La renaissance de Christian (04) : Premier matin


La renaissance de Christian (04) : Premier matin
Texte paru le 2012-05-20 par Kitty   Drapeau-fr.svg
Publié par l'auteur sur l'archive wiki de Gai-Éros.



Cet auteur vous présente 86 texte(s) et/ou série(s) sur Gai-Éros.

Ce texte a été lu 4353 fois depuis sa publication (* ou depuis juin 2013 si le texte a été publié antérieurement)

(ne fonctionne qu'avec les auteurs qui sont des usagers validés sur l'archive)

© Tous droits réservés. Kitty.


Voilà, me voici rendu au moment que je redoute et que je désire. On est là à se fixer avec les yeux du désir. Nous nous tenons à deux mètres l'un de l'autre et on sait tous les deux que cette distance ne va pas rester ce qu'elle est très longtemps. Il est immobile contre la porte qu'il vient de refermer, les bras dans le dos. Il ne dit rien. Il me regarde, seulement. Ses yeux habités et profonds brillent comme jamais. En plus de la concupiscence, j'y lis de l'anxiété, de la culpabilité, du doute, de la tendresse… Sous sa chemise au col ouvert, je devine sa nudité. J'imagine déjà le parfum de sa peau. Ça devrait être interdit d'être aussi beau. Je ne pense pas qu'il ait autant la trouille que moi, mais je le vois déglutir. Je suis au bord de l'infarctus, ou de l'évanouissement pur et simple, au choix.


Avant ce samedi matin fatidique, je me suis comporté comme un imbécile et un lâche toute la semaine.

Lundi soir en rentrant, ça allait encore. J'avais repris un peu de poil de la bête. Avoir parlé avec mon collègue Serge m'a fait beaucoup de bien, même si, en même temps, ça a sensiblement attisé ma tentation de passer à l'offensive…

Passer à l'offensive, la bonne blague ! J'en suis incapable. Il faudrait que je me mette à boire comme un trou pour ça ! Pourtant, je le désire de plus en plus fort. Par moment j'en pleurerais tant c'est similaire à une souffrance physique. J'en ai pleuré en vérité. Deux fois. Une fois sous la douche, en essayant de me soulager tout seul, et une autre fois allongé dans mon lit à côté de Claudia endormie. Oui, j'en ai pleuré.

Mardi, Matteo m'a surpris en flagrant délit de respirer le parfum de son écharpe comme le dernier des pervers. J'étais là, à inhaler son odeur adorée, les yeux fermés, dans un état second à la limite de l'étourdissement, quand j'ai entendu un petit raclement de gorge. Il se tenait là tout près, troublé et peut-être gêné pour moi.

— Tu devrais être plus discret, m'a-t-il conseillé avec gentillesse.

Et c'est vrai, ma femme ou mon fils auraient très bien pu me surprendre. Je n'avais pas du tout prévu de me laisser happer comme ça. J'ai vraiment eu l'air d'un parfait idiot. Je me suis senti devenir cramoisi jusqu'à l'extrémité supérieure des oreilles, comme un gamin de dix ans pris la main dans le sac. J'étais là, muet de honte avec son écharpe toujours dans les mains. J'ai vraiment dû l'émouvoir parce qu'il s'est approché de moi, il me l'a prise pour la remettre à sa place sur le cintre, puis il m'a déposé une bise sur la joue. J'étais toujours aussi mortifié, quand je l'ai entendu me chuchoter à l'oreille : "J'ai fait la même chose avec la tienne pas plus tard qu'hier". Là-dessus il m'a sourit et il est reparti vers la cuisine d'où Claudia l'appelait. Son aveu m'a plongé dans une sorte de confusion heureuse inédite dont je ne suis pas toujours revenu. Je le soupçonne de m'avoir inventé ça pour atténuer ma honte. Enfin, c'est peut-être vrai, bref…

Mercredi, je suis rentré très tard du boulot. Je ne l'ai pas croisé. C'était le but. J'avais besoin de réfléchir.

Jeudi, pareil, on ne s'est pas vus parce que c'est lui qui est rentré tard, cette fois.

Vendredi, je me suis dégonflé alors que j'aurais eu plusieurs occasions de m'isoler avec lui pour parler. M'isoler avec lui… Cette seule idée me plonge dans la terreur. J'ai peur de moi-même. Ce même vendredi soir, après un repas plutôt joyeux, tous ensemble, Claudia, Bastien, Ludo, Matteo et moi, j'ai parlé avec ma fille via "Skype" pendant une heure. Même par écrans interposés je l'ai trouvée radieuse. Elle, par contre, m'a décelé un drôle d'air et me l'a dit franchement. J'ai dû lui mentir à elle aussi. J'ai la nette impression que plus j'essaie de cacher mon désarroi moins j'y parviens. Ça me désespère et ça m'épuise. Pour sûr, je n'aurais pas fait un bon acteur. Comme si ce n'était pas suffisant, au moment de nous coucher Claudia m'a dit qu'elle avait l'impression de vivre avec un fantôme ces temps-ci. Ce fantôme c'est moi. Je n'ai pas su quoi lui répondre et ça m'a descendu le moral d'un coup.

