Rien qu'une vie plus tard (1)


Rien qu'une vie plus tard (1)
Texte paru le 2006-06-27 par Alain Meyer   
Ce récit a été publié sur Gai-Éros avec l'autorisation de l'auteur



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© Tous droits réservés. Alain Meyer.


À Julien, avec toute mon affection.

Note au lecteur

Le récit qui va suivre est totalement imaginaire. Lecteur, tu constateras rapidement qu’il ne peut être qu’imaginaire. Inutile donc de préciser que toute ressemblance... J’avoue m’être beaucoup amusé en écrivant cette fiction. Je reconnais m’être, souvent, laissé aller dans l’invraisemblance. Ami lecteur, avant d’entrer dans mon histoire, tu es prié de laisser au vestiaire ta logique et ton rationalisme. Rêve que tout est possible, que tout peut arriver. Crois, surtout, que l’amour peut faire bien des miracles.

Préambule

La vie, c’est la mort. C’est inéluctablement la mort. Quoi que nous fassions, nous ne pourrons y échapper. Dès notre premier jour, nous y allons tous, tout droit. Nous aspirons vainement à l’éternité. Hélas, elles sont toujours là, les trois Parques de la mythologie grecque. Elles tissent notre destinée. Clotho tient la quenouille. Lachésis travaille le fil sur le fuseau. Atropos donne le coup de ciseau final qui tranche la vie.

Il se peut, pourtant, qu’à force de servir, le ciseau, émoussé, ne coupe pas du premier coup. Le deuxième sera fatal. Mais, entre les deux, il existe une fraction de seconde où l’âme va pouvoir choisir son chemin futur. Elle a très peu de temps. Il faut qu’elle se hâte. Il se peut qu’un lien très fort la rattache à ce monde des vivants qui s’éloigne. Il se peut que ce lien soit si fort qu’elle ose vaincre la mort pour qu’il perdure. Dans un ultime sursaut de désespoir, elle s’échappe avant que la lame ne la conduise définitivement au néant. Seule, abandonnée, elle cherche la lumière qui a fait dévier le cours des choses. Elle la trouve. Elle y entre. Elle sait que cette lumière ce n’est pas la haine, ce n’est pas le remords. Elle n’a rien de négatif. Elle est éblouissante, mais elle ne blesse pas la vue. Elle est chaude, mais elle ne brûle pas. Pourtant, elle consume tous ceux qu’elle touche. Cette lumière... c’est l’Amour.

Au même moment, quelque part, n’importe où, un bébé qui vient de sortir du ventre de sa mère, pousse son premier cri. Il renaît à la vie. Il sait déjà l’avenir qui s’ouvre devant lui.

CHAPITRE 1: UNE RENCONTRE PIQUANTE

Moi, c’est Alex. J’ai seize ans. La seule chose me concernant, qui ait de l’intérêt, c’est que je suis amoureux. Follement amoureux. L’objet de mon affection c’est... Émile. Je trouve ce prénom h.o.r.r.i.b.l.e. Le jour de notre première rencontre, après nos ébats, quand, le corps reposé, j’ai voulu le connaître un peu mieux, je lui ai demandé:

— Comment t’appelles-tu?

Il a rougi légèrement, baissé les yeux, avant de lâcher, dans un murmure presque inaudible:

— Émile... Moi, c’est Émile.

J’ai été pris d’une crise de fou rire qui l’a profondément vexé. Entre deux hoquets, j’ai rajouté:

— Heureux de t’avoir rencontré, pépé.

Et je suis reparti à rire. Là, il était mortifié. Il n’y avait pas de quoi. «Pépé Émile» était le plus adorable garçon que j’avais jamais rencontré. Il est vrai que je n’en avais pas fréquenté beaucoup. Il avait dix-sept ans. Un corps harmonieux et puissant dont je venais de découvrir les détails les plus intimes. Un corps dont il savait merveilleusement se servir. Malgré ma crise d’hilarité, je me sentais déjà prêt, pour une nouvelle exploration de son anatomie. La beauté de son visage me fascinait. Une cascade de cheveux aussi noirs que ses yeux immenses; de l’encre de chine. Un long nez, rectiligne, à peine retroussé au-dessus d’une bouche naturellement faite pour des baisers. À damner un saint! Le menton un peu autoritaire, creusé d’une minuscule fossette, terminait l’ovale du visage. J’arrête cette description. Elle est en train de provoquer un émoi que je ne peux plus contrôler... comme à chaque fois que je pense à lui.

