La fortune des Mauvoisin (7)


La fortune des Mauvoisin (7)
Texte paru le 2007-09-19 par Urbain   Drapeau-fr.svg
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Deuxième époque

Lorsque Jean-Marie monta dans la voiture, sur la place de la Gare de Châteaudun, il remarqua tout de suite l’alezane attelée.

— Bon sang, Gildas! Tu as trouvé la perle rare, cette bête est superbe!

— Ben, c’est maître Mauvoisin... Je savais que la dernière pouliche de sa jument préférée était bien débourrée. Alors, je suis allé lui demander, hier, s’il était vendeur.

— Et alors?

— Elle l’est... Mais il nous la prête, seulement. Je l’ai juste pour huit jours. Si elle vous plaît, nous pourrons la garder. Mauvoisin a dit qu’il vous consentirait un prix d’ami... Au fait, il veut vous voir pour discuter avec vous.

— Sais-tu de quoi il veut me parler?

— Non, il ne m’en a rien dit... Ah oui, encore... Il a embauché mon ami Louis, vous vous souvenez, de l’école des frères...

— Tu ne vas pas aller faire des cabrioles avec lui en souvenir du bon vieux temps, j’espère?

— Pas de risque, mon Maître! Je trouve d’ailleurs qu’il a pris de bien mauvaises manières...

Et il raconta à Jean-Marie leur altercation, en ajoutant:

— En plus, il ne devrait pas parler de ses amusements avec Mauvoisin... S’il me raconte ça, à moi, il peut aussi bien le dire à d’autres personnes... Je trouve que ce n’est pas correct.

— Ainsi, tu n’avais pas tort dans ton jugement sur Mauvoisin. Lui aussi il est de notre parti...

— Eh oui!... Peut-être bien qu’on est des dizaines, aux Forests...

— Va savoir... Chacun cache si bien son jeu! Allons, vite! Fais-moi trotter cette jument, que je regarde comment elle se comporte. De plus, j’ai une faim de loup.

— Vous m’aviez dit que vous aviez déjeuné dans le train?

— Mais c’est toi que j’ai envie de croquer, mon mignon!...

— Si c’est ça, moi aussi j’ai un p’tit creux... C’est vrai, une absence de cinq jours, ça affame!

Une heure après, la carriole faisait son entrée dans la cour de la ferme. Blandine vint au-devant du maître avec un bébé dans les bras. C’était le fils Mauvoisin, tout en beauté nourrissonne. Elle demanda si le voyage s’était bien passé, et regagna son logis en lançant des œillades énamourées à Gildas.

— Cette sotte n’arrête point de me courir aux fesses...

— Elle est très jolie cette petite, quel âge a-t-elle?

— Seize ans... Elle cherche son amoureux, et moi je suis bien en peine de répondre à ses envies...

— Même pas un peu de désir?

— Pas un brin, mon Maître, j’vous l’ai déjà dit: moi, je ne suis attiré que par les poils de moustache!... Elle mettrait ses doigts dans ma culotte que ça me laisserait la queue molle. Allez, donnez-moi la main pour rentrer vot’ malle.

Le bagage fut déposé dans la chambre. Dans cette intimité, les deux hommes laissèrent les convenances et tombèrent dans les bras l’un de l’autre:

— Mais vous êtes rasé, mon Maître, on dirait la joue d’un bébé!...

— Et toi tu grattes, mon gaillard! Ton poil est de plus en plus dru, il faudrait user du couteau plus souvent.

Gildas fut le plus rapide à baisser ses culottes. Il s’abattit sur le lit, gardant les deux pieds sur le parquet, et offrant ses fesses à son amant. Le nez de Jean-Marie s’emplit des senteurs piquantes du corps de l’intendant, sa langue en goûta la saveur salée, tiède au toucher. Il mouilla le seuil, qui donnait l’impression de l’appeler. Le maître se releva, déboutonna son pantalon, et enduisit son membre raidi par l’envie de sa salive qu’il étalait avec ses doigts. Il se posa sans regarder, et ce fut Gildas qui, par de subtils haussements des reins, s’empala à son sexe qui pénétra bien complètement, comme un plantoir piqué au sol par le maraîcher... Les mains du maître cherchèrent la queue du serviteur, qu’ils commencèrent à secouer. Le garçon geignait sous l’assaut de son cul et le branlement de sa bite. Les doigts se mouillèrent, et Jean-Marie gicla sa jouissance dans le tréfonds de Gildas.

— J’l’ai senti!... J’l’ai bien senti, mon Maître, vot’ jus dans mon derrière... C’est la première fois que ça me fait chaud comme ça!...

