Les ondins

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Texte d'archive:


Archivé de: Publications hÉROS
Date de parution originale: 2001

Date de publication/archivage: 2017-12-08

Auteur: Antineus
Titre: Les ondins

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Copyright © 2001 Antineus, Publications hÉROS — Tous droits réservés. — Note de l'éditeur: Le récit qui vous est présenté est fictif. Toute ressemblance avec des événements ou personnes réelles n'est que purement fortuite.


Loch Imblerr, jeudi 20 juin, 20h00


La nuit tombe vite sur les Highlands. Du haut de la colline où nous nous reposons, je peux contempler l'éclat du soleil couchant sur le Loch Imblerr. Amandine et Stéphane sont partis chercher du bois, et j'ai sorti les provisions. C'est à mon tour de faire la cuisine ce soir. J'en profite pour noter mes impressions sur la journée. Nous avons marché depuis huit heures ce matin, en nous arrêtant pour déjeuner, car même ici, au Nord de l'Écosse, le soleil de midi tape trop fort pour que l'on continue à avancer. Stéphane voulait faire la sieste. Je l'ai regardé dormir, assis en face de lui. Son visage est toujours aussi rieur quand il dort. Ses boucles brunes cascadent toujours autant sur les fossettes de ses joues. Il ne manque à ce charmant tableau que la sensualité de ses yeux, d'un vert lagon où j'aimerais plonger à jamais, pour que l'on croie se trouver face à un ange, tombé du ciel. En relisant ce que j'ai écrit, je me rends compte combien l'expression "plonger à jamais" est à prendre au pied de la lettre avec moi. Cela fait deux semaines seulement que je suis sorti de l'hôpital. Mais voilà mes deux compagnons de route qui reviennent. Je terminerai plus tard.




Deux silhouettes se profilent, couvertes par l'éclat du soleil couchant. À quelques mètres du campement, au sommet d'une colline peu boisée. Le jeune homme et son amie laissent tomber quelques maigres branches près du foyer où s'occupe un troisième garçon, aux boucles blondes encadrant un regard profond et captivant, renforcé par le pli fin et énigmatique, sans être agressif, que dessinent les lèvres en bas de son visage fin aux traits délicats. La jeune fille, une rousse au regard de braise s'assoit pesamment pour montrer à tous sa fatigue.

— Pouh! Si tu savais jusqu'où il nous a fallu aller pour ramasser ces brindilles!

— Amandine exagère toujours. Mais c'est vrai que nous n'avons pas trouvé beaucoup de bois. Heureusement, la nuit va être chaude, enchaîne Stéphane, le garçon à la carrure athlétique et à la tignasse brune rebelle et fournie.

— Nous en aurons largement assez pour faire cuire les légumes et les steaks.

— Laurent! Tu es trop coincé! Ça ne t'arrive jamais de dire ou de faire quelque chose de déraisonnable.

Sans lever la tête, Laurent, le garçon blond, accroupi face à Amandine, en train de retourner les légumes dans la poêle sur le feu, répond d'un ton ou perce un voile de tristesse:

— Si, mais ça ne me réussit pas trop.

Un mouvement brusque du poignet. La chemise remonte, et laisse voir la longue balafre le long du poignet. Isabelle et Stéphane se regardent, tandis que Laurent n'a pas levé les yeux de la poêle. Le silence s'installe, un silence lourd de souvenir.




La porte est entrouverte. Pas de réponses.

— Tu es sûr qu'il est là?

— C'est l'endroit où il vient se réfugier quand il n'est pas bien. Sa grand-mère est morte dans cet appartement, et elle le lui a légué.

— Il n'est absent que depuis hier. Tu ne crois pas que tu t'inquiètes un peu trop, Steph?

— Tu as vu comme moi dans quel état il était avant hier. J'ai vu Maxime. Il m'a dit que Laurent l'a surpris avec un autre garçon dans son lit. Après ça il a essayé de m'appeler. Au téléphone j'ai tout de suite compris qu'il n'allait pas bien, mais comme un con je lui ai dit que j'avais autre chose à faire et que pour une fois, ça m'arrangeait s'il pouvait aller pleurer ailleurs.