— Je t’appellerai «Mimile».

À l’instant même, j’ai trouvé le diminutif encore plus bouffon que le prénom. Il était rigide d’humiliation quand je l’ai pris dans mes bras, de nouveau secoué par les rires. J’ai pressé ses lèvres. Il n’a pas répondu à mon baiser. J’ai eu peur de l’avoir blessé à jamais. Ma crise s’est arrêtée nette. Je l’ai serré très fort en murmurant:

— Je t’aime... je crois bien que je t’aime. Alors, si tu veux bien tu seras «Milou». Oui, c’est ça... Milou, tu seras mon Milou à moi. Tant pis pour Tintin et Hergé, tu es mon Milou.

Il m’a quand même fallu dix minutes pour réparer ma connerie et que Milou consente enfin à s’abandonner de nouveau.


Quelques heures plus tôt...

J’étais à la maison, mes parents étaient absents. On a sonné à la porte. J’ai abandonné mon cahier de vacances et ses laborieux exercices de maths pour aller ouvrir. Je suis resté tout bête en découvrant ce jeune garçon qui se tenait gauchement sur le pas de la porte. Il portait un short et un tee-shirt maculés de terre. J’ai baissé les yeux. À ses pieds, des chaussures à crampons complétaient la tenue du parfait footballeur.

— Excusez-moi. Je jouais sur le terrain à côté, mon ballon est passé chez vous. Sans vous déranger, j’aimerais le récupérer.

Je n’ai pas pu répondre immédiatement. Inconscient de mon incorrection, je le dévisageais avec une insistance mal venue. Quelque chose se passait en moi. C’était incontrôlable. Je me suis senti oppressé et j’ai respiré plus vite. Il était magnifique. Des gouttes de sueur perlaient sur son front. L’une d’elles coulait, lentement, sur sa tempe. Dedans, quelque chose s’est mis à battre très fort, trop fort. Complètement perdu, j’ai pris conscience que j’attendais ce gars depuis toujours. Cela n’avait plus rien à voir avec les innocents jeux de main, ou de bouche, du collège. Surpris par mon trop long silence, il me regardait à son tour mi-interrogateur, mi-inquiet, mi-intéressé. Ça fait trois «mi». C’est pas grave.

— Heu... je disais... mon ballon.

J’ai secoué la tête pour m’arracher à mon indécente contemplation. Avec un sourire niais, j’ai répondu:

— Ton ballon? Quel ballon? Ah, oui! Ton ballon. Dans le jardin? Quel jardin?

Il a éclaté de rire. Il n’aurait pas dû. Il venait d’emballer définitivement le colis. J’ai senti mes jambes prendre la consistance de la guimauve. J’ai attendu qu’il me demande de partir au pôle sud avec lui. Le con! Il n’a pas osé. J’étais pourtant prêt à le suivre.

— Tu m’aides à le chercher? Tu connais mieux ton jardin que moi.

Il s’est écarté pour me laisser passer. Il a posé sa main sur mon dos pour me pousser à descendre les trois marches du perron. Il n’était pas finaud. Son geste a eu exactement le résultat inverse de celui qu’il espérait. J’ai stoppé net sur la première marche. Il n’a pu faire autrement que de sentir le grand frisson qui, partant de ses doigts, a parcouru tout mon corps. Sa main est remontée vers ma nuque qu’il a effleurée.

— Tu as la chair de poule, tu es tout hérissé.

J’ai regardé mes bras. Tous les poils étaient dressés. J’ai rougi en constatant brusquement qu’il n’y avait pas que les poils. Gênant, très gênant comme situation. J’ai tourné la tête en levant les yeux vers lui. Il me dominait de toute sa stature.

— J’ai un peu froid.

— C’est vrai, nous sommes au mois d’août. Il ne doit faire que trente-cinq degrés. Tu aurais dû mettre un anorak avant de sortir. Mais... je t’aime mieux sans. Et puis, un anorak, sur un maillot et un bermuda, bonjour le look...