Et, donc, le samedi matin est arrivé. Notre premier matin. Le genre de matin qu'on oublie jamais.

J'ai dormi tellement longtemps et tellement profondément que je ne sais plus où je suis quand j'ouvre les yeux. Nom d'un chien, il est dix heures trente ! Ça doit bien faire dix ans que je n'ai pas fait une nuit aussi longue. Il y a un mot de Claudia sur l'oreiller : "Je te laisse dormir, tu en as besoin. Je suis au marché avec Renée. Après, on va se prendre un pot, puis j'irai chercher Bastien à son cours de tennis à ta place. Je reviens donc vers 13 heures. Mets la cocotte en route à midi et demi, j'ai préparé une blanquette. À toute. Claudia. Ps : tu peux mettre la table, aussi."

Mon trop-plein de sommeil m'a mis dans un état des plus brumeux. Je descends à la salle de bain des garçons, située au rez-de-chaussée. Celle de l'étage est réservée aux filles, ça évite les bouchons aux "heures de pointe". Pour me rafraîchir les idées je m'asperge le visage d'eau glacée. Il fait frais ce matin de fin novembre. J'enfile un pull avant d'aller à la cuisine. Je me crois absolument seul, Matteo n'étant habituellement jamais présent le samedi matin. Mais aujourd'hui il est là. J'en sursaute en pénétrant dans la pièce. Il est attablé devant un verre de jus d'orange, l'attention fixée sur son téléphone portable. Il lève le nez en me voyant et m'offre son beau sourire, ce sourire qui me dévaste.

— Salut, Christian.

— Salut. Je me croyais tout seul dans la maison.

— On s'est accordé une semaine de relâche sur "Le voyage de Mélusine".

— Ça marche toujours aussi bien ?

— Oui, ça cartonne autant auprès des parents que des mômes. On ne pensait pas que ça aurait autant de succès. Sélim nous veut dans son théâtre jusqu'à avril !

— C'est génial, ça.

— Oui.

Il retourne à l'écran de son téléphone et se met à rigoler. Moi, je me fais mon thé en l'observant du coin de l'œil, en rêvant de glisser mes doigts dans ses cheveux magnifiques, de lui baiser sa peau juste là, derrière l'oreille… Je suis sûr qu'elle est douce à mourir. Ça se voit. Mon samedi matin va être une torture, je le sens.

— C'est ma mère qui m'envoie des photos de Napoli, m'explique-t-il. Elle fait la folle avec une copine à elle. Hé, hé, je te jure ! Tiens, viens voir.

Je m'assois sur la chaise à côté de lui. Immédiatement, il colle sa cuisse à la mienne. Malgré ce contact affolant, j'essaie de me concentrer un minimum sur les photos que ma belle-sœur lui transmet en temps réel.

— On dirait qu'il fait beau, là-bas.

— Il fait toujours beau à Naples…

Sa jambe, je ne pense plus qu'à sa jambe contre moi. Sa chaleur traverse son jean et mon pyjama. Lorsque je songe à ce que signifie cette volonté de contact de sa part, le désir se soulève en moi par bourrasques. Comment voulez-vous avoir une conversation posée avec quelqu'un dans ces conditions ? C'est comme si je n'avais plus de volonté propre. Moi qui suis pourtant, à l'origine, quelqu'un de si volontaire. Heureusement, son téléphone sonne. C'est évidemment sa mère. Il s'excuse, se lève et s'éloigne dans la pièce à côté, me laissant là, la sueur aux tempes comme si je venais de frôler une catastrophe. Il parle italien un petit moment "Tutti va bene!", et patati et patata, il parle à toute vitesse, puis poursuit en français. La conversation dure et dure. Mon dieu, que ces italiens sont bavards ! De nature, il ne l'est pas d'habitude. Avec moi, en tout cas, il ne parle jamais pour ne rien dire et ça, c'est quelque chose que j'apprécie au plus haut point. J'ai le temps de boire mon thé et d'avaler trois tartines. Enfin, il revient, et me tend son téléphone.

— Tiens, elle veut te passer le bonjour.

Je papote avec cette chère Paula, aussi fofolle et pétulante que Claudia peut être raisonnable et calme, puis je la repasse à son fils. Je profite qu'ils s'éternisent à se dire au revoir pour m'éclipser. Une fois de plus je fuis.

