La fortune des Mauvoisin (8)


La fortune des Mauvoisin (8)
Texte paru le 2007-10-15 par Urbain   Drapeau-fr.svg
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Gildas et Jean-Marie se réveillaient toujours au premier chant du coq. C’était devenu une habitude, bien qu’ils fussent toujours surpris de l’heure matinale choisie par le volatile. Ils profitaient alors des dernières minutes de la nuit pour s’aimer. C’était un moment tendre où l’expression amoureuse se déroulait dans la position qu’avaient les dormeurs juste avant de se réveiller. Si Gildas, lové contre le ventre de Jean-Marie, ouvrait les yeux, il excitait le sexe de son ami en remuant les cuisses, et s’arrangeait pour se faire pénétrer en se lubrifiant au moyen des sueurs nocturnes. Ils se baisaient d’une manière douce et décontractée, sans chercher le grand choc, se contentant simplement de s’enfiler l’un dans l’autre, ou de serrer les muscles pour comprimer le sexe bienvenu, jouant de sensations furtives ou rayonnantes, bougeant juste ce qu’il fallait pour sentir leurs corps fusionner par le seul contact des chairs aux mystérieuses nervures sensitives. Qui pourrait deviner qu’elles existent précisément là... Le premier jouissait calmement, cherchant la profondeur des entrailles de celui qui, recevant le sperme chaud, évacuait son trop-plein de plaisir à même le drap. Le coton écru blanchissait sous l’outrage. Ou, lorsqu’il était près de la rupture, il donnait son sexe à déguster à son amant du matin, l’haleine encore chargée des vapeurs chaudes de la nuit qui gantaient le membre de sa bouche, prête à étouffer le feu de l’explosion.

Gildas se levait toujours le premier. Il allumait la lampe de la cuisine et préparait le fourneau pour chauffer le café du maître. Il ne s’habituait pas à ce breuvage amer. Pour lui, le petit-déjeuner se composait d’une soupe, ou d’un morceau de pain et de restes de viande. Jean-Marie trempait bourgeoisement son pain beurré dans le café noir, sous les yeux étonnés du jeune homme. Celui-ci sortait peu après dans la cour pour s’ébrouer sous le flot de la pompe. Dans sa chambre, le maître, avec sa cuvette de faïence et son eau chaude, se débarbouillait tout le corps. Il attendait avec impatience un plombier de Vendôme qui devait installer cette baignoire de fonte, livrée maintenant depuis trop longtemps.

Les voisins apercevaient toujours Gildas bien avant de voir sortir le maître. Dans la journée, sauf au moment des repas, ils s’arrangeaient pour ne pas rester trop souvent ensemble, afin d’éviter les commérages. Même dans ces campagnes, loin des villes et de leurs turpitudes, on connaissait parfaitement ce qui pouvait résulter d’une trop grande intimité entre un maître et son jeune valet. De telles histoires se transmettaient de bouche à oreille. On racontait parfois des faits remontant à plus de cent ans comme s’ils étaient survenus l’année passée. Dans les veillées se chuchotait encore l’histoire de ce jeune vicomte qui avait été roué et brûlé vif, à Blois, pour sodomie sur le fils du duc, son suzerain, pourtant âgé de vingt ans... Le supplicié n’avait, lui, pas eu le temps de les atteindre... C’était pourtant au temps des rois, mais ces récits, inlassablement répétés, apprenaient au bas peuple la monstruosité des péchés dont les hommes étaient capables, et l’extrême sévérité du juste châtiment qui leur était réservé.


Les semaines et les mois passèrent. Blandine et Mauvoisin connurent les réponses à leurs requêtes, négatives toutes deux. Bien qu’il s’y attendît, Michel se renfrogna un peu: il se retrouvait seul, sans Louis, et Gildas, quoique proche, était inaccessible. Blandine pleura beaucoup. Jean-Michel eut fort à faire pour la consoler. Il l’employa alors comme femme à tout faire, chargée de la cuisine et du ménage. Elle venait exécuter ses tâches en compagnie du petit Raoul, qui s’habituait à Jean-Michel et à sa maison. Blandine, jeune fille intelligente et intuitive, constata par elle-même les raisons qui plaçaient Gildas hors de sa portée. Elle lui en parla un soir:

— Tu sais, Gildas, j’connais vot’ secret, à toi et au Maître...