— Texto?

— Ouais. J'ai été vraiment chien, surtout pour le nombre de fois où je me suis épanché sur son épaule sans qu'il dise rien. J'ai vraiment peur qu'il ait fait une connerie. Son père l'a mis dehors en apprenant... Et c'est l'anniversaire de la mort de sa grand-mère après-demain. Il ne s'est toujours pas pardonné d'être arrivé trop tard. Alors je crois que...

— Écoute, tu ne vas pas te mettre à chialer toi aussi. Écoute: on est là, devant une porte ouverte. On rentre et on n'en parle plus d'accord.

La porte s'ouvre sur un salon meublé en moderne, avec une large baie vitrée sur le mur en face, donnant sur les mornes toits de Lyon. Sur la droite, un mur percé d'une porte et d'un espace ouvert sur la cuisine intégrée. À gauche, un couloir. Une porte en face. Une chambre, bien rangée et ordonnée. Vide. À droite du couloir une porte. Fermée. Pas de bruit. Un silence plus profond qu'un silence vide: un silence de mort.

— Laurent? Laurent! Ouvre cette porte. Je sais que tu es là!

Un regard désespéré vers Amandine:

— Je sais qu'il est là. Je défonce la porte. Va prévenir les pompiers.

Un craquement. Par terre, du verre. Le sang fait des arabesques grotesques dans les mares d'alcool. Sur le rebord de la baignoire, un large couteau de cuisine. Dans la baignoire. Un corps. Vêtu de rouge, un rouge qui blesse, un rouge qui tue en s'écoulant hors de la loque qui reste dans la baignoire. Des yeux entrouverts. Respiration haletante:

— Steph? Tu me... fais... chier.

Stéphane est accroupi près de la baignoire. Il relève la tête de son ami, dangereusement proche de la surface de l'eau sanglante.

— Mon Dieu! Laurent...

— Pas de... pas de Dieu entre nous. Tu... tu sais... j'ai failli réussir.

— Tais-toi s'il te plaît. Économise tes forces. Les pompiers vont arriver.

— Je ne... sais pas si... si je vais pouvoir te pardonner... de m'avoir sauvé, mumure-t-il avec effort.

Les yeux se ferment. Les larmes coulent. Amandine trouve Stéphane accroupi, pataugeant dans le sang et l'alcool, tenant le corps de Laurent dans ses bras, ce corps si pâle et si léger. Tête contre tête, il sanglote.

— Eh, oh! Il n'est pas encore mort. Alors aide-moi à le sortir de là! Stéphane. Stéphane!

La gifle part, et Stéphane tourne la tête, comme sonné.

— Oui. Tu as raison. Excuse-moi.

Le pauvre corps, engoncé dans le jeans mouillé, semble fragile comme une poupée de cristal. Une coquille vide qui peut casser au moindre contact. Mais la vie refuse de la quitter, malgré le sang qui continue de couler.

Amandine garde son sang-froid, et semble prendre la tête des opérations. Elle comprime les blessures, et ordonne à Stéphane d'aller chercher de quoi les panser. Alors que Stéphane sort de la pièce, les paupières lourdes et la respiration difficile, Laurent reprend conscience.

— Amandine?

— Tais-toi. Garde tes forces imbécile, répond-elle d'une voix douce, les larmes aux yeux.

— La lettre... faut pas que... Stéphane la trouve. Prend la... sur...

Sirènes et gyrophare. Des pas lourds dans l'escalier. Les questions qui fusent. Stéphane dépassé. Amandine concise. Blouses blanches et uniformes. Tourbillon autour de la coquille desséchée dans laquelle s'accroche on ne sait comment un dernier souffle de vie.




Dans l'appartement vide, alors que les derniers rayons d'un rouge maladif s'écrasent contre les toits luisant de la bruine de l'après-midi, face au spectacle de la journée qui s'enfuit, une silhouette tient un morceau de papier. Une étincelle s'ajoute au rougeoiement solaire. Des flammes montent, et lorsqu'elles viennent lécher les doigts, la fenêtre s'ouvre, et un courant d'air passe, faisant claquer la porte d'entrée. Quelques cendres se dispersent aux vents.

