La fortune des Mauvoisin (12)


La fortune des Mauvoisin (12)
Texte paru le 2008-03-11 par Urbain   Drapeau-fr.svg
Ce récit a été publié sur Gai-Éros avec l'autorisation de l'auteur



Cet auteur vous présente 65 texte(s) et/ou série(s) sur Gai-Éros.

Ce texte a été lu 3315 fois depuis sa publication (* ou depuis juin 2013 si le texte a été publié antérieurement)

(ne fonctionne qu'avec les auteurs qui sont des usagers validés sur l'archive)

© Tous droits réservés. Urbain.


Les semaines du printemps s’étaient écoulés paisiblement. Après la Saint-Jean, l’été pointa son nez, et avec lui les gros travaux paysans: le foin, les moissons. Martin avait terminé l’installation de sa minoterie. La machine à vapeur chuintait maintenant quotidiennement. Il avait embauché un gamin au poste de chauffeur. C’est lui qui devait allumer le foyer, l’alimenter en bûches et approvisionner la réserve de bois. Martin tenait à ce qu’il y ait au moins trois stères d’avance. Il lui revenait également de maintenir la chaudière en pression et de remplir le réservoir d’eau. Ce n’était pas une mince affaire car l’ouverture de la goulotte se trouvait à plus de deux mètres du sol.

On avait mis de la paille à hacher pour les premières révolutions de la meule de pierre. Puis un sac de grains avait été déversé. La première farine, volatile, enfermée dans un sac de cinquante kilos, avait été offerte au meunier en guise de bienvenue. À partir de ce premier essai, des dizaines de kilos de froment furent écrasés. Presque tous les paysans de l’arrondissement choisirent la minoterie des Forests, moins coûteuse, plus rapide que celle des meuniers traditionnels, et qui tournait même les jours sans vent.

Martin travaillait maintenant sur les arbres de fer qui devaient faire tourner la baratte. Un beau matin, au milieu d’une vingtaine de femmes, il versa les litres de crème à l’intérieur du récipient, une vulgaire baratte de bois adaptée pour la motorisation. Il verrouilla le couvercle, poussa un levier qui plaça la courroie sur la poulie motrice, et le miracle se produisit! Des kilos de crème se mirent à tourner doucement dans la cuve de bois... Le cercle des femmes applaudit à tout rompre, tant elles étaient heureuses de voir ainsi disparaître une charge qui leur était dévolue depuis la nuit des temps. L’une des fermières s’écria:

— Manque plus qu’à inventer une machine pour traire!

Elle se fit naturellement traiter de rêveuse par ses compagnes plus terre à terre.

Martin se trouvait fort occupé par ses machines. Il finissait tard le soir pour retrouver sa veuve qui lui faisait la soupe. Il s’obligeait à la remercier en lui octroyant des moments de contentement. Quand il avait terminé, il sombrait presque aussitôt dans un sommeil de plomb, seulement troublé par des apparitions de Michel lui reprochant de délaisser son arrière-train. D’ailleurs, lorsqu’il faisait l’amour à Marie, il lui arrivait d’écarter les cuisses pour laisser son derrière cueillir la fraîcheur de l’air. Ce chatouillement lui causait une énorme frustration car pendant qu’il besognait l’intimité de la femme, il aurait apprécié qu’un sexe masculin vînt le forcer par derrière pour lui procurer l’excitation d’être visité.


Aux Petits-Fonts, les terrassements de la grande maison de Jean-Marie étaient terminés. Les maçons s’occupaient maintenant des fondations. Ce serait une grosse bâtisse construite avec les meilleurs matériaux. L’argent de l’immeuble de Rouen y passerait tout entier. Gildas et Dumas s’y rendaient régulièrement. Ils regrettaient que l’acacia témoin d’un de leur rapprochement amoureux, malencontreusement situé au beau milieu de l’implantation de la maison, eût été déraciné. C’était un bel arbre dont les fleurs d’avril embaumaient l’air des alentours. Certaines paysannes cueillaient ces grappes blanches qu’elles accommodaient en beignets brillants du cristal de sucre.

Leurs amours ne faiblissaient jamais. Les envies de l’un épousaient celles de l’autre car leur relation fusionnelle était illuminée du bonheur qu’ils éprouvaient à se donner du bon temps. Ils s’aimaient comme au premier jour, mais d’une manière plus sereine. Gildas n’était plus ce chien fou assoiffé du sexe de Dumas.