Le garçon ne soupçonnait pas que la conversation s’engageait sur un sujet dont il ne tenait pas à parler.

— Tiens donc, ma belle! Et quel est-il, ce fameux secret?

— Ben dame, vous vous culbutez dans son lit! J’ai bien vu ses draps tout sales, et j’ai vu ton lit tout propre, et même pas froissé...

— Et alors, où est le mal? J’t’ai rien promis, à toi ou à une autre, et le Maître non plus! Tu sais, Blandine, tu peux raconter ça à tout le monde, mais nous on ne soufflera jamais mot là-dessus, même pour dire que c’est des inventions... Tu risques de passer pour une menteuse. On sait bien que tu t’es amouraché de moi, on croira que tu veux te venger...

— Combien tu ne connais pas les femmes, mon bon Gildas! Je ne dirai rien à personne, et tu vois comme c’est drôle, je ne suis pas jalouse... Après tout, c’est un homme que tu caresses, pas une fille, et je continuerai à t’aimer jusqu’à ce que tu viennes aux femmes.

— Et si c’est jamais...?

— Je prends le risque... En attendant, je reste auprès de toi comme servante, jusqu’au jour où tu me voudras! Je vais prier la Sainte-Vierge pour ça.

— Si ça te chante...

Et ils en restèrent sur ces paroles.


Jean-Marie avait acheté trois charrues brabant en prévision des labours d’automne. Dès qu’elle eurent été livrées, les valets s’entraînèrent en commençant leur ouvrage. On y attelait deux chevaux. Même les juments pleines furent mises à l’épreuve. Les métayers qui quittaient le domaine avant l’échéance faisaient leurs bagages. D’autres fermiers arrivaient et prenaient possession des fermes délaissées. Tous savaient que ce serait une petite année, et qu’on n’arriverait pas à ensemencer l’ensemble des terres. En novembre, Mauvoisin, connaissant les difficultés de son voisin, prêta deux laboureurs. Il avait travaillé certaines de ses parcelles à l’aide de la locomobile. Les tracés de charrues doubles avançaient le travail, mais la machine ne pouvait pas être mise en action sur toutes les parcelles. Néanmoins, le temps gagné bénéficia au propriétaire des Petits-Fonts, en l’aidant à terminer tous ses travaux automnaux.

Un beau jour d’octobre ensoleillé, on retrouva Erwan mort dans un pré. Il portait des traces rougeâtres au cou, et ses mains enserraient une vipère morte. Le médecin prétendit qu’il avait été piqué à la gorge, et qu’il s’était lui-même causé des marques à la suite de la morsure. Certains s’étonnèrent qu’un enfant en danger veuille tuer le serpent fautif au lieu d’aller chercher de l’aide. Le désordre de ses vêtements fut attribué à la panique au moment de mourir. Les gendarmes ne furent pas avisés. Le peuple campagnard est facilement taiseux, particulièrement en présence de la mort. Les plus bavards, les fatalistes, ponctuaient leurs conversations d’un invariable «C’est comme ça!» mille fois répété... Frère préféré de Gildas, Erwan lui ressemblait beaucoup. Ses cheveux étaient aussi noirs et frisés que ceux de son aîné. Il avait la beauté fragile d’un enfant, de celle qu’on voit parfois s’assombrir aux premiers bourgeonnements de l’adolescence. Faisant partie des premiers témoins, Mauvoisin s’étonna que le cadavre de la vipère fût presque desséché, alors qu’il était naturel de présumer que sa mort datait de seulement quelques heures.


