La route des éphèbes (09)


La route des éphèbes (09)
Texte paru le 2021-01-21 par Michel Geny-Gros   Drapeau-fr.svg
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Template-Books.pngSérie : La route des éphèbes


Chapitre 9 — NAUPLIE (Récit de Jérôme)



De Nauplie, la Grèce vénitienne, déjà tournée vers l’Europe et à deux pas de sites incontournables, je me suis souvenu avoir pris le temps d’écrire quelques notes sur mon petit carnet :


« Nauplie, le 31 juillet 1972 »

« C’est de la terrasse d’un café au bord du port que j’écris ces quelques mots. Hervé, Domi et moi sirotons chacun une bière "Fix" de 50 centilitres. Quant à Delphine elle a enfin réussi à se faire presser un citron ! Elle essayait en vain de commander cette boisson depuis notre arrivée en Grèce ! Nous sommes arrivés hier en fin d’après-midi.

Nous nous sommes juste arrêtés le temps de faire des courses. Hervé avait prévu de stationner de l’autre côté de la presqu’île que forme l’avancée montagneuse au pied de laquelle est édifiée cette belle ville. Impossible de trouver un endroit pour camper en sauvage et nous nous sommes rabattus sur un charmant camping en bord de plage. Peu de monde, des Hollandais surtout. On ne pourra pas dormir à la belle étoile, mais au moins se laver dans des douches confortables.

Ce matin, Domi et moi avons joué au papa et à la maman… en nous attelant à un peu de lessive et puis nous sommes allés faire un tour le long de la côte dans les champs de citronniers. Delphine et Hervé ont fait de même. Un bain pour tous à la plage, un repas rapide et nous avons visité Nauplie, la forteresse vénitienne de Palamidi qui domine la cité, la cathédrale et une église (anciennes mosquées) et surtout les ruelles. En face de moi, je vois l’îlot fortifié de Bourtzi et le soleil qui décline !

Nous resterons encore deux jours ici car Épidaure et Mycènes ne sont qu’à quelques kilomètres.

Je vais laisser mon journal car nous avons prévu d’aller dîner en ville et nous allons repasser par le camping pour une douche. »


Sur le port de Nauplie, nous avons découvert avec difficulté une petite taverne spécialisée dans les brochettes. Le patron-cuisinier proposait de petites brochettes de porc servies sur de petites crêpes ressemblant à des blinis. La viande qui avait macéré dans un jus de citron avant la cuisson était tendre et succulente. Delphine avait noté cette spécialité dans son guide et nous avions pendant au moins une demi-heure erré en ville pour trouver un restaurant proposant ces brochettes.

Ce soir-là, les photos en témoignent, nous nous étions tous habillés pour sortir et le hasard du contenu de nos sacs de voyage nous avait permis tous les quatre de nous vêtir presque à l’identique, jeans blancs et tee-shirts rouges. Domi était particulièrement sexy car il n’avait pas de polo rouge, mais un "marcel" rouge, étroit qui faisait ressortir son buste et ses bras bronzés et musclés. Quant à son jean blanc, il était à la limite de l’indécence aurait dit ma mère, la braguette était tendue et moulait particulièrement le phallus de mon copain !

De retour au camping à la nuit plus que tombée, Domi m’a proposé d’aller faire un petit tour sur la plage.

— On se lève tôt demain pour visiter Épidaure avant qu’il ne fasse trop chaud ! a dit Hervé en s’adressant à Domi et moi.

— Oui papa ! Ne t’inquiète pas ! On rentrera avant minuit et on ne fera pas de bruit en se couchant ! a plaisanté Domi.

— En tout cas, ne ramenez pas de filles ! a raillé Hervé à son tour.

La plage était déserte, éclairée par la lune. Au loin à quelques centaines de mètres en mer, une lumière scintillait sur une petite île habitée et dont la masse noire se détachait des flots argentés et sereins. Nous avons marché silencieux enlacés de nos bras jusqu’à une zone de grands rochers qui s’enfonçaient dans la mer. Une petite crique protégée s’offrait à nous, j’ai poussé Domi sur le sable chaud et je me suis couché sur lui. Nos bouches se sont prises jusqu’à l’étouffement. D’une main Domi a soulevé mon tee-shirt et de l’autre a débouclé mon ceinturon…

Le lendemain, calme et détendue, la petite équipe a pris la route vers huit heures pour Épidaure. Nous avons découvert le site ombragé très tôt. Le soleil éclairait à peine les nombreux pins qui verdissaient les lieux et les lauriers roses resplendissants. Lorsque nous avons abordé l’entrée du théâtre antique, nous étions les premiers visiteurs. Domi, qui connaissait la réputation acoustique du théâtre, nous a invités à monter nous installer sur les gradins de pierre pour la démonstration qu’il allait nous donner. Je me suis installé juste à quelques mètres d’Hervé et Delphine pour mieux fixer la scène sur la pellicule de mon appareil photo.