Je me réfugie dans la salle de bain. Anxieux, limite paniqué, je me regarde dans le miroir comme si je ne me reconnaissais pas, comme si j'étais un autre, ce qui, lorsque j'y songe, n'est pas si éloigné de la réalité… N'étant pas narcissique de nature, c'est un exercice qui ne m'est pas coutumier. Je ne sais pas quoi penser de mon physique. Je crois que je ne suis pas mal, en tout cas si je me fie aux regard des autres… Mais comme je n'y prête jamais attention, finalement je n'ai pas vraiment conscience de l'image que je renvoie. Il faut croire que j'ai toujours eu d'autres préoccupations nettement moins nombrilistes. Pourtant, aujourd'hui, j'aimerais tant être sûr que je suis beau ! De mon point de vue, je suis plutôt quelconque. Si je plais à Matteo comme il semble que ça soit le cas, je ne comprends pas ce qu'il peut me trouver. Selon ses dires il a respiré mon écharpe, et il a collé sa jambe à la mienne tout à l'heure, et bon, whisky ou pas whisky, on s'est quand même embrassés comme des fous. Je lui plais, c'est certain. Mes yeux peut-être ? Si je me rencontrais, c'est ce qui me séduirait chez moi, je pense… Je ne sais pas…

J'ôte le haut et considère mon torse nu, ma poitrine un peu poilue où Claudia aime tant se nicher. Ça se tient encore tout ça. Je n'ai pas de bedaine ni de graisse superflue… Je m'entretiens, il faut dire. Je cours au moins deux midis par semaine avec des collègues de bureau, j'essaie de faire quelques heures de musculation chaque semaine. C'est plus une question d'hygiène qu'un souci esthétique, cela fait partie du soin que je porte à ma santé. Quand j'avais vingt ans, oui, j'étais beau. Enfin je n'étais pas mal. Je plaisais aux filles en tout cas. Même si je m'en souciais guère, je le savais. C'était un acquis. Mais aujourd'hui ?

Alors que réfléchis à tout ça en me lavant les dents, ça frappe à la porte. Mon cœur s'arrête.

— Christian, c'est moi, je peux entrer ?

Je n'ai pas poussé le verrou. Malgré moi, je m'entends dire "Entre, c'est ouvert".

— J'ai terminé, dis-je quand il pénètre dans la pièce.

— Prends ton temps, murmure-t-il en refermant la porte doucement.

Je m'essuie la bouche, me tourne à demi vers lui. Alors, le ballet silencieux qui couve entre nous depuis longtemps s'amorce. Il n'y a plus de place pour les faux-semblants, encore moins pour le doute. Ni lui ni moi n'avons plus le temps, plus la patience de tergiverser. Je ne sais pas combien de temps on se dévisage sans bouger un cil, à se demander qui va fondre sur l'autre en premier, lui adossé à la porte, moi, figé tout droit, ma brosse à dents encore à la main.

J'aimerais trouver quelque chose d'opportun à dire, mais je n'ai, je crois, jamais eu aussi peu envie de parler de toute mon existence. Pas un mot ne me vient, pas une parole, rien. Il me caresse déjà à distance, avec ses yeux. Même fixer ostensiblement mon entrejambe n'ôte rien à la spiritualité de ses traits. Je suis en bas de pyjama, autant dire que mon désir se voit ! Même nu, je ne serais pas plus indécent. Comme j'envie les femmes, leur pouvoir de dissimuler leurs envies si elles le veulent. Quelle force, quel avantage sur nous !

En quelques pas il est sur moi. Du pouce, il m'essuie la commissure des lèvres, sans doute un peu de dentifrice oublié, puis on s'embrasse. Pas du tout comme la dernière fois. On échange des baisers doux où s'intercalent nos regards émus et avides. Peu à peu tout s'amplifie. Je ne sens plus que sa langue sur la mienne, mon cœur fou et mon sexe agité de soubresauts désespérés. Je perds pied. On s'enlace étroitement. Son corps chaud, brûlant presque, se frotte à moi. J'ai la sensation que tout se joue au ralenti, que la courbe du temps n'est plus la même. Je retrouve le son adoré de sa respiration accentuée par l'excitation. Moi aussi, je me mets à m'essouffler tout seul. Il me passe ses belles grandes mains de pianiste de la poitrine au ventre, et ne s'arrête pas en si bon chemin. Il me reprend les lèvres avec plus de pugnacité à l'instant où sa main caressante m'atteint là où je l'attends de toute mon âme. Il me masse le sexe par-dessus le tissu de manière fébrile. De toute évidence, il est aussi pressé que moi. Il me libère de mon bas, avec délicatesse empoigne mon membre aussi raide qu'il est possible de l'être, l'admire, je crois, le soupèse. Un soupir de satisfaction lui échappe. Il se met à me masturber lentement. Le plaisir me noie aussitôt. Mes jambes en flageolent tant et si bien que je dois me retenir au lavabo. C'est bien simple, de l'excitation je passe à l'extase sans transition. Comment pourrait-il en être autrement après tellement de frustration cumulée ?