L’école se construisait. Gildas plongeait dans les révisions dès trois heures sonnées. Toute la population avait applaudi à l’idée de le voir enseigner, et personne ne manquait de l’encourager. Les gelées annonciatrices de l’hiver se firent de plus en plus fréquentes. Pour le monde paysan s’annonçaient quelques mois de repos forcé. Le blé battu, on allait faire du bois ou réparer les bâtiments; on saignait le cochon. C’était, aux premiers frimas, l’occasion d’une fête. Jean-Marie vivait une espèce de bonheur parfait. Gildas était à lui dès l’après-midi; ils travaillaient au feu ronflant de la cuisine; Blandine cuisinait, puis les quittait pour s’occuper de la maison de ses parents. Il n’était pas rare qu’entre les leçons d’histoire et de géographie, une main se glissât sur une poitrine ou dans un pantalon relâché, et que les devoirs s’interrompissent pour une récréation de galopins. Dans ce cas-là disparaissait la notion d’élève ou d’enseignant, car le plus jeune montrait parfois un étonnant savoir-faire à son aîné.


Michel repris ses expéditions à Tours. En quelques mois, ayant perdu ses habitudes, il ne retrouvait pas ses connaissances. Le militaire était parti, et la patronne lui annonça qu’elle avait eu des nouvelles de Louis, croyant qu’il aurait été content de le retrouver. Il prit l’habitude de fréquenter un paysan de l’Indre qui se présentait à l’état brut, revêtu de son sarrau. Sans avoir la beauté de certains de ses congénères, il présentait des dispositions sexuelles hors du commun qu’il réservait exclusivement aux personnes de son sexe. Michel prenait son plaisir, mais il lui manquait un peu de tendresse dans ces moments-là. Un jour qu’il quittait le bordel, il aperçut Louis qui y entrait. Celui-ci ne l’aperçut pas. Son visage avait gardé quelques marques de la correction qu’il lui avait infligée: le nez cassé restait tordu, et avait changé son expression. Il était devenu laid. Au cours d’une autre visite, il apprit que Louis se présentait aux clients comme un voyou prêt à jouer du couteau, qu’il était recherché par la police pour meurtre. Un homme qui le payait avoua qu’il lui faisait peur, désormais, et qu’il préférait cesser de s’allonger sous lui, de crainte de se faire étrangler comme le prostitué racontait qu’il en avait l’habitude! Connaissant un peu le caractère du voyou, Mauvoisin pressentait qu’il n’affabulait pas forcément et que ses rodomontades pouvaient cacher une vérité épouvantable. Il pensa au petit Erwan et à son cou rouge et bleu et s’interrogea plus fortement sur les causes de son décès. Louis n’aurait-il pas cherché à se venger de Gildas, en choisissant son frère comme victime expiatoire de l’affront qu’il avait subi?


Au Nouvel-An, Jean-Marie proposa à Gildas de l’emmener à Rouen. Il avait dans l’idée de mettre en vente l’immeuble du centre ville et d’en consacrer le produit à la construction d’une grande maison aux Petits-Fonts. Gildas, qui n’était jamais sorti du département, s’enthousiasmait. Son niveau scolaire avait progressé pendant ce trimestre de révisions et dès janvier, Jean-Marie se proposait d’attaquer la philosophie. Cette matière, inconnue de l’élève, bien que non nécessaire à sa formation, ne manquerait pas de lui développer l’esprit. Sans doute le maître était-il excellent, ou l’élève doué, car jamais Gildas ne semblait rebuté par un exercice. Quand il était lassé d’un sujet, plutôt que de se bloquer sur la solution, il se levait et fermait les lèvres de son répétiteur, en savourant la langue qui, l’instant d’avant, le tourmentait.

Ces longues heures passées assis à table les avaient amenés à provoquer les situations les plus propices à l’amour. Sous un prétexte futile, Gildas se rendait à sa chambre et revenait cul nu... Forçant Jean-Marie à rester assis, il lui déboutonnait la braguette et libérait son sexe, léchant le membre jusqu’à ce qu’il durcisse, s’asseyait face à lui et s’empalait en lui demandant de ne faire aucun mouvement. Quand il était entièrement pénétré, il jouait de son bassin, serrant les fesses pour déclencher l’extase de son partenaire. Ces caresses suffisaient à provoquer son éjaculation; le sperme jaillissait et se répandait sur les pans de sa chemise. Il entourait alors le torse du maître de ses bras et le serrait à l’étouffer, l’embrassait, le cajolait, chuchotant toujours de simples phrases d’amour, puériles et sincères comme celles d’un enfant à sa mère.