— Qu'est ce que c'est?

— Oh! Tu étais là Steph? Rien. Rien d'important. Les visites sont finies?

— Oui. Il va mieux. Il a essayé de sourire à une de mes mauvaises blagues. Ça a donné une grimace, mais l'intention y était.

— Tu m'as excusée?

— Oui. Il a répondu qu'il n'est pas très doué pour ça, mais qu'il pouvait bien faire une exception pour toi. Il n'arrive pas à se pardonner à lui-même. Mais je ne sais pas si c'est d'avoir essayé de se tuer ou de s'être raté. La première chose qu'il a dite en me voyant, c'est qu'il ne pouvait pas encore pardonner. Autant à lui qu'à moi.

— Tu sais... Je le connaissais plutôt mal. Disons, pas très bien. J'avais des a priori très forts à cause de ce que j'avais entendu dire dans les amphis. Seul tout le temps, parce qu'il se croit trop intelligent pour traîner avec nous; pédé et faisant en sorte que ça se sache, mais tout le temps malade, et se faisant passer pour un martyr. Qu'est ce que j'ai pu être conne de croire tout ça sans le connaître! Quand j'ai discuté avec lui, l'après-midi où je suis allée le voir seule, la semaine dernière, je me suis rendue compte à quel point il est sensible, intelligent, et complexe. Et lorsque je suis partie, il m'a demandé s'il correspondait à sa réputation. J'étais rouge de honte qu'il ait pu me percer à jour aussi facilement, sans que je me sois rendue compte de rien. Tu as vu son regard? On dirait un puits sans fonds. Un puits vide qui attend qu'on le comble. Et je me dis que si nous n'arrivons pas à combler ce vide, c'est que nous n'aurons pas réussi à le connaître vraiment.

— Le laisser à l'hôpital ne l'aidera pas à guérir. Ses blessures sont refermées, du moins les blessures physiques. Je devais partir en Écosse pendant les vacances. Marcher dans les Highlands, avec seulement un sac et de quoi camper. Peut être que c'est ce qu'il lui faut. Qu'en dis-tu?




La nuit est tombée sur le petit campement. Le silence est passé, et les oiseaux se sont tus pour laisser les rires meubler les ténèbres. Stéphane se lève.

— Je vais marcher près du lac. Quelqu'un veut venir?

— J'ai trop mal aux pieds. Je reste là et je ne bouge plus, clame Amandine.

— Non, merci. Je vais rester là aussi.

Debout sur la petite crête, Laurent regarde la silhouette de Stéphane s'éloigner d'un pas nonchalant. La nuit l'enveloppe bientôt, mais de loin en loin, entre les arbres diffus au pied de la colline, la clarté de la lune éclaire la forme sombre de plus en plus indistincte.

— Tu ne crois pas que tu devrais lui dire... ?

Laurent se retourne, surpris, vers Amandine qui s'est glissée silencieusement à ses côtés.

— Non. Crois-moi, j'y ai pensé. Mais Stéphane est un peu le grand frère que je n'ai jamais eu. Certes j'aurais voulu qu'il soit plus que cela, mais... Il est au courant que... Il a eu plus que son compte d'occasions.

— Mais tu ne lui as jamais clairement dit que tu l'aimais. Peut-être que c'est aussi ce qu'il attend.

— Peut-être. Mais si je me trompe, j'aurais perdu mon seul ami. C'est un risque que je ne veux pas courir. Tu as été amoureuse?

— Oui, ça m'est arrivé quelques fois. Pourquoi?

— Tu sais combien il est douloureux de perdre un amour. Stéphane, c'est comme si je le perdais chaque jour. Mais d'un autre côté, je sais qu'il est toujours là pour moi, si j'ai besoin de lui. Ou presque.

— Laurent, nous n'avons plus abordé le sujet de ta tentative de suicide. Stéphane a peur de mettre la question sur le tapis, parce qu'il sait que tu lui en veux, et qu'il a peur de te donner des idées.

— Mais pas toi.