J’ai répondu à sa plaisanterie par un sourire qui devait être une affreuse grimace. Il a passé ses doigts dans mes cheveux.

— Allez! D’abord mon ballon. C’est un vrai ballon de foot. J’y tiens.

Nous nous sommes mis à fouiller le jardin. Ce putain de ballon était introuvable. J’en étais ravi. Plus de temps nous mettrions à le découvrir, plus long serait le moment passé avec lui. Les pelouses étaient vierges de tout objet. Nous avons exploré les massifs un a un. En vain. Nous avons fini par le dénicher, au beau milieu de la haie de rosiers rugosa bordant l’arrière de la maison. Vous ne connaissez pas les rosiers rugosa? Il vaut mieux. Cette saleté, utilisée pour la décoration florale des autoroutes, se résume en un mot: épines. N’en approchez jamais. Il vaut mieux faire l’amour avec un hérisson que de frôler cette plante là.

Inconscient, mon jeune footballeur s’est précipité pour récupérer son bien. Aïe! Aïe! Aïe! Ça n’a pas manqué. Il a plongé corps, mains et bras dans les arbustes. Sous les belles feuilles vertes qui dissimulaient le danger, il venait de se transformer en pelote d’aiguilles. Il est devenu cramoisi, mais vraiment d’un rouge intense. Ça, c’était pour la couleur. Pour le son, un hurlement de douleur m’a fait vibrer les tympans. Je l’ai attrapé par la taille afin de l’arracher au piège végétal. Entre deux cris d’agonie, j’ai pu souffler:

— Ne bouge pas. Surtout ne bouge pas. Ne te frotte pas la peau. Tu vas aggraver les choses.

Tiens! J’avais pas remarqué qu’il était barbu. Ah! Non, c’était des épines qui s’étaient fichées dans son menton. Que dire du cou, des bras, des jambes et... du reste.

— T’es fou, tu ne m’as pas laissé le temps de t’avertir.

— Ouille, Ouh! Ouille, Ouh! Ouille! Ça fait mal.

— Viens. Suis-moi sans trop t’agiter. Je vais réparer ça.

— Mon ballon, ouille! Mon ballon.

— Mais quel con tu fais! Il n’est pas perdu ton ballon. Je le ramasserai tout à l’heure. Allez! Viens avec moi.

En raison de la suite des événements, Milou et moi n’avons pensé à récupérer le sacré ballon qu’une bonne quinzaine de jours plus tard. Pour l’heure, claudiquant, grimaçant, raide comme un bâton, souffrant le martyr, mon sportif, transformé en cactus, m’a suivi péniblement jusqu’à la maison.


Je me suis précipité dans la salle de bains pour y récupérer le seul outil susceptible d’abréger les souffrances de mon compagnon: la pince à épiler de maman. Triomphant, je l’ai rejoint, en brandissant ma trouvaille. Immobile, au milieu du salon, mon jeune costaud m’a regardé sans aménité. Nul doute, à ses yeux, je tenais un épouvantable instrument de torture.

— Laisse-moi faire, y a beaucoup de boulot. Ça va être long, mais tu ne sentiras rien.

— Tu vas me faire mal!

— Ne sois pas douille douille. Si je n’enlève pas, un à un, tes dizaines de piquants, tu ne pourras même pas te glisser dans ton lit ce soir. Alors, laisse-toi faire. Encore heureux que tu n’en aies pas plein le dos et les fesses. Allonge-toi sur le canapé. Je te promets une intervention chirurgicale indolore.

Son appréhension était palpable. Il m’a néanmoins obéi. Quand il s’est couché, en grimaçant, j’ai compris que c’était moi qui partais au supplice. La vache! Qu’il était beau et désirable ainsi offert à mon exploration. J’ai levé les yeux au ciel en aspirant une grande goulée d’oxygène avant de me pencher sur mon magnifique oursin.

J’ai attaqué l’ouvrage par le menton, descendant vers le cou et les épaules. Je serrai les pinces sur une épine fichée dans la peau. Clac! Je tirai d’un coup sec pour la retirer.

— Aïe!