La brièveté, la passion et la violence de cette étreinte firent trembler le maître sur ses jambes. Il se laissa tomber sur l’édredon et tourna la tête de Gildas pour la baiser, en lui murmurant des petits mots à l’oreille:

— Si tu savais comme je t’aime... Si tu savais... Moi qui n’ai jamais connu l’amour... Dis-moi que tu ne me laisseras jamais seul... Jure-le!...

Gildas répondit, en une litanie passionnée:

— J’vous l’jure! Je veux rester avec vous tout le temps, je veux embrasser vot’ corps partout dans ses niches secrètes, je veux rouler vos épais cheveux blonds sous mes doigts, et je veux que mes yeux bruns continuent à jalouser le bleu trop clair des vôtres... Je veux que mes bras enserrent votre taille trop fine, comme pour la briser, que mon cœur défaille sous les coups de vos hanches, et je veux pouvoir continuer à vous battre, après vous avoir brisé de mon fléau!...

— L’amour te rend poète, mon doux ami!

Un hennissement se fit entendre.

— Bon Dieu! J’ai oublié le cheval!...

Gildas se releva précipitamment, renfila son pantalon, sans oublier d’embrasser les lèvres amies, jeta un œil dans la cour et sortit en courant. La jument, toujours attelée, s’en était allée s’abreuver au bassin des animaux. Mais son harnachement la gênait, et elle criait là son mécontentement. Jean-Marie restait vautré sur le lit, encore étourdi. Puis le calme revenu le ramena à la raison. Il goûta alors le plaisir nouveau d’aimer et de l’être en retour. Cette plénitude, pourtant, s’obscurcissait de cette étrange sensation d’amertume qui souvent l’accompagne: ce bonheur s’arrêtera-t-il un jour? Il se rhabilla pour retrouver l’équipage.

— Elle a du caractère, la mignonne!

Le mufle de la bête se frottait contre le torse de Gildas, à la recherche d’une douceur.

— Non, ma belle!... j’ai pas de quignon de pain, c’te fois. Vous avez vu comme elle est caressante? Elle me connaît, vous savez... J’l’ai presque vue naître.

— Espérons que Mauvoisin tiendra sa promesse, et qu’il consentira à nous la vendre. Je te la laisse pour toi, Gildas. Cherche-toi une bonne selle. Mais il faut m’en trouver une pareille pour moi.

Le valet se pencha à l’oreille du maître et chuchota:

— J’ai eu du bon plaisir quand vous m’avez réglé mon compte...

Une tape sur son épaule sonna en réponse. Il détela et ramena la jument à l’écurie. Blandine était sortie voir le spectacle, le bambin sur le bras. Jean-Marie l’interpella:

— Blandine, voulez-vous venir voir quelques robes que j’ai héritées de ma sœur? Je suis sûr qu’elles vous plairont beaucoup, ce sont des pièces de couturière.

Il accompagna la jeune fille dans une chambre dont l’armoire recelait les robes qu’il avait apportées lors son arrivée aux Forests. Il y en avait là une dizaine, toutes en excellent état bien qu’un peu usagées. Blandine, émerveillée, se trouvait comme devant un trésor; ses yeux pétillaient de joie. Pour pouvoir les sortir de la penderie, elle chercha un endroit où poser le petit Raoul. Jean-Marie proposa de le prendre. N’ayant jamais tenu de bébé dans ses bras, il se sentit très gauche au contact de sa chaleur. Puis, comme celui-ci lui souriait, il se détendit, et entreprit de lui caresser le dessous du menton, comme il avait vu faire par la nourrice. Raoul éclata de rire, un rire de bambin, communicatif et touchant comme un lever de soleil de printemps. Devant tant de grâce, quelques larmes mouillèrent les paupières du maître, et dès cet instant, il fut définitivement conquis par le bébé.

En repartant Blandine lui dit:

— Maître Dumas, je viendrai chercher tout cela dans les jours qui viennent, et j’en ferai profiter quelques filles de mes amies. J’ai aussi une faveur à vous demander...

— Parle, si je peux t’aider je le ferai volontiers.

— Eh bien voilà: je suis amoureuse, et je crois que celui que j’aime est timide comme moi, et qu’il n’ose pas s’approcher des filles. Pourriez-vous lui dire que j’attends sa déclaration?...

— Naturellement jeune fille, je le connais? De qui s’agit-il?

— De Gildas, Maître... votre valet.