— Pas moi. Je crois que l'idée te trotte toujours dans la tête. L'ignorer, ou faire semblant de l'ignorer, ne résoudra pas le problème. Je peux te poser une question?

— Tu peux toujours essayer, mais ce n'est pas dit que je te réponde.

— Pourquoi as-tu essayé de te tuer?

— Je savais que tu étais directe, mais là! Très bien, je vais essayer de répondre. Mais tu auras à choisir la bonne réponse. Ça te va? Bien, première possibilité: je venais de me faire plaquer, Stéphane me refuse son épaule pour m'épancher. Je me sens rejeté, et j'essaie de me suicider parce que je suis nombriliste et que je veux me faire remarquer. Deuxième possibilité: je me rends compte que ce que je fais n'a aucune importance. Je n'ai aucune importance pour Maxime, pas plus pour Stéphane qui est mon idéal. Je n'ai donc aucune importance pour moi-même et cette triste réalité me conduit au suicide. Troisième possibilité: je me rends compte que je ne suis amoureux de Maxime que lorsqu'il ressemble à Stéphane. Je vais dire à Stéphane que je l'aime, mais je me rends compte à temps que je suis en train de détruire la seule relation stable que j'ai avec quelqu'un. Mais je sais que je ne peux pas vivre sans lui. Exit. J'en ai quelques autres comme ça, mais la vérité se trouve parmi ces trois là. Tu as choisi?

— Je te trouve bien cynique envers toi-même. Tu ne veux toujours pas vivre n'est ce pas?

— Si tu trouves la réponse à ta première question, tu trouveras la réponse à celle-là. Maintenant je vais rejoindre Stéphane.





Même lieu, même jour, 23h00


Amandine commence à me connaître. C'est une fille très intelligente, droite et franche. Lorsque je suis revenu de la balade avec Stéphane, elle m ’a dit qu'elle serait heureuse que je la considère comme son amie. Je lui ai répondu que c'est moi qui serais heureux d'être son ami. Et pour la première fois, c'est vrai. J'ai 18 ans. Presque 19. Mais je n'ai pas vécu. Et je ne compte pas vivre.

La lumière crue de la Lune dissipe les ombres jusqu'à la lisière. La forêt semble menaçante, hostile, et me repousse dans le cercle déboisé. Des pierres levées remplissent la clairière, d'une quinzaine de mètres de diamètre. Soudain la lumière semble se faire plus vive, et m'oblige à fermer les yeux. Lorsque je les ouvre, je suis entouré par des silhouettes à peine distinctes, mais qui gagnent en consistance à chaque seconde. Bientôt je suis entouré par onze humanoïdes. Ils dansent autour de moi, nus, et la lumière lunaire éclaire leur peau aux reflets verts, et faits de leurs cheveux argentés une couronne resplendissante. Leurs visages sont fins et souriants, et il se dégage d'eux une sensualité débordante. Onze mâles. Ils me regardent, et soudain la danse s'interrompt, et le plus grand d'entre eux s'approche de moi.

Humain, le temps est venu pour toi de nous rejoindre. La pierre de sang doit retrouver sa place.

Sa main chaude s'empare de la mienne, et la danse reprend. Ils tournent et tourbillonnent, et m'entraînent dans leur sillage. Bientôt je suis submergé par une musique profonde comme le ressac d'un océan invisible. Les lumières se mêlent, kaléidoscope de couleurs ou chaque teinte sonne comme une note qui se rajoute à l'harmonie. Mes sens submergés confondent son et lumière, odeurs et musique. Mes vêtements ont disparu depuis longtemps. Des doigts me touchent, m'effleurent, me caressent. Des lèvres se pressent contre mon corps, et jouent du moindre de mes nerfs comme de la corde d'une harpe sensible. Je ne sais comment mes pieds peuvent encore me porter. Enfin, tout s'interrompt. Lorsque mes yeux s'ouvrent, je vois le visage souriant de l'ondin qui m'a accueilli. Ma tête repose sur ses genoux, et je sens sa main caresser doucement mes cheveux. Il se penche, et lentement ses lèvres recouvrent les miennes. Lors d'un instant fugace, c'est le visage de Stéphane qui se superpose au sien.