Le mariage du jeune homme était intégré à leurs pensées. Ils avaient bâti leur vie d’amants clandestins. Gildas avait juré de visiter Dumas les jours de congés et pendant les vacances scolaires. Jean-Marie parla d’acheter un fusil et d’apprendre à chasser. Gildas lui offrit une petite chienne d’arrêt qui tomba raide amoureuse de son maître. Ils se promirent de partir tous trois, à l’automne, à la poursuite du gibier.

Blandine vouait à son maître une reconnaissance religieuse. Elle s’était persuadée que le mariage avait été arrangé pour cacher la nature des relations des deux hommes. Un soir, alors qu’elle portait le petit Raoul dans les bras, elle prit son courage à deux mains et osa interpeller Dumas:

— Maître, je pensais vous demander d’être mon témoin.

— Hélas, petite, ce n’est pas possible, je serai celui de Gildas.

— Dommage! Enfin, vous serez là quand même... Je voulais vous remercier d’avoir décidé Gildas à me marier. Je sais bien que ce n’est pas de moi, qu’il est amoureux, mais de quelqu’un d’autre... Mais je suis certaine que si vous n’étiez pas intervenu, je n’aurais pas connu ce bonheur.

— Ce n’est rien, Blandine, je suis ravi que tu sois heureuse.

— Et encore, Maître Dumas, il faut que vous sachiez que je ne me mettrai jamais entre vous et Gildas. Je veux que votre amitié reste comme elle était... Je ne suis pas jalouse de cela et je pense que grâce à vous, il sera un bon époux qui n’ira pas courir les filles, me faisant cocue avec la première traînée venue! Un homme comme ça, ça respecte au moins les femmes... C’est pas donné à tous les autres garçons!

— Je te comprends parfaitement, Blandine. Je veux que tu saches combien j’ai apprécié ta discrétion jusqu’à présent. Tu es de la même race que Gildas, celle des bons amis dignes de confiance, qui savent tenir leur langue et qui ne cancanent pas.

— Autre chose me soucie aussi, c’est Raoul. Si je quitte mes parents, je ne le verrai plus. J’aimerais que Maître Mauvoisin me le confie en nourrice. À l’école, je n’aurai rien d’autre à faire que tenir la maison et faire le jardin. Je risque de me sentir désœuvrée... et surtout, de m’ennuyer de lui...

— J’en parlerai à Mauvoisin. Mais tu peux déjà te considérer comme mère adoptive du gamin, je suis sûr que je le convaincrai facilement.

Blandine se précipita dans les bras de Jean-Michel et claqua deux grosses bises sur ses joues.

— Ah Maître! S’il n’y avait pas Gildas, soyez certain que je vous aurais choisi comme amoureux! Vous êtes si beau!

Il la remercia, puis marmonna pour lui-même: «Bon sang de bonsoir, on peut dire que je l’ai échappée belle!»


Le quatorze juillet, la célébration de la fête nationale et l’inauguration de l’école passèrent presque inaperçues. On était en semaine; vers dix-huit heures, les fermières étant à la traite, seuls les hommes, accompagnés de leurs gamins, passablement excités, parurent à la cérémonie. La promesse d’une tournée de vin les faisait tous saliver. Mauvoisin et le sous-préfet prononcèrent un discours. Celui du maire eut un franc succès, il parla de la République, de la fraternité et de la laïcité, les yeux braqués dans ceux du curé qui faisait sa tête des mauvais jours parce qu’on lui avait refusé le droit de bénir la classe... L’inspecteur primaire voulut ajouter quelques mots au moment où sautèrent les premiers bouchons. Personne ne fit plus attention à lui. L’esprit de la population de la commune était fixé sur le dernier samedi du mois, jour du mariage de l’instituteur - désormais nommé officiellement, comme en faisait foi la copie de l’arrêté préfectoral remis en mains propres au maire - et de Blandine.


Jusqu’au samedi du mariage, Gildas ne voulut pas rompre avec ses habitudes de campagnard. Il continua son travail d’intendant, parcourant les terres sur sa jument, jaugeant le mûrissement des blés, de l’orge et de l’avoine, décidant du moment où les faucheurs pourraient commencer leur ouvrage. Il observait le ciel, scrutant les nuages, guettant le souffle du vent, puis déboulait dans un champ en houspillant les valets qui prolongeaient un peu trop leur collation. Son savoir-faire de paysan, tout comme son instruction à laquelle il devait d’avoir été nommé maître d’école, le faisaient maintenant respecter, et parfois même craindre, de tous.