Après avoir joui, ils manquaient toujours de courage pour continuer les devoirs. Alors, Jean-Marie disait souvent:

— Va chercher une bouteille de cidre, Gildas, je vais commencer à remplir la baignoire.

Deux bassines pleines, bouillonnantes, fumaient sur le fourneau. Le maître les porta dans la salle sans fenêtre. La baignoire de cuivre rouge trônait au milieu de la pièce carrelée de briques émaillées. À sa tête, une pompe amenait l’eau du puits voisin. Un seau d’eau froide attendait en permanence dans un coin, pour amorcer le système; un tuyau de fonte courait de la bonde à l’extérieur, évacuant l’eau souillée dans un puisard. Le bain était un régal qu’il fallait payer d’une longue attente pour que plusieurs bassines aient le temps de chauffer. Quand ils étaient prêts, ils enjambaient les bords et s’asseyaient face à face en sirotant le cidre, réchauffé lui aussi, qui les grisait immédiatement. Plutôt que de profiter de l’eau claire du bain, il commençaient tout de suite à se caresser, à jouer, à se triturer la bite ou les couilles; leurs doigts s’inséraient entre les cuisses, cherchant l’orifice diabolique... Le foutre troublait vite la pureté de l’eau, et chacun accusait l’autre d’avoir provoqué le chahut. Jean-Marie apprit à Gildas à s’occuper de sa coiffure et lui fit jurer de ne jamais couper ses jolies mèches. Il lui décrassait tout le corps en glissant le savon entre ses fesses, en le décalottant, et en faisant mousser sa touffe:

— Te voilà beau et propre!

— Pourquoi donc, avant le bain j’étais moche et sale?

— Seulement sale, tu puais le crottin...

— Moi, j’aime bien mettre mon nez dans vos fesses, même quand elles sont sales.

— Moi aussi, Gildas, je t’aime bien même quand tu n’es pas baigné, mais il faut effacer les odeurs de la journée pour faire place à celles du lendemain qui parfumeront ta peau fraîche.

Jean-Marie sortit une bouteille:

— Oh non! Vous n’allez pas m’asperger d’eau de Cologne... L’autre matin, à la traite, les commis m’ont dit de ne pas abuser du parfum du Maître. Ils pensent que je vous le vole...

— Ils sont jaloux...

— Non, il se fichent de moi...

— Moi je te parie que non. Demain matin, prends un flacon plein et donne-le leur... Tu n’auras qu’à dire qu’il est à toi... Je suis sûr qu’ils seront bien trop contents et qu’ils l’utiliseront pour cacher leurs odeurs d’écurie!

— Maître...

— Oui?

— Vous êtes trop beau pour un homme...

— Arrête tes compliments de benêt! Je suis là, nu, dégoulinant, aide-moi plutôt à me sécher... Et n’en profite pas pour laisser tes mains se balader... Nous avons du travail. Et une chose encore, il faut que tu arrêtes de me voussoyer... On passe notre temps à se pénétrer, on se connaît plutôt bien maintenant, et tu me dis «Maître»... et «vous»...

— Comme tu voudras... mais on dirait que ça te gêne que je te dise que t’es trop beau.

— Gildas, mon ami, mon très bon ami... Si quelqu’un est trop beau ici, c’est bien toi: regarde-moi et regarde-toi...

— J’peux pas me regarder, j’ai point de glace pour ça...

— Allons devant l’armoire de la chambre.

Ils s’y rendirent et se postèrent ensemble devant l’immense miroir.

— Alors...

Se rengorgeant, Gildas fit le précieux:

— Ben y a rien à redire, je me trouve bien beau, mais t’as rien à m’envier.

— J’ai connu une certaine chambre à Rouen où le plafond ainsi que les murs portaient des glaces.