Mortel, tu es né, mais tu n'appartiens pas à ce monde. Nous t'attendons. Rends-nous le rubis, et tu retrouveras ton cœur.




Le Loch resplendit d'une lumière aveuglante. C'est le soleil qui se contemple. Et comme sa montée est lente, les arbres sont les piliers de ce miraculeux temple. Tout paraît démesuré dans la clarté matinale. Même le loch s'étend aux limites du champ de vision. La marche sera longue, mais l'air frais laisse planer des promesses de douceur. La rosée humide luit comme des milliers de perles, qui sertissent la vallée d'éclats d'arc-en-ciel. Mon cœur cogne dans ma poitrine. Mes poumons s'emplissent des senteurs fraîches et vives. La magie des Highlands est à l'œuvre.

— Tu es bien matinal Laurent, déclare Amandine dans un bâillement.

— Je voulais profiter de la fraîcheur pour me mettre en jambes. Je suis allé courir un peu. Tes pieds vont mieux?

— Oh! Ils sont prêts à reprendre la marche. Tu sais où nous allons aujourd'hui?

— Oui. Nous allons passer par la rive ouest du lac, pour arriver ce soir à son extrémité nord. J'ai demandé à Stéphane ce petit détour pour pouvoir voir le Cairn d'Imblerr. C'est un cercle formé de onze pierres levées. Et lors du coucher du soleil du solstice d'été, aujourd'hui donc, le dernier rayon de lumière vient toucher une pierre. Il est dit que ces pierres sont en fait des Ondins, des esprits de l'eau, emprisonnés par un druide maléfique qui s'empara ainsi d'une pierre magique censée donner la vie éternelle, et remplaça son cœur par celle-ci. Et lors de la nuit du Solstice, les Ondins se libèrent et dansent sans s'interrompre, pour attirer de pauvres humains et leur arracher le cœur, afin de retrouver la pierre qu'ils étaient censés garder. Car le Druide est mort et la pierre a trouvé un nouveau corps. Et les Ondins attendent, pour enfin être délivrés.

— C'est une belle légende.

— Je l'avais lue il y a longtemps, et je l'ai retrouvée dans notre guide des Highlands. Ça va rallonger notre marche, mais je trouve que c'est l'occasion ou jamais.

— Je suis pour. Quand partons-nous?

— Il faut plier ta tente, et avertir Stéphane que nous sommes prêts.

— Bien. Je m'occupe de la tente. Je suppose que Stéphane fait ses ablutions?

— Oui, d'ailleurs j'y vais aussi.

— Tu vas encore te baigner dans le Loch? Brrr! Je ne sais vraiment pas comment tu fais. L'eau est glaciale.

— J'ai toujours eu une passion pour les lacs de montagne. C'est très vivifiant, tu devrais essayer.

Stéphane s'approcha lentement, et s'assit sur un rocher face au lac. Il observa longuement la silhouette de son compagnon, nageant sans relâche dans les eaux glacées, comme pour exorciser une énergie qui le consumait de l'intérieur. Lorsqu'il ressortit, Stéphane l'attendait avec la serviette sèche, et lui frotta le dos.

— Tu essaies de choper la crève ou quoi?

— La mort ne semble pas vouloir de moi, tu le sais.

Stéphane s'arrêta de frotter. Laurent s'écarta, et se retourna.

— Désolé. Je sais que je t'ai blessé. Mais ce n'est pas toi que je voulais faire souffrir.




La marche fut longue, mais chaque instant était émerveillement. La lumière pénétrait dans le bois s'étendant le long de la rive ouest du loch, creusé comme une écharde entre les hautes montagnes qui le bordaient, par les frondaisons des hauts chênes sans doute plusieurs fois centenaires. À chaque halte la nature les entourait plus que jamais. Un écureuil vint partager leur déjeuner, et Laurent resta de longues secondes face à face avec un cerf, planté à quelques mètres devant lui. Plantes et animaux semblaient communier avec lui, conscient d'un dénouement proche en cette journée particulière. Ils s'arrêtèrent sur un surplomb pour contempler le lac, et Stéphane eut un mouvement de recul lorsque les jeux de lumière sur l'eau éclairèrent Laurent d'un éclat vert pâle, le nimbant d'une aura argentée.

