Ma face cachée


Ma face cachée
Texte paru le 2016-12-20 par LYNEL25   Drapeau-fr.svg
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Quelque part à Paris, dans le salon privé d’un hôtel… J’avais rendez-vous avec un journaliste pour une interview. Ce jeune fraîchement diplômé souhaitait rédiger un article sur une révélation peu banale. Il bossait pour le magazine mensuel « Gay Land Mag » qui, comme son nom l’indique, cible une majorité de lecteurs homosexuels. Un ami commun nous avait mis en relation….

J’arrive donc dans cet hôtel, pas mal angoissé et légèrement en retard, pour apporter comme convenu mon témoignage à ce journaliste. Les présentations faites, il me met à l’aise en me demandant de le tutoyer. Je trouve cette mise en condition un peu étrange, mais dans un sens je préfère. D’un naturel réservé, j’ai besoin de me sentir à l’aise avant de me confier à un étranger. D’ailleurs, je soupçonne notre ami commun de l’avoir briefé avant cette rencontre.

Titouan, tel est son prénom, installe son enregistreur sur la table devant moi mais avant de l’enclencher, me demande de me détendre et de parler librement de mon histoire. Notre entretien sera retranscrit sous forme de dialogue.

— T’entends quoi par « parler librement » ? Y’a une limite à ne pas franchir dans les détails ?

— C’est toi qui vois Marvin. J’aimerais que tu me racontes cette partie de ta vie comme tu l’as vécue, avec autant de sentiments. Dévoile-toi, laisse parler ton cœur sans retenue. Tu connais les lecteurs de ce magazine, un peu de « croustillant » ne va pas les faire fuir, bien au contraire. De toute façon, je respecterai notre accord : tu valideras l’article avant sa publication. C’est bon, on peut y aller ?

— Ok, j’suis prêt !

Titouan, activant l’enregistreur :

— Pourquoi un tel bouleversement dans ta vie à l’âge de 30 ans je crois ?

— Oui 30 ans, c’est bien ça ! J’avais une vie bien établie. J’avais une bonne situation. J’avais une maison…Je vivais en couple. J’étais hétéro…Pour résumer, voilà ma vie à 30 ans ! Je courais après un idéal, une conformité pour entrer dans les normes, respectant les règles dictées par un pseudo code inculqué dès la naissance. Et puis un jour, comme si c’était une évidence écrite dans ce même code, je me suis remis en question.

— Quel a été l’élément déclencheur ?

— Le départ de ma troisième femme. Je dis bien ma troisième femme, et non ma troisième épouse. J’ai toujours refusé le mariage, préférant le concubinage, sans être pacsé. D’ailleurs, pourquoi employer le possessif pour parler de celles qui ont partagé ma vie ? Ces trois femmes ne m’ont jamais appartenu, donc elles n’ont jamais été MES femmes. Mes compagnes à la rigueur.

Eh oui, j’ai consommé trois vies de couple entre 20 et 30 ans. Quel gâchis ! Mais il a fallu ça pour m’ouvrir les yeux, pour que j’ose enfin regarder de l’autre côté du miroir. Parce que jusqu’ici, je vivais dans le déni.

À 20 ans, je ne me suis pas posé de question. Les filles ne m’attiraient pas, il paraît que c’est moi qui les attirais. Plutôt beau gosse, grand brun aux yeux bleus, je n’avais pas besoin d’aller au-devant des filles. Elles venaient à moi. Comme les apparences sont trompeuses !

C’est comme ça qu’à 20 ans, une première fille m’a mis le grappin dessus. Quelques mois après notre rencontre, nous aménagions ensemble dans un appartement que nous avons occupé jusqu’à la fin de nos études : chimie pour moi, magistrature pour elle.

Elle me disait qu’elle m’aimait. Je lui répondais instinctivement que je l’aimais. Elle voulait qu’on emménage ensemble pour s’aimer davantage. Eh bien, emménageons ensemble ! Voilà mon raisonnement primaire à 20 ans, soutenu par nos parents bien évidemment.

Mais ai-je un jour su ce qu’aimer une femme voulait dire ? Certainement pas ! Ces mots banals sortaient de ma bouche parce qu’à l’époque, je pensais savoir ce qu’on ressentait quand on aimait. C’est peut-être pour ça que je prononçais toujours ces trois mots « je t’aime » avec une certaine retenue et le moins souvent possible. Comme si une force intérieure m’obligeait à répondre aux avances de mes conquêtes sans trop y croire. Pour ne pas décevoir, pour faire plaisir, pour avoir la paix aussi, mais sûrement pas pour exprimer un sentiment profond dicté par mon cœur.