Quelques jours plus tard, Jean-Marie se rendit au domaine voisin afin d’en rencontrer le maître. Il s’était fait annoncer et pour l’occasion, chevauchait l’alezane, en prenant garde de ne pas la brusquer: la bête s’était révélée cabreuse, et toujours prête à quitter le trot en essayant de le désarçonner. Bien que piètre cavalier, il réussit son entrée dans la cour de la ferme sans s’étaler sur le chemin. Sautant à terre, il se présenta au jeune homme qui était sorti, prévenu par les gosses. Il sut immédiatement que c’était Louis. «Un regard de fouine... Un fauve qui cherche à mordre», pensa-t-il.

— Monsieur Mauvoisin m’attend.

Louis grommela quelques mots de bienvenue peu compréhensibles. Ses yeux fixaient le visage de Jean-Marie avec une insistance gênante. Il devinait bien que cette attention n’avait rien de chaleureux. Le garçon essayait de percer le secret du maître des Petits-Fonds. Mais celui-ci, n’étant pas un débutant en matière de dissimulation, s’abstint de rien laisser paraître de bien déchiffrable aux yeux du petit voyou tourangeau.

Quand Mauvoisin se dirigea vers lui pour se présenter, il recula de surprise. Réprimant ce mouvement, il continua d’avancer vers son visiteur, la main droite tendue:

— Bonjour, Monsieur Dumas... Je suis heureux de faire votre connaissance.

Il s’appliquait à parler posément, sans manger les mots comme on le fait dans ces campagnes. Jean-Marie prit et serra la main tendue.

— Mes respects, Maître Mauvoisin. Et merci pour m’avoir prêté votre pouliche. Ce sera une excellente bête. J’espère que nous parviendrons à nous accorder, pour la vente?

Jean-Marie avait senti la gêne éprouvée par son voisin. Il la sentait, palpable, dans son comportement. Michel invita le visiteur à passer dans son bureau, et congédia Louis.

— Merci, Louis, tu peux aller rejoindre Grégoire. Il vous faut préparer le blé pour les négociants de Blois.

Dès qu’ils furent installés dans deux fauteuils de cuir au confort très bourgeois, le propriétaire posa sur la table un panier rempli de bouteilles de cidre. Il en déboucha une, et servit son invité:

— Goûtez-moi ça!... Par ici, on n’en fait pas d’aussi bon! J’ai un verger planté par mon père. On n’y met que les vaches, pas de labour... Ça donne des fruits exceptionnels!...

Puis il demanda:

— C’est vrai, ce qu’on dit, que vous viendriez du Calvados? Peut-être bien que vous aller trouver que c’est de la piquette?

Jean-Marie prit le temps de boire un demi-verre, et le félicita de produire un pareil cidre qui égalait, à son avis, ce qui se fait de mieux en Normandie. Il se garda bien de révéler qu’il l’avait déjà tâté. Puis il s’enquit de la raison qui motivait son invitation:

— Monsieur Dumas, je dois vous parler de plusieurs choses. Tout d’abord le fait que vous soyez devenu propriétaire des Petits-Fonts est une chose entendue. Je voulais ces terres, elles sont à vous, je n’y trouve rien à redire...

Puis il enchaîna sur le besoin municipal du financement de l’école par les principaux propriétaires. Il expliqua sa position, et raconta comment il avait envoyé paître le représentant de l’Église. Jean-Marie écouta attentivement et donna une réponse favorable:

— Il faut établir tout de suite le coût de cette construction, et en dresser les plans. Elle devra ouvrir à la rentrée de l’année prochaine. N’oublions pas le logement de l’instituteur: c’est à la commune de fournir l’habitation.

— Je suis heureux, Dumas, que nous soyons en terrain d’entente, entre républicains... Vous savez que les élections municipales ont lieu au printemps prochain. J’ai l’intention de former une liste contre les conservateurs cléricaux. J’ai l’appui, discret, du sous-préfet de Vendôme, mais il nous faudrait un maire à la tête bien faite et bien pleine... Vous avez fait des études, vous?...

C’était la deuxième question concernant le passé de Jean-Marie. Celui-ci évoqua sa scolarité au séminaire, sans entrer dans trop de détails. Il raconta sa fuite, quatre ans après le baccalauréat, juste avant l’ordination. Il prétendit avoir travaillé dans diverses compagnies rouennaises de transports fluviaux et maritimes, certain que son interlocuteur ne connaissait rien à ce genre d’entreprise.

— Mon cher voisin, avec votre bagage vous feriez un maire parfait!...

— Maître Mauvoisin, je suis disposé à vous aider de tout mon possible, mais cette place vous revient. Je ne suis qu’un étranger, dans la commune, et je me vois mal en tête de liste... Prenez-moi comme adjoint, pas forcément le premier! Vous verrez, ça passera beaucoup mieux auprès des citoyens!