Lorsqu'il se retourna, Amandine et son compagnon le virent sourire.

Enfin la clairière fut en vue. Laurent y pénétra le premier, par une futaie qui formait comme une arche naturelle. Les onze pierres formaient un cercle, et dans la lumière du soleil couchant, on aurait presque dit onze silhouettes cherchant à se donner la main. De la crête où ils se trouvaient, ils pouvaient voir toute l'étendue du Loch Imblerr, et les forêts qui le bordaient comme un écrin de verdure pour une tiare en diamants. Le soleil rasait déjà la cime de la montagne, en face, et enfin le rayon fatidique vient frapper la pierre la plus haute du cercle, la nimbant d'une couronne de feu, comme un roi de pierre reconnu par l'astre des jours lui-même. Laurent s'approcha, et Stéphane et Amandine le virent se fondre dans la clarté solaire. Sous leurs yeux étonnés, sa silhouette grandit jusqu'à parvenir à la taille du monolithe, et lorsqu'il appuya sa main sur la pierre – ça ne pouvait être qu'une pierre, bon sang! – deux compagnons semblèrent se donner la main.

— Où est passé Laurent? Je ne l'ai pas vu partir.

— Il doit être près du monolithe. Il ne l'a presque pas quitté. Je vais te sembler ridicule, mais ce lieu me met mal à l'aise. J'ai l'impression d'y être étranger et de déranger.

— Je comprends. Je ressens la même chose. Mais Laurent semble adorer.

Stéphane se dirigea vers le grand monolithe, et trouva effectivement Laurent assis, dos au feu et le regard perdu dans le vague, appuyé contre ce dernier.

— Tu fais bande à part?

— Stéphane? Désolé. Mais cet endroit... c'est bizarre. J'ai l'impression de résonner à l'unisson. Ça ne t'est jamais arrivé de te sentir parfaitement à l'aise quelque part? C'est peut être une idée. La légende que j'ai lue qui me rappelle de bons souvenirs.

— Je vois que tu n'as pas changé. Toujours aussi rêveur. Mais je ne t'avais plus entendu dire ça depuis ta tentative de suicide.

Un petit rire ironique sonna dans le noir.

— Pardon. Je ne me moque pas de toi. Mais tu as enfin réussi à prononcer le mot fatidique. Stéphane...

— Oui?

— Je t'ai dit ce matin que je n'ai pas voulu te faire de mal. Ce n'était pas entièrement vrai. Je crois que j'ai voulu voir si je pouvais te faire aussi mal que ce que tu m'infligeais, jour après jour...

— Que ce que JE t'infligeais?! Mais je...

— Laisse-moi finir. Oui, ce que TU m'infligeais, mais sans le savoir évidemment. Parce que je suis amoureux de toi depuis des années. Depuis que je t'ai rencontré, je crois, et parce que tu ne t'en es jamais rendu compte. Ce n'est pas ta faute, je le sais bien, mais tu me faisais souffrir quand même. Et quand j'ai voulu te le dire, ce n'était pas le bon moment.

— Laurent je...

— Suis désolé? Oui, je sais, et tu ne devrais pas. C'est à moi de m'excuser. Et aussi pour t'avoir dit que je ne pourrais pas te pardonner de m'avoir sauvé. Parce que j'étais mort de honte de dépendre encore plus de toi en ces instants là. Parce que je t'en voulais d'être aussi près de moi, et aussi loin. Je te demande si toi, tu veux bien me pardonner.

Stéphane se rapprocha et le serra contre lui. Dans le froid de la nuit montante, leur haleine faisait de petits nuages qui scintillèrent, comme les larmes qui coulaient le long des joues de Stéphane.

— Je te promets que tu n'auras plus à me surveiller et à t'inquiéter pour moi. Je sais que donner de l'amour sans en attendre en retour n'est pas forcément malheureux.

Incapable de répondre, et de soutenir le sourire de Laurent, Stéphane étouffa un sanglot et s'éloigna à pas rapides. Alertée, Amandine s'approcha de Laurent.