Dominique s’est baissé vers son sac à dos qu’il a ouvert pour en tirer un petit carnet, son petit carnet qui, je l’ai supposé pour l’avoir vu ouvrir et annoter plusieurs fois, était son jardin secret. Il l’a feuilleté fébrilement, s’est arrêté sur une page qu’il a sans doute lue, puis il nous a regardés. Il a récité d’une voix ferme et distincte qui a monté des gradins, un poème de Prévert que j’ai reconnu :


« Les enfants qui s’aiment »

« Les enfants qui s’aiment s’embrassent debout
Contre les portes de la nuit
Et les passants qui passent les désignent du doigt
Mais les enfants qui s’aiment
Ne sont là pour personne
Et c’est seulement leur ombre
Qui tremble dans la nuit »


Domi a tendu la main vers moi… Hervé et Delphine se sont levés, l’ont applaudi accompagnés des quelques visiteurs qui avaient rejoint les ruines antiques. Heureusement, Hervé avait pris des photos car devant l’émotion, j’ai posé mon appareil sur la pierre et caché ma figure entre mes mains. Domi m’a rejoint, il avait les yeux rouges. Il s’est assis à mes côtés.

— Merci Domi, tu m’as surpris !

— C’était pour te dire… que je t’aime ! m’a-t-il déclaré d’une voix un peu brisée.

— Je t’aime… Moi aussi ! lui ai-je répondu en lui coupant la parole et en lui serrant le bras.

Après avoir gravi les marches inégales du théâtre pour en atteindre le haut, nous nous sommes encore assis pour admirer le site.

— Je ne savais pas que tu aimais la poésie et que tu connaissais des vers ! Comme tu m’as fait plaisir ! Et tu as osé montrer à qui tu t’adressais ! À un mec !

— J’ai été un peu théâtral ! J’ai fait du théâtre amateur à Annecy ! J’adore Prévert et je voulais te faire partager sa poésie dans mon message.

— Et tu te balades à l’autre bout de l’Europe avec des poèmes dans ta besace ?

— Celui-là, en tout cas, oui, j’espérais le réciter un jour à… Enfin, tu vois ? Et puis, il peut convenir à des personnes de même sexe, non ?

— Oui et il nous démontre que l’on doit ignorer le mépris et l’intransigeance de certains ! ai-je conclu.

J’ai un peu hésité, mais nous étions presque seuls et j’ai embrassé Domi tout doucement sur les lèvres. Nous avons retrouvé nos compagnons de voyage devant l’entrée du musée.

— Tu es très doué pour la scène et la poésie Dominique ! s’est écrié Hervé. Mais maintenant, je sens que je vais avoir des ennuis avec ta sœur !

— Pourquoi ? a demandé Delphine étonnée.

— Je ne t’ai pas fait une si belle déclaration d’amour ! a répondu Hervé.

— Et tes soixante-quinze kilomètres de vélo depuis Royan où tu étais en vacances avec tes parents, pour venir me retrouver à Lacanau où je campais avec des copines ! a rétorqué Delphine.

—Tiens donc ! a réagi Domi avec le sourire et l’air inquisiteur. Les parents savent ça ?

— Bon, on le visite ce musée ? ai-je suggéré. Delphine, Hervé, ce musée est consacré à Asclépios, médecin et dieu de la médecine !

Mycènes n’était qu’à quelques kilomètres et nous nous y sommes rendus ensuite pour visiter les ruines du palais fortifié des Atrides. Le soleil a rendu difficile la montée jusqu’au sommet de la ville. Au pied de la colline s’étalaient, sur une bonne dizaine de kilomètres, des champs d’oliviers bien verts qui finissaient en dégradé par se confondre au bleu de la mer. Nous avons retrouvé un peu de fraîcheur dans le tombeau du Trésor d’Atrée et Domi a profité de la pénombre et d’un recoin pour m’embrasser.

À quelques minutes de Mycènes, nous nous sommes arrêtés sous la terrasse ombragée d’une taverne pour un repas typique. Le patron parlait un peu le français. À la fin du repas, il a cassé volontairement plusieurs assiettes qu’il a jetées à terre. Il a ramassé quelques débris qu’il nous a remis en expliquant la vieille coutume. Le morceau d’assiette était à conserver en signe d’amitié. Le représenter quelques mois ou années plus tard constituait un signe de reconnaissance pour l’hôte qui ne pourrait que recevoir le visiteur et lui faire partager son repas.



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