Mauvoisin organisa le repas de noces. Maintes volailles avaient été prélevées de ses basses-cours, et il avait commandé une dizaine de saumons, sortis frais de la Loire, qui voyagèrent recouverts de glace pilée. Des agneaux furent égorgés et dépecés; on exhuma de la cave des cèpes conservés dans des bocaux poussiéreux, et des bouteilles de cidre bouché entoilées par les araignées. Les meilleurs légumes, le plus verdoyant cresson furent réservés à ses cuisinières. Des coteaux de Touraine arrivèrent les bouteilles de vouvray, de montlouis et de bourgueil, ainsi que quelques bouteilles de rosé d’Anjou, doux aux gosiers féminins, rafraîchis à l’ombre des puits.

Jean-Marie avait loué un orchestre pour animer le bal. Il relayait la musique habituelle, violoneux en tête, qui avait accompagné le cortège des mariés. Le soir, sur une estrade, se succédèrent les musiques traditionnelles des musettes et violons et les valses de Paris, jouées par les musiciens professionnels. Le tout-Forests en fut ébahi, et la fête marqua les esprits pour les années qui suivirent.

Au moment où le maire posa les questions rituelles, quelques larmes perlèrent à l’œil de la mariée tandis que Gildas éclatait en sanglots. Seul Jean-Marie devina l’objet de ce chagrin. Cet instant marquait la fin d’un temps où les deux amants n’avaient vécu que l’un pour l’autre. Cette période merveilleuse, où les deux garçons avaient connu un cœur à cœur flamboyant, était bien finie.


Blandine et Gildas prirent leurs quartiers à l’école. Le soir, Dumas se retrouvait seul. Dès le jour de la noce, il avait convaincu Mauvoisin de confier Raoul à la jeune mariée. Il n’avait pas manqué de le morigéner pour le manque d’attention portée au bambin qui, élevé par des étrangers, connaissait à peine son père. Le vieux Delacour, son grand-père se foutait de son petit-fils comme de sa première chique. Quand Blandine le lui amenait en visite, il lui jetait: «Qu’est-ce que tu m’apportes ce braillard? J’ai rien pour lui. Il aura mon héritage, et c’est déjà beaucoup... Du vent, le p’tit Mauvoisin!»

Dans la semaine, Jean-Marie avait abordé le déroulement de la nuit de noces, avec un Gildas plutôt silencieux, et qui traînait un air gêné:

— Alors, ça s’est si mal passé que tu n’oses rien me dire?

— Non, tout a été normal, j’ai rien loupé.

— Elle a aimé?

— Ben, si je mettais ses gigotements au compte d’un homme, je dirai même que ça a été formidable.

— Tu vois, c’était plutôt facile! Alors, Mauvoisin avait bien raison. Et toi...?

— C’est là, le problème... Moi...

— Eh bien... Toi?

— J’étais vraiment content aussi. Et c’est ce qui m’embête et qui m’empêchait de te parler. J’aurais préféré détester... Ben non... ça a été agréable...

— Ce n’est pas grave, Gildas. C’est même normal, Blandine est si mignonne! Moi-même, si elle était nue près de moi à me frotter la peau, peut-être que je céderais à une envie bien naturelle.

— Tu comprends, je ne suis pas amoureux d’elle, mais j’ai du plaisir à la toucher, et je jouis dans elle comme si ça allait de soi.

— Félicitations! J’espère que tu vas lui faire un petit...

Reprenant ses précautions oratoires du début de leur conversation, Gildas ajouta:

— Oh, mon Maître, je craignais tant que vous me détestiez...

— Comment te détester alors que tu es ma vie? Tu pourrais me faire toutes les méchancetés possibles et imaginables que pour mon cœur tu resterais intouchable!

— Merci...

— Octroyons-nous un après-midi de vacances et allons voir les travaux des Petits-Fonts. Les maçons ont presque terminé de monter les murs.

