi.

— Ça te convient ? La salle de bain est ici… oh, oh, il n’y a pas de serviettes, je commence à faire couler ton bain et je vais en chercher.

Il était vrai que je n’avais qu’une seule envie, ôter ces vêtements qui me collaient à la peau et me glisser dans de l’eau chaude.

— Tu sais une simple douche aurait suffit, je vais consommer toute l’eau chaude, vous n’en aurez plus pour vos douches.

— Il en restera bien assez pour une seule douche, nous la prenons toujours ensemble.

Je restais songeur aux mystères de la gémellité.

Je pénétrais dans la salle de bain et Yoann vint poser la lampe à pétrole au coin du lavabo.

— Y a un probloc, Yannick est parti avec la lampe de poche.

— Prends celle-ci, je peux rester cinq minutes dans le noir.

— Pas question, file dans le bain, tu trembles comme une feuille. Je vais me débrouiller, je connais la maison comme ma poche et j’ai des yeux de chat.

Je me suis déshabillé prestement. Ne me sentant pas le droit de lui imposer une exhibition, je voulais être dans l’eau à son retour. Même si la mousse était peu abondante, elle suffirait à cacher l’essentiel. J’avais encore les épaules hors de l’eau quand il revint portant une pile de serviettes.

— Ça va, tu es bien ?

— Génial.

Et c’est vrai que je me sentais bien dans cette eau qui me réchauffait doucement, cette pénombre chaleureuse qui me mettait hors du temps, je devenais roi et j’avais un page qui assistait à mon bain.

— Ça t’ennuie si j’attends mon frère ici ? Il va revenir avec la lumière, je n’ai pas envie de me casser la gueule dans les escaliers.

— Bien au contraire tu vas me faire la conversation. Vous êtes bretons ?

— Non, pourquoi ?

— Ben, Yannick et Yoann, ce sont des prénoms bretons.

— Ah bon ? Non en réalité, on s’appelle Albert et Lucien, c’est pas terrible, hein ! Alors on a changé…

— Tu me racontes des craques !

— Peut-être, peut-être pas…

— C’est toi qui m’as trouvé sur la route ?

— … Peut-être, peut-être pas…

— Ok, j’ai compris, vous devez jouer souvent à ça, ni vus ni connus, j’t’embrouille. Ça doit être le pied au lycée !

Son sourire moqueur et ses yeux malicieux me firent comprendre que j’avais raison.

— Eh, faut bien profiter des avantages.

Je venais de me shampouiner et j’ouvris l’eau pour me rincer.

— Tiens, passe moi la douchette, je vais t’aider.

Je me frottais les cheveux pendant qu’il m’arrosait la tête et les épaules. Sans en avoir l’air, il dispersait la mousse à la surface de l’eau, dégageant un grand rectangle libre. Après tout, s’il avait envie de me mater, je n’y voyais pas d’inconvénient et cela laissait présager une suite intéressante.

— Ah la vache, elle est presque froide la flotte, là c’est sûr le ballon est vide, si le courant ne revient pas pendant la nuit, ça va gueuler demain matin, surtout chez les vieux.

— Et toi si tu veux prendre un bain chaud, il faut que tu le prennes ici.

J’avais failli dire avec moi mais au dernier moment je n’avais pas osé. Timidité ou prudence, je ne saurais le dire, en tout cas, grand embarras et puis Yannick pouvait surgir à tout moment.

— Ah, ce n’est pas une mauvaise idée, je vais à côté pour te laisser sortir et je prends ta place.

Il me tendit un drap de bain et s’esquiva en laissant la porte grande ouverte pour profiter de l'éclairage vacillant. Je me relevai à l’abri de la serviette, enjambai la baignoire et commençais à m’essuyer. M’épiait-il depuis la chambre ? La faible lueur de la lampe à pétrole n’éclairait que le seuil et laissait le reste de la pièce dans le noir. Le plus naturellement possible je me plaçais face à la porte et remontais la serviette sur ma tête pour m’essuyer les cheveux, ainsi je n’avais pas l’impression de m’exhiber, je lui laissais simplement la possibilité de me voir, s’il le désirait. Une fois sec, je nouais la serviette autour de ma taille et pénétrais dans la chambre. Il était assis sur le lit, le dos à la porte. J’en fus un peu déçu mais il avait eu tout le temps de se retourner.

— La place est libre !

Il passa près de moi à me toucher et s’engouffra dans la salle de bain.

— Tu veux prendre la lampe pour t’habiller ?

— Non, non, je vois assez clair si tu laisses la porte ouverte.

Je m’enfonçais dans l’ombre de la chambre, je m’en voulais, j’avais honte mais je ne pus m’empêcher de lui voler les images de son déshabillage. Elles furent pudiques, presque anodines mais pourtant quel émoi quand il fit passer son polo par-dessus sa tête et que bermuda et slip glissèrent sur ses jambes, dévoilant la plus jolie, la plus étroite, la plus ferme et lisse paire de fesses qu’un garçon puisse posséder. Sans se retourner il se glissa prestement dans la baignoire. Je me remettais lentement de cette commotion quand j’aperçus le halo d’une lampe torche qui dansait sur le mur du couloir. L’obscurité m’avait empêché de voir que la porte d’entrée était grande ouverte et le frangin s’y encadra.

— Yannick est par là ?

Yannick ??? J’étais pourtant bien sûr d’être entré dans la chambre avec Yoann. À quel moment avaient-ils opéré l’échange ? Les serviettes bien entendu ! Ils jouaient, profitant de la pénombre qui les rendait pareils, ils se jouaient de moi, s’amusaient à mes dépends comme ils devaient le faire bien souvent avec les étrangers à leur microcosme. J’en ressentis une désillusion amère.

— Amènes toi, je suis dans la baignoire, il n’y a plus qu’ici qu’il y a de l’eau chaude.

Yoann alla rejoindre son frère et sans la moindre hésitation, avec les mêmes gestes, le même rythme, comme le replay d’une scène déjà jouée, il me dévoila son dos de marbre antique et ses fesses d’airain. Puis souplement, il enjamba le rebord et s’enfonça dans l’eau, sans avoir révélé la moindre autre partie de son intimité.

À suivre...


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