Mon joli gars du Nord

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Numéro 18

Texte d'archive:


Archivé de: Lettres Gay – Numéro 18
Date de parution originale: Décembre 1987

Date de publication/archivage: 2014-05-20

Auteur: Jean-Jacques
Titre: Mon joli gars du Nord
Rubrique: Passions au collège

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Ce texte a été lu 6906 fois depuis sa publication (* ou depuis juin 2013 si le texte a été publié antérieurement)


D'aussi loin que je me souvienne, j’ai eu le goût des garçons et si, à treize ans, je me suis laissé dépuceler par la mère d’un copain, c’est bien plus par curiosité de la chose que par profond désir de faire l’amour avec une femme. Mon pote, qui n’a d’ailleurs jamais rien voulu savoir de mes avances, m’intéressait plus que sa maman. Hélas, j’ai dû me contenter de ce que le sort m’offrait. Au fond, je n’ai aucun regret car elle m’a enseigné la douceur et la joie de voir l’autre prendre du plaisir, ce qui m’a royalement servi dans toutes mes aventures.

Cette passade féminine n’a que peu duré. La vie m’a emmené vite dans des viviers à mecs où je n’eus qu’à oser pour rapporter presque toujours des partenaires consentants ou ne demandant qu’à se laisser convaincre. Une ou deux fois, les choses on mal tourné mais cela fait partie de notre vie et de ses risques.

En 1945, je travaillais comme surveillant dans un internat, ce qui me permettait de vivre dans une ville importante, sous couverture d’études (assez lointaines, je dois le reconnaître). Mes journées étaient libres en semaine. J’assurais la présence au cours des repas et du soir jusqu’à l’entrée des gosses en classe le matin ; réfectoire et dortoir, en un mot. Le moins drôle était la présence de certains pensionnaires au cours de quelques week-ends par mois. Les transports fonctionnaient mal et il y avait toujours une demi-douzaine de pauvres bougres qui me restaient sur les bras les samedis soirs et dimanches. Ils sortaient en bande au ciné mais je devais assurer le dortoir, ce qui m’obligeait à demeurer dans cet établissement au lieu de courir le guilledou. Après tout, je n’avais que dix-huit ans, guère plus que mes élèves.

Il ne me fallut pas longtemps pour remarquer qu’un garçon, Rémy, ne quittait pas du tout les lieux. Il lisait en salle d’études, ou passait l’après-midi à rêvasser sur son lit. J’ai posé quelques questions distraites au bureau. On me répondit qu’il habitait à l’autre bout de la France et qu’il ne rentrait chez lui qu’aux grandes vacances, à Noël, à Pâques ou, à la rigueur en cours de trimestre quand les ponts des grandes fêtes le permettaient. Par ailleurs, sa famille était modeste et ne lui envoyait qu’un minimum d’argent de poche. Et il était beau, en plus... Un blond du Nord, au teint clair et aux yeux bleu-gris sur un corps bien bâti de râblé débrouillard.

Le dimanche suivant, j’ai invité Rémy à déjeuner en ville : nous n’étions restés que tous les deux. Il se fit un peu prier, me disant franchement qu’il ne pourrait jamais me rendre la pareille. J’ai si bien insisté qu’il s’est laissé convaincre. J’ai brûlé quelques tickets de rationnement en trop pour ce repas ; mais je sentais mes chances approcher. Nous sommes allés voir une opérette au Grand Théâtre où, bien sûr, il n’était jamais entré. Même le poulailler (les seules places que je pouvais nous offrir) l’enchanta. Le soir, quelques-uns de ses camarades rentraient déjà. Notre prometteuse complicité s’achevait. Il laissa sa main dans les miennes lorsqu’il me remercia pour cette journée « du tonnerre ».

La Toussaint tombait bien cette année, et les gosses partaient tous le vendredi soir suivant pour ne rentrer que le mardi ou même, le mercredi matin. Je l’ai coincé pour lui demander s’il allait aussi chez lui. Il a baissé la tête pour faire semblant de regarder ses chaussures, a haussé les épaules et a soufflé : «J’ai pas assez de sous !» L’après-midi, je suis allé à la gare lui acheter un ticket et lui ai donné en douce au cours d’une récréation le soir. Il rayonnait ! Cette folie et le repas du dimanche précédent me laissaient le porte-monnaie vide. Le lendemain, mes collègues me demandèrent fort aimablement si je rentrais chez moi. J’ai inventé une absence de mes parents et ai dit que je passerai la Toussaint sur place. L’un d’entre eux m’invita à déjeuner.

Le vendredi soir, c’était à qui filerait le plus vite vers la gare ou les bus. Rémy avait sa petite valise et me salua d’un sourire. Je le vis s’éloigner sur le trottoir embrumé avec deux camarades prenant eux aussi un train. Je n’avais même pas de quoi sortir au ciné et me suis couché en pensant à Rémy qui devait rouler vers son petit coin. Je n’entendis pas la porte du dortoir vers neuf heures et demi, et l’ai vu apparaître dans ma chambre sans y croire. «Je t’ai entendu dire aux profs que tes parents n’étaient pas chez toi ! Mais on ne me la fait pas à moi, mon ticket, tu te le feras rembourser.» Et il me le glissa dans la main.

J’avais bonne mine, à poils (je couche toujours ainsi) avec un bout de carton bistre entre les doigts et ce garçon de seize ans qui rigolait en me regardant. J’ai essayé de réagir tout en faisant très attention :

— Pourquoi me tutoies-tu désormais ?

— Oh, entre nous... répondit-il en éteignant la lumière, tu vas pas faire de manières !

Il était déjà nu à mes côtés dans mon lit. Nos bouches se sont dévorées, et la nuit fut aussi torride.

Nous nous sommes arrangés pour reprendre aussi souvent que possible nos ébats amoureux. Il était un partenaire inimaginable, nous avions dix-huit et seize ans.

Quelques semaines plus tard, il fut mis à la porte de l’établissement pour une peccadille envers la discipline. Je l’ai recommandé à un camarade surveillant au collège de ma ville, et il ne fut pas difficile de l’y faire entrer. Au cours de courtes vacances, je suis allé l’y chercher et nous avons passé encore un merveilleux moment dans l’ombre du sous-sol du kiosque à musique du square municipal. Entre deux furieux baisers et de délicieuses branlettes, j’appris qu’il avait su séduire mon copain, qu’il le remerciait ainsi de l’avoir patronné pour qu’il soit admis dans cette nouvelle pension. Je ne suis pas jaloux et l’ai félicité de ne pas perdre son temps.

Hélas, Rémy, je ne t’ai jamais revu depuis. Ton souvenir est pourtant l’un des plus heureux de ma jeunesse homo. Liras-tu ces lignes et t’y reconnaîtras-tu ?

Jean-Jacques, 57 ans.