C’était une de ces journées d’été où le temps paraissait figé. On ne distinguait pas une âme vivante sur des kilomètres. Une chaleur lourde, seulement rafraîchie par une légère brise d’est, ondulait de son souffle les épis, les faisait pépier. On aurait pu croire que des millions de minuscules poussins dorés avaient pris place au sommet des tiges drues. Jean-Marie montait une sœur de l’alezane de Gildas, cadeau de Mauvoisin à Dumas. Plus âgée, elle se prêtait au tempérament calme du blond cavalier. Celle de Gildas passait son temps à s’écarter de son chemin, un peu comme un chien folâtrant à la recherche des odeurs de charogne. Le jeune homme la maîtrisait parfaitement; ils formaient un duo parfait. Autant elle se comportait nerveusement à la monte, autant elle tirait la carriole à la façon tranquille d’une mule de trait, docile, patiente, le pied sûr.

Les Petits-Fonts apparurent dans la beauté fraîche de l’herbe et des ruisseaux murmurants. Sur le promontoire, on distinguait la maison, qu’on ne tarderait pas à couvrir. L’endroit était désert; les maçons, ayant terminé le gros-œuvre, reviendraient avec les charpentiers. Ceux-ci avaient déjà déposé quelques poutres sur le chantier. Les bêtes furent attachées à l’ombre d’un bosquet de noisetiers, où coulait un mince filet d’eau surgissant de la terre, source bienvenue pour la bouche des juments.

Les deux hommes gravirent la légère pente menant à la maison. De là, on pouvait jeter un regard circulaire sur l’ensemble du futur domaine. Ils furent étonnés de ne pas apercevoir l’habituel attroupement des gosses qui jouaient et des vaches affalées, en train de ruminer leur ripaille de flore des prés.

Ils visitèrent le chantier, marchant au milieu des gravats et de la terre foulée. Ils ne se rendaient pas encore compte de l’immensité des pièces, préférant, à chaque ouverture, apprécier la vue qu’on aurait de la fenêtre.

— Tu vois, Gildas, sur le devant nous ferons une cour d’herbe qui ira jusqu’au ruisseau, pour que tes enfants puissent jouer.

— Mes enfants? Crois-tu vraiment que je vais en avoir plusieurs?

— Il le faut, les enfants c’est la vie... ce sera ta vie et la mienne aussi. Quand nous serons vieux, nous aimerons ces petites mains des enfants de tes enfants qui viendront prendre les nôtres.

— Je ne sais pas encore si je ferai un bon père... Et si je ne les aimais pas ces gamins? Après tout, on ne peut pas dire que j’aime ma femme.

— Aimer, c’est tellement bizarre... Personne ne sait exactement ce qui se cache derrière ce verbe. On n’aime pas, on aime... Je t’ai conseillé d’épouser Blandine sachant que je te perdrais un peu, mais je l’ai fait pour l’amour de toi.

— Il ne fallait peut-être pas...

— Il le fallait, puisque le destin doit s’accomplir.

— Et moi... si je te comprends bien, j’ai accepté ce mariage parce que je t’aime. Faudrait-il ne point aimer pour rester libre et garder son sens commun?

— C’est le plus paradoxal! Si on désire que l’amour dure, on doit toujours l’ajuster aux contraintes de la vie... à coup de canif on taille à vif le sentiment, on l’ajuste, on l’amincit, on l’estompe... Il faut être vigilant, sinon il disparaît sans qu’on l’ait voulu et quand on s’en aperçoit... pffffttt... plus rien... On croit ne plus aimer, alors qu’on a déjà commencé à détester...

— Dieu nous garde d’en arriver là! Si un jour nous n’avons plus d’amour l’un pour l’autre, j’espère que nous serons alors devenus des sages aux envies apaisées, sereins et malicieux l’un envers l’autre, nous rappelant seulement nos divins plaisirs.

— Divins! Le mot est juste.

Ils étaient debout, parlant bas, presque chuchotant. Un pas et ils se touchaient. Les mêmes gestes précipitèrent la chute des chemises, puis les bustes se rejoignirent. Chacun d’eux sentit les côtes de l’autre sur les siennes, et les tétons durcis tracèrent sur leurs peaux sensibles des lignes rosées. Les bretelles pendantes avaient laissé glisser les larges pantalons de velours noir sur les os saillants des hanches; les fesses à moitié découvertes exposaient au grand jour le plissement de leurs jointures. Se collant face à face, les deux paires de mains se posèrent sur les bulbes de chair brûlante, fermes et vibrants...

Leurs têtes se penchèrent, baisant, léchant leurs cous comme pour en tâter la saveur. Ils se croquèrent les lobes des oreilles, puis leurs bouches semblèrent se chercher, finirent par se rencontrer, se coller et s’ouvrir sous la chaleur des langues... Puis ils avalèrent leurs sexes, couchés, la tête entre leurs jambes, s’étouffant comme s’ils voulaient se gaver de chair en un repas gourmand...