— Je sais pas si je suis vicieux, mais de nous voir comme ça les deux, je suis tout excité! C’est comme si on était quatre...

— Tu crois que tu aimerais faire l’amour à plusieurs?

— Bah, si tu es avec moi et qu’on fasse cela pour l’amusement, d’après moi, on resterait quand même fidèles l’un et l’autre.

— Tu pourrais prendre plus de plaisir avec un autre!

— C’est pas possible, ça, j’aime trop voir ta tête en baisant.

— On pourrait se contenter des miroirs... Une fois... Pour voir...

— Jean-Marie...

— Oui?

— Tu crois que ça va durer, nous deux?

— Qui sait? J’espère bien! Je te dirais bien de prier pour ça, mais je ne crois plus en Dieu, alors... 

— Moi je mets un cierge toutes les semaines, personne sait pourquoi sauf moi... J’espère qu’Il exaucera les vœux que je Lui fais.

— Comptons plus sur nous que sur Lui! Le bonheur et le malheur des hommes est très souvent causé par leurs actions.


Fin décembre la liste républicaine anticonservateurs était formée. Mauvoisin se présentait en tête. Suivaient quelques artisans qu’il avait réussi à extirper des griffes cléricales. Jean-Marie figurait dans les derniers noms, parmi ceux qui avaient de fortes chances de se voir rayés. Il était convenu qu’en cas d’élection, celui-ci remonterait comme adjoint. Dès le dimanche suivant, le curé des Forests commençait ses diatribes contre les mauvais citoyens prêts à s’allier avec les ennemis du Christ pour occuper la mairie. Il expliquait qu’avec l’école du diable qui allait ouvrir, ç’en serait fini de la tranquillité publique, et que bientôt, les catholiques les plus pauvres de la paroisse devraient cacher leurs convictions religieuses pour continuer à être secourus par la mairie en cas de besoin. La véhémence du prêtre servait Mauvoisin, car bien que l’on continuât à colporter cette fameuse histoire de chevaux et de Prussiens, les habitants avaient appris à l’apprécier. On savait bien qu’au Grand-Champ, les familles dans le besoin pouvaient venir emprunter un sac de blé - jamais rendu - au régisseur. La majorité des fermiers connaissaient la source du financement de l’école. Ils se sentaient soulagés de ne pas être contraints de payer ce bâtiment avec leurs impôts.

À l’auberge, les discussions finissaient invariablement par le slogan que Michel avait repris de ses lectures radicales: «Ce ne sont pas les républicains qui sont anticléricaux, ce sont les cléricaux qui sont antirépublicains», ce qui, historiquement, pouvait apparaître comme une vérité première du fait de l’antériorité de la détestation de l’Église envers la République, avant même qu’elle fût proclamée.

Le résultat du vote s’annonçait sous les meilleures auspices. Le sous-préfet de Vendôme continuait à soutenir la candidature de Gildas comme maître d’école des Forests, puisqu’il possédait déjà son brevet élémentaire. Bien qu’il eût été obtenu dans une école religieuse, il était parfaitement reconnu par le ministère de l’instruction. Gildas devrait effectuer tout de même quelques mois à l’école normale d’instituteurs de Blois, afin de prendre connaissance de quelques bribes de pédagogie, ainsi que des programmes des différentes divisions de sa future classe.

Vers la fin de l’année, Michel se rendit une fois de plus au bordel tourangeau. Il maugréait contre ses envies qui le contraignaient à une longue absence. Même en se pressant, il ne pouvait pas la réduire à moins de deux jours. De plus, la fatigue et la mélancolie qui s’abattaient sur lui au retour se prolongeaient au moins deux autres jours. Chaque fois qu’il quittait Tours, il se morigénait, accusant la fougue de son tempérament de l’obliger à abandonner son travail pour seulement deux ou trois heures de plaisir, qui s’achevaient toujours en frustration.

