Peau lisse

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Numéro 4

Texte d'archive:


Archivé de: Lettres d'hommes – Numéro 4
Date de parution originale: 1989

Date de publication/archivage: 2015-01-16

Auteur: Hugues
Titre: Peau lisse
Rubrique: Coups de cœur

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Avant tout, je tiens à remercier votre rédaction de soutenir les homosexuels en les soustrayant à leurs caricatures. Vous êtes la seule revue où j’ai trouvé une vraie liberté d’expression. Je veux dire par là que la liberté d’expression n’est pas l’emploi systématique de mots vulgaires ou de situations provocantes. C’est plutôt de pouvoir raconter ce qu’on pense et ce qu’on vit en dehors des clichés. En dehors de ce qu’on attend, d’ordinaire, des pédés. S’il faut défendre notre cause, je suis persuadé qu'il faut le faire avec authenticité, se livrer chairs et cœur, corps et âme. Il est trop facile, trop conventionnel, de limiter la pédérastie à son acte sexuel. C’est aussi un choix de vie. C’est également, à l’intérieur de ce choix de vie, d’autres choix. J’aime les hommes, mais il ne me suffit pas de rencontrer un homme pour l’aimer. Il y en a qui m’attirent, d’autres qui me répugnent.

Chez nous aussi il est question de feeling, de complicité, de tendresse et d’amour. Le langage d’une peau n’est pas seulement le langage d’une sensualité. C’est, derrière le plaisir, l’envie, le besoin d’aller plus loin, de mieux connaître, de mieux apprendre celui que la chance vous a fait rencontré. Mais pourtant tout est lié d’une façon indémêlable. Car c’est au contact d’une peau que l’on sait, d’une sourde certitude qui préside au pressentiment, s’il s’agit d’une aventure fugace ou durable.

Je ne parlerai pas des aventures fugaces qui sont comparables à un bon dîner, une bonne soirée. Leurs caractères frivoles a quelque chose d’enivrant, mais comme on ne peut pas être saoul du matin au soir, on ne peut pas s’en contenter. Ou alors on perd cet équilibre fondamental que nous donne la raison. Je ne suis pas contre ces liaisons de passage qui arrachent à l’instant ces cris de jouissance. Parfois, même, j’en ressens la nécessité. Mais ce ne sont que des parenthèses. Pour vivre, je crois vraiment qu’il nous faut un port d’attache, des amarres, des balises.

Qu’on soit homo ne change rien à l'affaire. La drague perpétuelle n’est que l’expression de nos solitudes. Et la solitude est un avant goût de l’enfer. Je voudrais dire aux lecteurs de votre revue, combien j’aime le récit de leurs confessions, mais combien souvent j'y ressens le manque d'une totalité. Si certains le prennent comme une attaque, une agression, je leur demanderai de me répondre dans cette revue et dans cette rubrique: coup de cœur. Je sais, car je connais parfaitement bien le milieu, que nombreux sont ceux qui affirment avoir le cœur au bout de la queue. Mais peut-on se satisfaire d’une telle explication ? N’y a-t-il pas dans cette ardeur à vivre ses désirs à bout portant l’ombre gigantesque et tyrannique d’une fuite en avant ? Pourquoi alors fuire et que fuit-on dans ce cas-là ?... Je préciserai que ces questions ne sont pas, pour moi, intellectuelles ou abstraites. Elles puissent au contraire à ce qu'il y a de plus réel en nous et donnent de la profondeur à ce que les autres appellent nos outrances, nos folies, nos démesures.

Franchement, sincèrement, j’aimerais savoir ce qui poussent certains à s’enfiler une dizaine de mecs dans la soirée. Moi, j’ai une réponse, mais ce n’est que la mienne. Je dirai que c’est la peur, la peur viscérale de l’amour et la peur de tomber dans le piège du couple hétéro, ce couple tabou autour duquel gravite tout notre système social. Pour inventer autre chose, je crois urgent d'ouvrir ce dialogue. Est-ce possible, je l’espère.

Hugues, 34 ans