Un peu plus tard, il se prirent mutuellement, l’un après l’autre, en paressant tant qu’ils pouvaient, usant de tous les subterfuges pour faire durer le plus longtemps possible leur montée vers la jouissance. Nus, ils se roulèrent sur le sol humide, se souillant le corps de glaise collante. Quand arriva le moment du suprême plaisir, ils s’affalèrent sur le sol, englués de boue grise, figés, vaincus, tels des gisants sur un champ de bataille labouré par une artillerie silencieuse, morts d’une guerre perdue dont l’histoire se perpétuerait pour tous les amants.

Cet été-là fut l’été passionné des deux amoureux, été de liberté, été d’épuisement. Ils ne faisaient plus l’amour dans la maison mais toujours dehors, en plein air. La moindre occasion était bonne pour qu’ils cèdent à cette pulsion sauvage de baiser. Ils retournèrent aux Petits-Fonts et se donnèrent dans le ruisseau, culs dans le lit d’algues filandreuses, dégoulinants d’eau, allant et venant dans le courant. Parfois ils choisissaient une haie bien profonde, s’enfonçaient sous le couvert, se déchirant la peau dans les ronces et les branches brisées. Chaque jour offrait sa découverte, et chaque jour, ils assumaient le risque de se faire surprendre par des passants, fous qu’ils étaient devenus, dévorant la vie, croquant l’ami pour s’en rassasier en prévision des jours maigres.


Septembre passa. Au début d’octobre, revêtu de sa blouse grise, Gildas fit entrer ses élèves pour le premier jour de classe. Ce fut un jour éprouvant pour le maître comme pour les enfants. Parmi ceux-ci, il forma les deux ou trois aînés sachant lire et écrire pour s’occuper des bambins. Les heures, les jours et les mois passaient trop rapidement. L’ampleur de la tâche du maître le força à donner des cours supplémentaires le jeudi et le dimanche matin, pour les enfants que les parents gardaient à la ferme à la moindre occasion. Un gamin de douze ans qui avait commencé son enseignement chez les frères de Vendôme servait d’adjoint pour ces heures-là. C’était un élève modèle, intelligent et débrouillard. À la fin de l’année scolaire, Gildas le présenta aux épreuves du certificat d’études primaires où il obtint les meilleures notes de tout le canton.

Absorbé par son travail, Gildas commença à délaisser Jean-Marie. Il lui rendait visite en soirée. Celui-ci le guettait comme l’oisillon attend sa mère avec sa provende d’insectes. Sa becquée à lui était aussi vite avalée que celle du poussin. Gildas tombait alors de fatigue et plongeait dans un demi-sommeil d’où Jean-Marie devait le tirer afin qu’il regagne sa demeure.

Blandine devint enceinte. Elle accoucha d’une petite fille qui ressemblait à son père. Gildas demanda à Dumas d’être le parrain, ce que le maître refusa en arguant son manque de religion. Mauvoisin, jamais à court d’idées, ouvrit un livre de parrainage républicain en sa mairie. C’était, paraît-il, une idée de Robespierre pour faire pièce à la religion. Jean-Marie et la mère de Blandine allèrent signer le registre, devenant respectivement parrain et marraine républicains de Marie Dupré. Quelques jours plus tard, par-devant maître Longu, notaire à Vendôme, la nouvelle-née devint la légataire universelle de Jean-Marie.

Bien que les nourrissons fussent, pour leur éducation, exclusivement livrés aux femmes, Gildas avait tout de suite adoré la petite Marie. Il la prenait dans ses bras aussitôt qu’elle était réveillée. C’est lui qui obtint ses premiers sourires. Le temps consacré à la paternité se prit aux dépens de celui qu’il aurait pu donner à Jean-Marie. Blandine, continuant son rôle de nourrice, élevait le petit Raoul comme s’il avait été son propre fils. Le bambin s’extasiait de sa nouvelle petite compagne; il devenait un petit garçon d’une beauté d’angelot de sucre, doté d’une vivacité d’esprit rare, qui appelait papa et maman le couple qui s’occupait de lui. C’est en vain que Blandine ne cessait de lui répéter que son père était Maître Mauvoisin, et que sa maman n’était plus de ce monde...