— Vous avez eu la discussion que j'imagine?

— Je crois que c'est ce que tu imagines oui, Amandine, tu connais bien Stéphane.

— Je crois qu'on peut le dire, oui.

— Je suis persuadé que ça se passera bien entre vous. Mais tu l'aimeras encore un petit peu plus pour moi.

— Laurent, qu'est-ce que ça veut dire?!

— J'ai dit à Stéphane ce que je ressentais. Et autant pour lui que pour moi, il faut que je m'éloigne. J'ai changé. Et c'est un changement qui fait que je ne peux plus rester ici en attendant la fin du voyage. C'est à moi de choisir la destination.

— Je ne suis pas sûre d'avoir tout compris, mais ton sourire à l'air sincère. Tu es sûr que ça va?

— Mieux que jamais. Crois-moi, ça va mieux que jamais.

— Alors je suis heureuse pour toi. Puisque c'est l'heure des confidences, je peux savoir comment tu as su pour Stéphane et moi?

— Nous sentons ces choses là, répondit Laurent avec un petit sourire en coin. Va le retrouver. Il ne m'a pas dit s'il me pardonnait.

Cette dernière phrase ne s'adressait pas spécialement à Amandine, mais elle la retint, pour sa sonorité qui n'appartenait déjà plus tout à fait à la réalité. Elle se leva, et alla rejoindre Stéphane, perdu dans la contemplation des étoiles, debout sur un surplomb, à quelques mètres de la clairière. Le silence régna quelques instants entre les deux amants, et Amandine s'approcha de Stéphane, qui lui ceintura la taille de ses bras dans un geste affectueux.

— C'est pour ça que tu ne voulais pas que nous nous affichions?

— Oui, mais encore une fois il m'avait percée à jour. Ça va toi?

— Pas tout à fait. Ces révélations m'ont bouleversé, je le reconnais. Je tiens beaucoup à lui, et je savais que l'inverse était vrai, mais pas à ce point là. Je crois que je serais mort d'inquiétude, encore plus maintenant que je suis au courant des penchants qu'il a pour moi, mais je ne l'avais jamais vu avec ce regard. Je n'avais vu ce regard chez personne, un regard...

— Serein et détaché. Oui, j'ai remarqué. Comme s'il voulait partir. Viens, vite à la clairière!




La Lune était haute dans le ciel. Plus pleine que jamais auparavant. Sa lumière nimbait chaque chose d'une aura argentée. La clairière resplendissait sous la caresse lumineuse de l'astre des nuits. Les chênes eux-mêmes participaient à la fête en bruissant doucement. En lisière, des milliers de paires d'yeux trahissaient les témoins curieux. Un écureuil étrangement familier bondit entre les pattes d'un cerf aux hautes cornes. Un renard le regarda sans envie, et reporta son attention sur le centre de la clairière. Pour cette nuit magique, quittant leur prison de pierre, onze silhouettes s'élancèrent. Le lac scintilla de mille feux en sentant la présence de ses esprits familiers, dont il était privé depuis trop longtemps. La danse s'amorça, farandole ancestrale dont les origines se perdent dans la nuit des temps. Au centre de la danse cependant, une silhouette ne danse pas. Nue, les bras serrés contre sa poitrine, le sourire aux lèvres, elle attend. Un mortel perdu dans une réalité éternelle. Le froid ne l'atteint pas. La danse l'enserre dans sa ronde magique. L'adolescent, plus tout à fait enfant, pas tout à fait adulte est le centre des attentions. Le cercle se referme sur lui, et se contracte de plus en plus. Tout est mouvement, rapide, si rapide que l'œil peine à les suivre. Un ruban de lumière verte autour de lui. Soudain, tout s'interrompt, et c'est la nuit elle-même qui s'arrête. Un Ondin au visage familier rompt le Cercle et s'avance.

— Tu es venu. Tu renonces à l'immortalité?

— J'ai vécu sans amour, et aucun être ne peut être condamné à cela. Je vous rends la pierre de sang.