Avec précaution, je passai un doigt sur l’emplacement soulagé pour m’assurer du bon résultat de mes efforts. Insensiblement, sans que je le veuille, au fur et à mesure que la surface soignée s’élargissait, ma froide vérification s’est transformée en une douce caresse sur ses joues, sa gorge, ses épaules, ses bras... C’était curieux, plus je progressais laborieusement, moins j’obtenais de «ouille» ou de «aïe». Rapidement, je n’en ai plus eu du tout. Je continuais à tirer sur les épines avec pour résultat des soupirs et des petits gémissements.

— Tu... tu as toujours mal?

— Oui! Il en reste. Sous mon tee-shirt, continue.

Oh! Putain, putain, putain! J’étais mal barré. J’ai fait un effort surhumain pour garder sur mon visage l’expression la plus désinvolte possible, pendant que je remontais son maillot pour dégager son torse. J’ai pensé: «Je bande, je bande... ou la la, il va s’en apercevoir. Bon dieu! Pourvu qu’il ne voie rien.» J’ai commencé à transpirer. Pour me donner une contenance, je me suis mis à siffloter Le Cactus de Jacques Dutronc. C’était la connerie à ne pas faire. Euh! Excusez-moi. Tout bien pesé et compte tenu des conséquences, c’était la connerie à faire.

Il avait maintenant le souffle court et la voix un peu rauque. La pince à épiler ne devait pas y être pour grand chose, par contre, mes doigts, je ne sais pas.

— Je crois que là aussi, j’en ai.

J’ai dégluti difficilement.

— Où, là?

Je ne peux pas vous dire ses yeux et son sourire quand il m’a répondu.

— Ben... plus bas... dans mon slip.

J’étais tourneboulé. Lentement, j’ai osé baisser mon regard vers le lieu dit. Oh! Ça oui, il en avait, une épine. Même que, sous le short, elle ressemblait plus à une défense d’éléphant qu’au dard d’un moustique. L’air con, j’ai bredouillé en devenant tout rouge:

— Je ne pense pas que je pourrai te soulager avec ma pince à épiler.

— Tu peux faire preuve d’imagination parce que c’est... assez urgent.

J’ai posé ma main sur son short tandis qu’il attirait ma tête vers sa bouche.

— Aïe!

J’avais oublié une épine dans la fossette de son menton. C’était, je peux vous l’assurer, la seule qui restait.

Le canapé du salon n’en a probablement jamais tant vu. Du moins, je l’espère. Nous sommes partis à la découverte l’un de l’autre avec une curiosité dévorante. J’ai admiré des sites d’un exceptionnel intérêt. Certains avaient besoin d’un entretien immédiat. Je m’y suis activé sans plus attendre. Lui, a voulu effectuer des fouilles plus approfondies. Je n’ai trouvé aucune raison de l’en empêcher. J’ai même pris un énorme plaisir à le voir besogner activement. Il convient de préciser qu’il était merveilleusement outillé. Aux cris de joie qu’il a poussés, j’ai su que le résultat de ses recherches l’avait comblé au-delà de toute espérance. Mes trouvailles furent du même acabit et, outre ma profonde satisfaction, j’ai pu enrichir mes connaissances d’une semence nouvelle.

Épuisés par tant d’efforts communs, nous avons estimé qu’un bouche à bouche était indispensable pour nous redonner force et vigueur. Cette thérapie est remarquable d’efficacité. En quelques minutes, nous étions fins prêts pour pousser encore plus loin nos investigations. Nous les avons menées à leur terme avec méticulosité, en prenant tout notre temps.

Que la science est belle et bonne, surtout quand elle récompense le chercheur. Ce jour là, j’ai fait la plus merveilleuse découverte de ma vie: je suis tombé amoureux. Encore mieux: Milou partageait mes sentiments.

CHAPITRE 2: LES MEILLEURS AMIS DU MONDE

Quand un tel bouleversement fait irruption dans votre existence, eh bien, ma foi, il faut tout réorganiser. D’abord, on ne pense plus «je», mais «nous». De ce simplissime postulat découle tout le reste. Nous avons rendez-vous, nous allons nous revoir, nous irons au restaurant, nous allons faire l’amour, je l’aime (Tiens! Que vient faire ce «je» au milieu de mes élucubrations?), nous devons nous voir tous les jours, il m’aime (même réflexion que la ligne au-dessus), nous voulons vivre ensemble...