Alors quand on a 20 ans, qu’on se dit hétéro, on fait comme tout le monde pour ne pas ressortir du lot. On calque sa vie sur celle des couples dits « normaux ». Pour moi, ça s’est soldé par trois échecs cuisants !

— Et le départ de ta remise en question ?

— Oh ça ne c’est pas fait comme ça ! Dans mon malheur, sans vraiment en être un, je peux dire que j’ai réussi mes trois séparations. C’était déjà une bonne chose ! Sans enfant, les problèmes matériels ont vite été réglés et je suis resté en très bons termes avec les trois femmes qui ont partagé ma vie pendant ces 10 ans. C’est après que les choses se sont corsées pour moi ! Je venais d’avoir 30 ans, je me retrouvais seul et j’ai commencé à me remettre en question : pourquoi n’étais-je pas capable d’aimer une femme, de répondre à ses attentes, de partager son amour, de trouver l’équilibre et la complicité qui m’ont toujours fait défaut ?

Ma fierté et ma force mentale m’interdisaient de consulter un psy, je devais passer ce cap sans aide extérieure. J’ai donc engagé une longue auto-analyse de mes 10 dernières années, de mon enfance à mon adolescence… Tout, dans le moindre détail, a été passé en revue dans ma p’tite tête de trentenaire ! Cela m’a pris un an. Un an durant lequel je me suis volontairement mis en retrait de mes amis et ma famille. Bien entendu, j’ai expliqué mon attitude car pas question de vivre à jamais replié sur moi-même ! Non, cette situation était temporaire, je devais me retrouver et surtout, trouver les réponses à mes questions. Ceux qui m’ont compris sont restés, les autres se sont éloignés… Tant pis !

— Ton auto-analyse a-t-elle porté ses fruits ? As-tu trouvé seul les réponses à tes questions ?

— Oui j’ai trouvé les réponses que j’attendais, mais je ne les ai pas trouvées seul ! Il y a eu un élément déclencheur…

— Le fameux élément qui a bouleversé ta vie ?

— Et quel élément ! Après un an de questionnement, j’avais quand même réussi à porter un autre regard sur ma vie, faute d’avoir trouvé ce que je cherchais réellement. J’avais l’impression d’être plus léger : était-ce le goût de la liberté ? Un an sans flirt, un an sans sexe... Revenu aux bonnes vieilles méthodes me rappelant mon adolescence ! Un quatrième échec aurait fini par me détruire, j’en étais certain. Je ne cherchais donc pas l’amour, puisque j’étais incapable d’aimer. Enfin, c’est ce que je croyais… Et ce que la veuve à cinq doigts me rappelait à chaque fois que je me masturbais seul comme un con !

D’un naturel optimiste, j’ai été de l’avant et j’étais plutôt fier de moi. Je n’avais pas plongé dans la dépression ni l’alcool. Même si certaines cuites m’ont été nécessaires, je l’avoue ! Non au contraire, je me suis investi à fond dans mon travail pour me changer les idées. Au moins, je ne me torturais plus l’esprit puisqu’il était occupé, enfermé dans un labo huit heures par jour.

— Vous êtes chimiste dans un laboratoire, c’est ça ?

— Oui, un laboratoire pharmaceutique. C’est donc dans ce labo que l’élément déclencheur est arrivé… Puisqu’on l’appelle ainsi ! Penché sur une analyse, je n’avais pas entendu s’approcher de moi le jeune chimiste en stage de fin d’études dont j’avais la charge. Quand j’ai senti sa présence, j’ai relevé la tête de mes éprouvettes et ce que j’ai vu à cet instant restera à jamais gravé dans ma mémoire.

Gavin, puisqu’il s’appelle ainsi, se tenait debout près de moi, en extension sur la pointe des pieds, voulant attraper un flacon posé sur l’étagère au-dessus de ma tête. Depuis mon siège, mon regard s’était figé sur l’entrebâillement de sa blouse blanche. Figé était bien le terme, je ne pouvais plus détacher mes yeux de ce que je voyais : son tee-shirt relevé laissait paraître un doux sillon de duvet partant du nombril, pour venir se perdre dans son jean taille basse !