Martin, homme marié, ne pouvait pas éviter de devenir père de famille lui aussi. Ce furent des jumeaux, des garçons, événement rarissime, qui naquirent dans son foyer. Le forgeron demeurait un homme très occupé, trop, même, de l’avis de Mauvoisin qui se plaignait de ce que ses visites s’espaçassent beaucoup. Mais le maître ne lui en tenait pas rigueur: après tout, les promesses du géant étaient tenues, les meules de la minoterie tournaient sur des centaines de kilos de farine chaque jour, et l’éolienne en construction serait achevée dans les mois qui arrivaient.

Le Maître des Forests n’avait même plus envie de retourner à Tours. Enfermé dans sa chambre, il se donnait de furtifs plaisirs en contemplant le portrait de Fritz et en songeant au blond voisin dont il aurait bien fait son digestif.

Jean-Marie, lui, se refusait à l’onanisme. Il se couchait dans la morosité, et ses rêves se chargeaient d’essorer son trop-plein amoureux. Devenu solitaire, il décida de se mettre à chasser. Il ne possédait aucun don particulier pour le tir au fusil. Aussi demanda-t-il conseil à Mauvoisin. Michel accepta volontiers, et dès ce jour on rencontra les deux propriétaires, au bord des emblavures, fusil sur l’épaule, entourés de chiens, bavardant comme des commères.

Un observateur un peu attentif aurait pu se rendre compte que rien ne venait les distraire de leurs jacasseries. Ils laissaient aussi bien partir dans leurs jambes un couple de lapins, et il eut fallu plus d’une compagnie de perdreaux partant à portée de leurs fusils pour qu’ils renonçassent à leur discussion... Oh, une cartouche partait bien de temps à autre, une paire de secondes trop tard, comme pour souligner la course du gibier, enfumant le toupet blanc d’un lièvre. Mais le tir ne mettait jamais en péril la vie des fuyards... Il arrivait qu’on entende le rire tonitruant de Michel, cherchant un écho dans les taillis, pour se perdre dans les arbres lointains. La plaine porte les sons au loin, jusqu’à des témoins qu’on ne distingue pas à l’œil nu, mais jamais elle ne les renvoie. C’est comme si son immensité les avalait.

Au bout de la saison, rien de la vie de Jean-Marie ne demeura inconnu de Michel. Celui-ci, à son tour, narra la sienne, sans omettre aucun des détails les plus secrets: le viol dans la grange, tellement délicieux qu’il ne pouvait le raconter sans émotion; les chevaux pour lesquels, à vrai dire, il s’était vendu; les après-midi torrides avec Fritz; ses visites au bordel de garçons, à la recherche de plaisirs identiques à ceux qu’il avait connus avec le bel Allemand; Lison, son amour de gamin, lâchement abandonnée avec l’enfant en gestation. Dumas étonna son compagnon par le récit de son enfance au séminaire, de ses nuits de prostitution auprès de ses compagnons de chambre, puis des années de travestissement, avec les émotions d’être enjuponné, fesses aérées; Oscar et son héritage... Ils se racontèrent tout, s’humiliant presque, cherchant dans leur mémoire les souvenirs les moins glorieux, les moments où leur besoin de sexe les avait tellement déstabilisés qu’ils avaient accepté ce qui les aurait horrifiés la veille, crachant, jurant que jamais, au grand jamais, ils ne s’offriraient comme des chiennes enfiévrées à un sexe qui les violenterait.

Gildas demeurait le seul secret de leurs échanges. Michel n’avoua pas ses anciennes attirances pour l’adolescent, et Jean-Marie resta bouche cousue sur leur relation qui continuait, vaille que vaille, bien qu’ils se jurassent toujours un amour éternel dans les moments de félicité. Mauvoisin consentit même à raconter - sous le sceau du secret, car Martin était impliqué dans cette tragédie -, la mort de Louis et la crémation de son corps.

Au coucher du soleil, ils se séparaient sur un serrement de mains de vieux copains. Si Dumas rejoignait sa demeure l’esprit calme, étrangement affaibli par ses aveux intimes qui semblaient lui vider l’esprit, Michel rentrait tout échauffé du désir qu’il avait ressenti toute la journée en présence d’un Jean-Marie svelte, au fin visage pâle. Il s’en voulait de ne pas avoir encore osé lui avouer combien, depuis la première seconde de leur rencontre, il en était amoureux.

À suivre...



Dernier courriel connu de l'auteur : urbain@hotmail.com