Dans le silence uniquement perturbé par le son de nos essoufflements, je vacille sous ses attouchements merveilleux. Je m'accroche à ses épaules et me réfugie dans son cou pour jouir, transpercé par la lame d'un plaisir implacable. Ça palpite dangereusement dans ma cage thoracique, comme si je venais d'échapper à la mort…

Je le voudrais nu contre ma peau. Je voudrais lui faire pareil, ou davantage même, même si je ne sais pas trop quoi dans les détails, mais lui donner à mon tour. Je voudrais tout simplement lui faire l'amour. Je commence à balader mes mains sur lui, à tenter de déboucler sa ceinture, mais il freine mes tentatives maladroites, retient mes gestes. Je n'insiste pas. De toute façon, je ne sais plus vraiment où j'en suis. Je me rends compte que j'ai taché son pantalon, je réalise que je suis qu'un empoté et, le pire de tout, je me rends compte que l'envie est toujours là, entêtante, flagrante, et effroyablement visible. J'ai envie de pleurer. Mais Matteo me sourit et me baise le visage, les lèvres.

— Elle en a de a chance, ma tante, murmure-t-il.

Je n'ose comprendre ce qu'il entend par là exactement. De toute façon, il ne me laisse pas le loisir de la réflexion. Il s'agenouille. Je n'ai pas le temps de résister que déjà sa bouche m'enveloppe.

— Non… Tenté-je mollement.

Mais, il m'a en son pouvoir, et sa ferveur est si belle. Je m'abandonne à son expérience, et il semble en avoir. Je me demande comment j'arrive encore à tenir debout. Il me regarde par en dessous, ne me lâche pas des yeux. Il ne les ferme qu'à la fin, lorsque qu'il me sent chavirer sous la tempête d'un second orgasme. J'empoigne en douceur sa chevelure, je le préviens quand ça vient, mais il s'en moque. Il m'accueille complètement et jusqu'au bout, et mon Dieu, que c'est bon ! Claudia, qui pourtant, quand le cœur lui en dit, prend beaucoup de plaisir à me faire des gâteries, n'a jamais été si loin. Puis, de toute façon, à quoi bon comparer ? Le désir sauvage de Matteo n'a rien à voir avec la tendresse sensuelle et programmée que sait me témoigner ma femme. Rien.

Il reste à genoux, à mes pieds, me baise le ventre, me lèche la peau comme un animal. Ça me fascine. Quand il reprend dans sa bouche mon sexe encore à demi tendu d'émoi une fabuleuse vague de frissons me passe sur tout le corps. Quel appétit ! Seulement alors je reviens suffisamment à moi pour me rendre compte qu'il se masturbe frénétiquement en même temps qu'il se délecte des dernières vigueurs de mon érection. Puis il me lâche, se cache le visage contre mes abdominaux en gémissant. Il va jouir. Il jouit. Je le sens trembler violemment sous ma main qui le décoiffe. J'en suis bouleversé.

Nos regards renouent. Je suis frappé par la tristesse que je découvre dans le sien. À mon vif dépit, il remballe son sexe que j'ai à peine entrevu, referme sa braguette et m'aide à rajuster mon bas de pyjama. Il se relève, me caresse le visage.

— C'était plus fort que moi, murmure-t-il sur un ton désolé, comme s'il venait d'abuser de moi.

J'ai la gorge trop nouée pour émettre un son. Autant l'embrasser encore, c'est plus simple. Il se livre à ma bouche et, sur ma joue, je sens ses larmes couler.

— Ne pleure pas, ne pleure pas, je lui dis.

On s'enlace comme pour des adieux. On reste un long moment comme ça dans le silence de cette pièce blanche. Je lui caresse le dos avec l'envie tenace de lui enlever sa chemise.

— Je t'aime, Christian.

Le choc me fait desserrer notre étreinte. Il faut que je vois ses yeux, que je vérifie qu'il est sincère ! Il l'est. Il l'est, c'est évident. J'en reste stupéfait. Si j'avais compris son désir, jamais je n'aurais cru l'entendre dire de tels mots.

— Moi aussi je t'aime, lui dis-je.

C'est la vérité pure, alors pourquoi la nier encore ? Ces paroles sacrées à peine prononcées, je sens un soulagement doux comme du miel venir m'apaiser. Les conséquences et l'avenir m'inquiètent mais au moins, entre nous, tout est dit, tout est limpide.

— On va faire quoi ? Murmure-t-il.

— Je ne sais pas.


Faites plaisir à l'auteur, vous pouvez toujours laisser un petit commentaire!!! Cliquez ici et ajoutez un sujet!