Je suis un homme, assez velu également. Alors pourquoi porter attention à ce sillon de poils ? Mais surtout, pourquoi n’étais-je pas resté indifférent… Je, je… enfin pour la première fois depuis des mois, il me semblait qu’une légère érection se manifestait dans mon boxer. C’est con à dire maintenant, mais je bandais à la vue d’un homme !

Une fois le flacon dans ses mains, Gavin m’avait regardé en souriant. Moi j’étais ailleurs, sur un nuage, en plein rêve, me repassant en boucle la même vue : son sillon de duvet noir sur sa peau hâlée. Et lui restait planté à côté de moi, attendant que je retrouve mes esprits !

Cette situation, peut-être comique pour Gavin, était très gênante pour moi. Mais cette situation n’avait rien d’innocente : bien plus tard, Gavin m’avoua l’avoir provoquée !

— Voilà l’élément déclencheur ?

— C’est tout à fait ça ! Et je ne le remercierai jamais assez pour ce qu’il avait osé faire ce jour-là : il avait révélé ma face cachée, celle que je cherchais depuis un an, celle enfouie au plus profond de mon être et qui ne demandait qu’à se dévoiler depuis ma puberté certainement.

Je n’ai pas le souvenir d’avoir été attiré par les garçons étant jeune. J’avoue avoir participé à des parties de branlettes entre potes ado. D’accord ça me faisait bander, mais comme je te l’ai dit au début de notre entretien, mon éducation m’a enseigné qu’un garçon et une fille DEVAIT s’accoupler, et non qu’un garçon POUVAIT s’accoupler avec un autre garçon. Tu vois la nuance…

— Alors comment Gavin a su te conquérir ? Et surtout, comment a-t-il su que tu étais gay, ne le sachant pas toi-même ?

— Là non plus, ça n’a pas été simple, mais rien n’est simple avec moi : il faut me laisser du temps. Voyant mon trouble à la vue de l’entrebâillement de sa blouse blanche, Gavin ne s’avouait pas encore vainqueur, mais il savait qu’il avait fait le premier pas. Quant à moi, très perturbé par cette épreuve, je devais vite retrouver pied. J’étais son supérieur quand même ! Je ne laissais pas entrer mes sentiments dans ma vie professionnelle, ce n’était pas maintenant que j’allais le faire. Surtout pas si ce qui me semblait une évidence s’avérait exact : étais-je homosexuel ?

Gavin avait 25 ans, il ne lui restait que deux mois pour finir son stage dans notre labo, avant d’obtenir son diplôme et chercher du boulot ailleurs. Ces deux mois m’ont paru une éternité ! Il n’avait pas d’espoir d’embauche au labo, il le savait et moi ça m’arrangeait. Pas d’amour au travail, telle était ma devise !

Alors pendant deux mois, nous avons joué au chat et à la souris… Dans un laboratoire, quoi de plus naturel ! Nos relations de travail n’avaient pas changé, nous étions toujours aussi professionnels et discrets. Le gros changement était intérieur, autant pour lui comme pour moi : cette attirance de nos corps, ces regards qui en disaient long tout en restant discrets, ce bien-être lorsque nous étions côte à côte, l’envie de se toucher, de se frôler tout en retenue… Voilà comment Gavin a découvert que j’étais gay et voilà comment moi-même je l’ai découvert. Je lui plaisais, il m’a appâté en offrant à ma vue cette ligne de duvet très sensuelle. J’ai été ferré aussitôt, c’est aussi simple que ça !

La suite n’a pas été aussi simple pour moi. Mes tourments recommençaient ou se poursuivaient. Je croyais avoir trouvé les réponses aux questions que je me posais depuis un an. Encore fallait-il que j’accepte l’évidence. J’étais gay ! Voilà pourquoi mes relations avec les femmes étaient vouées à l’échec ? Heureusement pour moi, j’avais une grande ouverture d’esprit ce qui m’avait permis en premier de m’accepter tel que j’étais, avant de me faire accepter par mes proches.

J’ai eu deux mois pour retomber sur mes pieds, les deux derniers mois où Gavin et moi avons bossé ensemble. Le soir de son dernier jour, nous avions organisé un pot au restaurant pour son départ du labo. Les derniers verres consommés, l'addition payée, il fallait se quitter. Impossible pour Gavin et moi ! Nos collègues étaient partis, nous restions tous les deux sur le parking à nous dire des banalités et à attendre que l’un ou l’autre se lance. Encore une fois, c’est Gavin qui avait fait le premier pas en lançant « tu viens prendre un dernier verre chez moi ? ». La phrase que je n’osais pas lui dire, que j’attendais secrètement !