— Nous verrons cela... C’est vrai, vous avez raison, les paysans accepteraient mal un nouveau-venu à la tête de leur municipalité. En revanche, ils votent volontiers pour des Parisiens comme députés, car ils sont éblouis par les belles paroles des démagogues... Ah oui, encore... J’ai un service à vous demander...

— Diable! un service?... Dites toujours, après tout je vous en devrais un si j’achète votre cheval.

— Pour l’alezane, topons pour cent francs, c’est un cadeau de bienvenue. En fait, là où je veux en venir, c’est au sujet du garçon qui est venu pour cette bête.

— Gildas?...

— Oui. Il m’a rendu ses mois déjà payés, je sais bien... Mais il me manque terriblement ici. Il avait ses habitudes. C’était plus qu’un valet... au moins, il ne se bouchait pas le nez en m’aidant à retirer mes bottes. Quand il est parti, je dois avouer que je vous en ai voulu... Mais, diable, c’était sa décision. Je voudrais que vous lui demandiez de revenir ici... et le service, c’est de le laisser repartir s’il choisit le domaine Mauvoisin.

— Entendu, je lui transmettrai votre offre, et c’est lui-même qui vous donnera sa réponse.

— Dites-lui aussi que je le prends pour les livres. Celui qui s’en occupe en ce moment partira à la fin de cette année. Il ne se plaît pas ici, et - c’est confidentiel, Dumas - c’est un mauvais sujet qui me vole... Il ne me satisfait pas.

— Tout ce dont nous venons de parler me donne à réfléchir... Après tout, Gildas mérite mieux que de servir un fermier, vous ou moi, d’ailleurs...

— Ah oui?... Et vous en feriez quoi, vous, Maître Dumas?

— Moi, je le verrais bien comme instituteur pour l’inauguration de notre école publique...

— Sacrebleu! quelle curieuse idée...  C’est vrai que le sacripant sait lire, écrire et compter... Mais ça ne suffit pas...

— Il entend aussi un peu de latin et de grec, ainsi que l’algèbre, j’ai pu m’en rendre compte. Vous le savez, Mauvoisin, la République n’est pas regardante sur les diplômes: il y a trente milles communes en France. Ce qu’il faut, ce sont des défricheurs et des semeurs, pas des universitaires!

— Et puis, un enfant de la commun comme premier instituteur, ce serait un beau symbole! Vous avez eu là une idée merveilleuse!...

— C’est une idée que nous avons eue ensemble, tous les deux, Mauvoisin! Je passerai le temps qu’il faudra afin qu’il soit prêt pour juin prochain. Vous, de votre côté, vous irez voir le sous-préfet. Ce sera donnant-donnant: la mairie des Forests pour le gouvernement républicain contre la nomination de notre protégé!

Michel avait les yeux brillants de joie. Il ajouta:

— Et puis, pas de tirage au sort pour Gildas: les instituteurs sont exemptés du service militaire... Il restera parmi nous.

— Vous avez l’air de bien l’aimer, mon valet?

— Ah, Maître Dumas!... Si je vous racontais...

Et il resta songeur de longues secondes.

— Quoi?...

— Hein... Quoi...?

— Vous pourriez raconter quoi, Maître Mauvoisin?

— Oh, rien, voisin... Justement... Rien...

Il parlèrent encore un peu du temps, des récoltes, du battage à la locomobile et des essais de labour cet automne, de l’organisation d’un grand domaine agricole, du XXe siècle qui arrivait. On commençait à dire que bientôt on pourrait se déplacer dans des engins actionnés par des moteurs à pétrole... Puis ils se serrèrent la main. Au moment de se séparer, Mauvoisin demanda:

— Encore une chose Maître Dumas... Excusez la bizarrerie de ma question... Blond comme vous l’êtes, avez-vous des ancêtres prussiens?

—???... Non, pas que je sache... Mais Normand veut dire «homme du nord». Nous descendons de Scandinaves plutôt pâles...

Mauvoisin le regarda s’éloigner. Il se dit: «Nom de Dieu, ma langue a failli me trahir... J’allais lui dire «beau comme vous l’êtes...  Il est quand même bien mignon...» Puis, comme si un tel homme ne pouvait pas être originaire de ces régions: «Il a sûrement des traces de ces fichus Vikings!»