L'Ondin tend la main, et essuie les larmes qui coulent sur les joues redevenues enfantines. Sa main descend le long du cou et effleure l'épaule, puis plonge dans la poitrine, d'où elle ressort tenant une pierre palpitante, d'un rouge agressif qui blesse les yeux. Une note limpide sort de la bouche de la créature qui lève les bras au ciel suivant le rubis qui s'élève au centre de la clairière. La danse reprend, sauvage, enivrante. L'éclat du rubis s'atténue, et l'Ondin regarde Laurent.

— Enfin libérés, nous regagnons le Loch, qui nous attend. Mais il reste une place. Veux-tu venir? C'est moi qui te le demande. Chacun à un compagnon, et moi je t'attendais.

La danse s'interrompt une seconde fois. À la limite de la clairière, deux humains ont pénétré. Laurent tend le bras, et mêle ses doigts à ceux de l'Ondin, sentant la puissance de l'eau le pénétrer et emplir le vide de son cœur. Mais d'un pas décidé, il se rend devant ses deux amis, alors que le cercle de danseur se brise pour lui laisser le passage.

— Je ne savais pas si vous alliez venir. Ça y est, j'ai fait mon choix. Je t'avais dit que tu n'aurais plus à t'inquiéter pour moi.

— Laurent? Ce n'est qu'un rêve?!

— Parfois, Stéphane, le rêve vaut mieux que la réalité. Ne m'oubliez pas. Ceci vous y aidera.

Dans sa main tendue scintille une boucle blonde. Amandine tend la main et la porte contre son cœur.

— Tu es heureux?

— Oui. Il faut que j'y aille, le soleil va se lever. Et pour la première fois, quelqu'un m'attend.

Les bords opposés de la clairière ne sont plus que volute de fumée, comme si cette réalité disparaissait pour laisser place à une autre. Dans la clairière bleuie par une faible lueur à l'est, se tiennent seulement Laurent et le Roi des Ondins. Alors qu'il s'éloigne, sa peau change de teinte et devient émeraude. L'Ondin ouvre les bras, et le serre contre sa poitrine. Alors qu'ils s'estompent, Laurent se retourne, et ses lèvres murmurent des paroles qui leur échappent. Les brumes se condensent et les entourent, et une profonde noirceur s'abat sur eux.




Les yeux à demi fermés par la fatigue, Stéphane se redresse d'un coup dans la tente. Il ouvre d'un coup la fermeture, et bondit dehors en caleçon.

— Bordel! Où est la tente de Laurent?

La clairière vide lui répond par le silence.

— Bordel de merde! Où sont passées ces fichues pierres?

Malgré la pénombre qui règne encore, le doute n'est pas permis. Pas de monolithes.

— Stéphane!

La voix d'Amandine le fait se retourner. À la lisière de la forêt, elle lui fait signe de venir. Le temps de passer quelques habits, Stéphane s'enfonce dans la forêt à la suite de son amie, et il arrive derrière elle, quelque peu essoufflé sur le promontoire d'où ils ont contemplé le lac.

— Ça va pas de me faire courir à...

La suite de sa phrase se perd dans le vide, alors qu'il contemple, éberlué la lueur d'un rouge sanglant qui prend naissance au cœur du lac, alors que le soleil n'a pas encore franchi la barrière montagneuse. Amandine se blottit contre lui, et de longs instants durants, ils contemplent le spectacle fabuleux sans échanger une parole.

Un bruit de cloches vient rompre le charme, et du bois surgit derrière eux un montagnard essoufflé d'avoir couru pour parvenir jusque là. Dans un écossais éraillé, ils l'entendent s'exclamer:

— C'est pas possible! Ils ont retrouvé l'Imblerr!

Tapant dans le dos de Stéphane, il part d'un grand rire, et s'exclame

— L'Imblerr, ils ont retrouvé le Rubis Sanglant!

L'écho répercuté longtemps ses paroles et son rire rocailleux. Alors, sortant les mains de ses poches, Amandine, dans la clarté du jour levant sort une mèche de cheveux verts. Un souffle léger apporte vers eux une odeur d'eau dormante, et semble leur souffler à l'oreille :

— Ne m'oubliez pas...