Arrivé à l’établissement, il pénétra dans un des petits salons prévus pour éviter que les clients ne se rencontrent à leur arrivée. C’était un moment où les messieurs, au moins les nouveaux-venus, se sentaient fragiles et un peu perdus. Un homme dans ses âges était déjà là, sans doute oublié par la tenancière. Ils se sourirent, et le premier osa entamer une conversation anodine:

— Je crois qu’on ne pense plus à moi.

— Ne vous inquiétez pas, quelqu’un va venir nous chercher.

C’était un homme à la forte musculature, très grand, un ouvrier sans doute, bien qu’il soit habillé assez élégamment. Il dégageait une sorte de force calme, et son visage, encadré d’une courte barbe noire, avait des yeux perçants assez rieurs.

Une jeune bonne entra, l’air gêné de trouver deux clients. D’habitude, c’était une hôtesse décontractée. Elle se borna à demander à chacun des deux hommes quels étages ils fréquentaient. Michel laissa répondre le premier:

— Le troisième...

Le même que Michel, celui des hommes qui aiment les hommes... C’était le premier client homosexuel qu’il côtoyait à cet endroit, les rencontres s’effectuant habituellement au bar, après que chacun eut terminé ses plaisantes affaires. La bonne les guida vers l’escalier, jugeant qu’ayant fait connaissance, ils pouvaient se débrouiller seuls jusqu’à leur destination. L’homme se retourna et dit à Gildas:

— On peut économiser chacun vingt francs si on s’amuse tous les deux...

Le visage du colosse lui apparaissait tellement naturel et dépourvu de malice que Michel ne sut que répondre à cette offre claire et directe:

— Après tout, pourquoi se gêner, on a l’air d’aimer les mêmes choses... On pourrait même passer un moment à discuter en dépensant notre bénéfice...

— Allons donc chez moi... Je vous avertis, c’est un appartement de célibataire, donc assez sinistre.

— J’ai ma chambre à l’hôtel. La réception est à l’écart, et le portier est discret.

Une heure plus tard, Michel se faisait virilement piocher le cul, suppliant qu’on ne lui épargnât pas la deuxième tournée.

Martin, une espèce de géant, une fois dévêtu apparaissait exempt de la moindre parcelle de graisse. Il exerçait le métier de forgeron dans une entreprise de métallurgie où l’on fabriquait des machines à vapeur. Sa jeunesse, ou son habileté, lui permettaient encore de dissimuler la signature du feu sur son visage ou sur ses bras. Il avait bien quelques brûlures, mais les cicatrices n’apparaissaient guère sur sa peau. Les vieux travailleurs du fer se reconnaissaient toujours aux multiples boursouflures parsemant leurs visages noircis au feu des brasiers. C’était un homme doux, qui s’enflammait pendant l’amour sans jamais devenir violent. Après qu’il eut fait jouir son partenaire, alors qu’ils restaient allongés, échangeant calmement quelques propos banals, Michel osa demander:

— Et tu fais rien qu’à arranger les hommes, ou bien t’aimes aussi te faire secouer?

— Bien sûr... ça me va aussi de me faire prendre... Mais là, aujourd’hui, j’étais en manque, et comme t’es plutôt bien fichu, tu m’as fait envie. Pis puisque t’avais l’air d’apprécier... Je me suis un peu déchaîné...

— Parce que moi, ça me plaît aussi de me réchauffer la queue dans une bonne chaudière.

— Eh ben, si t’es en envie, te gêne pas trop longtemps! Fais-moi voir ta bite, que je la regonfle un brin.

Michel possédait une bonne nature qui lui permettait facilement de régénérer un durcissement en péril. Martin se positionna à quatre pattes et offrit ses fesses en écartant ses genoux. Le trou obscurci de bruyère noire s’entrouvrait comme une bouche de carpe hors de l’eau. Michel saliva en déposant ses fils coulants sur les lèvres brunâtres; il s’enduisit le membre que sa main positionna en forçant l’ouverture. C’était une entrée facile, prête au jeu, avaleuse initiée. Il se retrouva facilement à fond de ses possibilités, et le simple contact de la chaleur de Martin lui tira un plaisir instantané, qu’il dut calmer de peur de lâcher sa giclée trop vite sans profiter du bienfait que lui causait son intrusion. Ses hanches butaient contre deux fesses fermes, ses mains trituraient la queue de Martin qui coulait sur les draps à chacun de ses mouvements pénétrants. Quand il prit sa jouissance, Michel s’affala sur le dos de son compère. Il resta ainsi, bien emmanché, jusqu’à débander complètement, et que le resserrement de l’anneau ne l’expulse comme un malappris, plus bon à rien en cet endroit.