La porte de son appartement à peine fermée, nous nous étions jetés dans les bras l’un de l’autre. Nous avions un tel besoin de sentir le corps de l’autre, sans retenue cette fois-ci. Nous rattrapions les deux mois de frustration que nous nous étions infligés. Nous restions ainsi, comme aimantés, avant d’échanger notre premier baiser les yeux dans les yeux, puis les yeux clos pour mieux nous concentrer sur ce que nous nous offrions.

Pourquoi y avait-il autant de désir en nous ? Pourquoi lui ? Jamais je n’avais ressenti une telle attirance pour une femme. Alors qu’avec Gavin, cette attirance était décuplée. Mes « pourquoi » me revenaient, mais ce soir-là, je les avais très vite mis de côté. Ma tête et mon corps avaient mieux à faire que se torturer de questions dont je connaissais maintenant toutes les réponses. Depuis deux mois, mon destin me montrait la voie du bonheur, je devais saisir la chance qui m’était offerte : avais-je enfin trouvé le grand amour ?

Contrairement à mes habitudes, ce soir-là une petite voix intérieure me dictait de prendre les commandes. Sans me faire prier, je profitais de mon audace pour commencer un effeuillage de Gavin pendant nos échanges de baisers. Instinctivement, il m’avait imité et nous nous étions retrouvés nus sur son lit en un temps record. J’avais une énorme envie de lui, de son corps... Mais je n’avais encore jamais fait l’amour à un homme. Pourtant je voulais commencer les hostilités, le posséder en premier avant de m’offrir à lui. Ne me demande pas pourquoi, je suis incapable de te répondre ! Sûrement par peur de le décevoir, alors autant prendre les choses en main… Sans jeu de mots !

Après avoir expliqué rapidement ma situation à Gavin, il m’avait ouvert la porte de son cœur et de son corps par ces quelques mots qui résonnent encore en moi : « Aime-moi comme je t’aime » ! Tout était dit et cette nuit-là, j’ai enfin pu me libérer d’un énorme fardeau que j’avais sur la conscience : en bon scientifique, j’allais démontrer par A + B que ma vie était vouée aux hommes et non aux femmes.

Là encore, ce n’est qu’après cette première fois que j’ai analysé le plaisir différent ressenti en faisant l’amour à Gavin, par rapport aux femmes qui ont défilé dans ma vie jusqu’ici. Pendant nos ébats, j’avais bien d’autres pensées… J’avançais en territoire inconnu, recherchant la moindre sensibilité à chaque effleurement de sa peau. La moindre réaction sur son visage à chaque baiser sur son corps. La moindre tension sur son sexe répondant à mes caresses. Je n’avais jamais été aussi attentif et réactif au corps d’une femme, jamais aussi bon amant. Et la suite me le confirma par cette envie de l’aimer au plus profond de sa chair.

Je ne m’étais pas donné du plaisir en lui faisant l’amour. Non c’était beaucoup plus fort que ça : je répondais au sien, cherchant sans cesse à lui en donner toujours plus. Plus loin, plus fort, plus puissant, encore et encore dans un seul but : partager notre ivresse finale. Son plaisir primait, passait avant le mien. Voilà encore un sentiment jusqu’ici totalement inconnu pour moi. Tout avait été si différent avec les femmes…

Contrairement à ce que j’imaginais, mon corps était totalement détendu lorsque je m’étais offert à Gavin. J’avais découvert l’inconnu dans sa chair, j’en connaissais maintenant les effets. Ne restaient que les sensations à capter. À son tour, il m’avait fait l’amour avec une infinie douceur et tendresse, au point de me faire retrouver la raison : jamais je n’atteindrai de tels sommets avec une femme ; j’étais fais pour aimer les hommes, ou plutôt un homme, Gavin. Je suis venu au monde homosexuel, je ne suis jamais devenu hétéro : j’en reste totalement persuadé.

— Merci pour cette confidence Marvin. Auriez-vous un dernier conseil à ceux et celles qui auraient peur de se découvrir ?

— Aucune terre n’est hostile tant qu’elle reste inconnue… J’espère que mon histoire aidera certains à se dévoiler. J’ai mis du temps pour découvrir l’amour de ma vie, mais aujourd’hui après 3 ans de vie commune, je suis enfin heureux et bien dans ma peau.

— En plus vous avez deux prénoms qui s’accordent à merveille, Marvin et Gavin.

— Comme quoi, nous nous sommes bien trouvés !

Fin de l’interview