La jument trottinait, et les réflexions envahirent Jean-Marie: «C’est vrai que c’est un bel homme, Mauvoisin, bien fait, musclé...» Et, il l’aurait juré, cet homme avait une odeur de virilité, très bizarre, qu’il n’avait jamais sentie auparavant. «Curieux, sa question sur les Prussiens... Cela avait-il à voir avec ces histoires qu’on racontait? J’ai l’impression de lui avoir fait de l’effet... Que voulait-il me dire sur Gildas?... M’avouer qu’il en a bien envie?»

Il rentrait content. Restait à faire accepter à Gildas de se transformer en maître d’école, et, auparavant, de refaire l’élève. Ce n’était pas gagné... Il essayerait de le coincer quand il serait le plus faible... les yeux dans les yeux... pendant qu’il prendrait son plaisir.


Louis rentra tard. Michel avait déjà soupé, et attendait son amant. Il voulait, ce soir-là, prendre son plaisir. La vue et le contact de Dumas avait émoustillé ses sens. À défaut de celui-ci, il voulait profiter du corps du jeune secrétaire. Louis apparut en remettant un peu d’ordre dans sa chemise qui pendait:

— Excuse-moi, une affaire m’a retenu.

— Une affaire?... De quel genre?

— Personnelle, ça n’a rien à voir avec cette putain de ferme.

— Ne jure pas comme ça, c’est elle qui paie tes gages, cette ferme, et dis-moi pourquoi tu rentres si tard.

— Je suis resté à discuter avec des amis.

— De nouveau à t’amuser avec les gosses de mes valets... Tu sais que les pères se plaignent sans arrêt...

— D’abord ce ne sont plus des gosses, ils ont toute leur conformation, et si les pères se plaignent, eux ne sont pas à plaindre.

— C’est misérable, Louis, de batifoler avec des jeunots comme ça qui n’ont pas encore leurs idées bien arrêtées!...

— Bah, leurs idées, c’est de se branler la verge tant qu’ils peuvent, et ils ne s’en priveraient pas, même sans moi...

— C’est tout pourri dans ta tête!... Je n’sais pas ce qui me retient de te coller mon poing dans la gueule...

— Ce qui te retient...? Mais c’est que ça te priverait de mon cul!... Toi aussi, t’es pourri. Tout ce que tu fais, tout ce que tu penses, c’est pour ta queue. Même cet après-midi, quand t’as reçu ce Dumas, t’avais les yeux qui pétillaient. Tu peux pas voir un homme sans t’imaginer que tu pourrais le sauter... Et si tu te voyais quand tu parles de cet empaffé de Gildas... Y faisait ci... Y faisait ça... En me reprochant de ne pas être à la hauteur... P’têt’ bien que tu l’enculais depuis qu’il était gamin, le petit ange... Oui?... Non?... Eh ben, t’as eu bien tort! Au collège, tous les surveillants l’ont niqué! Certains soirs, même, à plusieurs! Son cul, c’était une outre de jute, le p’tit mignon... Une salope...

Louis était d’une nature méfiante. Mais emporté par sa colère, il ne remarqua pas que Michel s’était avancé sur lui. Le premier coup de poing lui coupa la parole en lui écrasant le nez. Le sang se mit à couler à flots... Le poing gauche remonta sa mâchoire en tarissant définitivement le flot du verbiage qui jaillissait de sa bouche. Le jeune homme s’affala sur le parquet, assommé... Michel sortit demander à un fermier de préparer la voiture avec des lanternes allumées. Il gagna la chambre de Louis, et en sortit ses affaires qu’il entassa près du corps inanimé. Au bout de quelques minutes, on le prévint que le cheval était prêt. Il renvoya le valet, et après avoir hissé Louis sur son épaule, le déposa sur le siège. Un second voyage fut nécessaire pour transporter le linge sur le plateau. Il s’assit, prit les brides et quitta la ferme. Comme ils arrivaient aux Forests, Louis s’était réveillé. Michel s’arrêta à l’auberge et paya une chambre pour huit jours. Il aida son ex-secrétaire à descendre. Les affaires de Louis furent entassées dans un sac qui fut déposé devant la porte éclairée, d’où provenaient des bruits de conversation et des rires d’ivrognes. En quittant Louis, Michel lança:

— Je ne suis pas fier que ça se termine comme ça. J’aurais dû être plus digne... mais tu m’as provoqué, et j’ai eu toutes les raisons de te corriger. Louis, on se quitte en mauvais termes. N’en profite pas pour colporter des calomnies à mon sujet, et n’oublie pas que je connais ta vie. Un conseil encore: oublie définitivement les gamins, sinon ça te mènera au bagne.

— Et l’argent que tu me dois?

— Je te le ferai porter si tu restes ici quelques jours, sinon je l’enverrai à ton nom chez tes parents...

À suivre...



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