Ils sortirent dans la soirée et dînèrent à la «Geline de Touraine», discutant comme de vieux amis. Quand ils se quittèrent, à la gare, Martin serra la main de son comparse en lui disant:

— Je sais pas si ce sera pareil pour toi, mais je me souviendrai longtemps de ce jour où j’ai rencontré un véritable ami... et dans mon genre...

Suivit un énorme éclat de rire... Tous deux avaient envie de se serrer l’un contre l’autre, mais dans cet endroit public, même déserté par les voyageurs, le besoin de respectabilité les en empêcha. Ils se contentèrent d’un serrement de mains chaleureux qui traduisait mal l’intensité des sentiments qu’ils auraient aimé échanger. Une larme frisait à l’œil de Michel, venu pour une rencontre furtive, et qui repartait dans l’espérance d’avoir trouvé un autre lui-même. Martin avait promis de passer aux Forests vers les fêtes de fin d’année. Il vivrait les semaines qui arrivaient dans l’espoir que cette promesse se concrétiserait.

En attendant l’heure du départ, il décida de se diriger vers buffet pour boire une bière. S’étant rendu aux toilettes, il fut surpris d’y apercevoir Louis qui s’enfermait avec un lycéen en uniforme et casquette. Voilà donc à quoi il en était rendu: à baiser avec des mômes dans les pissotières! Il guetta le retour des deux garçons. Quand Louis passa, il l’interpella:

— Assieds-toi, je t’offre un bock.

Il héla le garçon afin de prendre la commande.

— Alors Louis, que deviens-tu? Toujours l’attrait des gosses?

— Au moins, eux, ils ne me cassent pas la gueule, comme certains...

— Je t’ai déjà dit que tu méritais cette correction. D’ailleurs, elle ne t’a pas servi à grand chose... il était pas bien vieux, celui que tu viens de quitter?

— Bah, qu’importe l’âge! Ce qui compte, c’est l’envie... Et l’envie, elle est plus forte chez les gamins...

— Je ne peux pas m’empêcher de trouver cela malsain, Louis... Pourtant, je t’aimais bien...

— Merci bien! je m’en passe de ta façon d’aimer... D’ailleurs c’est de l’histoire ancienne, maintenant c’est oublié... Pis j’ai eu ma vengeance...

— Erwan?

À ce prénom Louis s’empourpra et il manqua de s’étouffer:

— Qu’est-ce que tu racontes? Il a été piqué par une vipère...

— Une vipère desséchée... Pis comment tu sais ça, toi? T’étais déjà parti, à l’époque. Quand je disais que t’étais pourri, je me trompais pas! C’était donc bien toi! Je m’en doutais, mais je voulais pas y croire tellement ça me paraissait impensable, un crime comme ça...

— Puisque c’est une vipère, que j’te dis! J’ai rien à voir là dedans. J’te jure!

— P’tête même que tu l’as forcé avant... Fumier!

— Ben et toi, mon salaud, tu t’es bien payé son frangin!

Michel était atterré. Le demi-aveu et les dénégations de Louis le troublaient, il n’était plus sûr de rien et préférait douter qu’il possède la vérité sur la mort d’Erwan... Et que faire de cette vérité? Le dénoncer? Cela l’obligerait à raconter toute sa vie et ses escapades au bordel de la ville. Tout cela se saurait! Il ne savait pas quelle attitude adopter. Louis, profitant de son désarroi, s’était levé et avait littéralement fui, courant dans le hall vide, faisant sonner ses chaussures dont le bruit se répercutait sous les verrières, puis s’évanouissant au loin dans la brume du soir.

À suivre...



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