Ouais! Tout ça c’est facile à dire. Faut le faire. Remettons les pieds sur terre. J’ai seize ans, Milou en a dix-sept. Nos parents sont là pour veiller jalousement sur leurs enfants chéris. En fait, ils bouffent notre liberté. C’est une citadelle d’interdictions. Tu rentres directement du lycée. Tu fais tes devoirs. Non, tu ne sors pas ce soir. Avant Milou, c’était vivable. Depuis qu’il est entré dans ma vie, c’est insupportable. Mon caractère s’en ressent. À les écouter, je traverse, paraît-il, ma crise d’adolescence. Mon œil! J’aime, je suis aimé, de plus, je veux aimer librement. Ma famille m’apparaît, férocement, comme une tribu de gardes-chiourmes dont l’unique préoccupation est de me tenir en laisse.

François, mon père, est le plus intransigeant. Pris par ses occupations professionnelles, - il est notaire — c’est lui qui me consacre le moins de temps. Pour rétablir l’équilibre de la balance, c’est celui qui interdit le plus. Encore un peu de patience et il finira par contrôler la quantité d’oxygène qui m’est nécessaire pour respirer.

Ma mère, Odile, perd son temps et trompe son ennui chez ses chères amies qui partagent, avec elle, la passion du bridge. Entre deux parties, avec ses copines, elle enfourne une quantité impressionnante de pâtisseries. Elle prétend ne boire que du thé accompagné d’un nuage de lait. Moi je veux bien. Mais alors, expliquez-moi d’où lui viennent ses opulentes rondeurs que la gaine qui l’étouffe n’arrive plus à dissimuler? Elle est toujours absente. Je ne m’en plains pas, parce que, quand elle est là, je suis son petit ange aux cheveux blonds et aux yeux bleus qui croule sous le poids de son amour maternel. Pour elle, je suis resté le chérubin, tout nu, dont elle talquait les fesses à la sortie du bain. Allez donc lui faire comprendre, aujourd’hui, que mes fesses ne réclament plus de talc mais autre chose de bien plus consistant que seul mon Milou peut m’offrir.

Et puis, il y a Rémi. C’est mon frère. Je lui ressemble beaucoup. Pour être honnête, il est beau gosse, donc par déduction, moi aussi. Nous sommes grands, minces. Tous les deux, nous sommes blonds, aux yeux du même bleu lavande. Ma bouche est plus sensuelle que la sienne. Tout compte fait, physiquement, je suis mieux que lui. Rémi a un défaut essentiel à mes yeux: il est de trois ans mon aîné. Il estime que cela lui donne tous les droits sur moi. Je dois lui servir d’esclave et me taper toutes les corvées à sa place. Avec l’âge, je prends de l’assurance et me rebelle de plus en plus souvent. Vous voyez les prises de bec et les engueulades.


— J’en ai assez, Milou! Plus qu’assez! Je ne veux pas supporter ça plus longtemps. Nous nous rencontrons comme des courants d’air. Nous baisons comme des lapins de peur de nous faire surprendre. C’est plus vivable. Il faut trouver des solutions.

Je noircis un peu le tableau. Nous sommes nus, dans ma chambre, enlacés sur mon lit. Nous venons de faire l’amour trois fois. Je viens d’émerger de la douce torpeur procurée par le plaisir. Le sexe de Milou, assagi, est lové contre mon ventre. J’adore ce contact si doux. Nous réussissons à nous voir deux ou trois fois par semaine. Je bénis, comme jamais, les parties de bridge de maman. Entre deux rencontres, quand, fous l’un de l’autre, nous ne supportons plus une trop longue séparation, il nous reste la solution des toilettes du lycée. Car, au fil de nos câlins, nous avons découvert que nous fréquentions, cette année, pour la première fois, le même établissement scolaire. J’arrive du collège en cette rentrée de septembre. Je suis en seconde, Milou est en première. Nous n’avons ni les mêmes cours, ni les mêmes professeurs. Dur, dur pour nous y retrouver dans ces conditions. Les intercours nous permettent d’échanger, avec quelques mots, des regards chargés d’amour et de désir. Bonjour la frustration! Mes professeurs commencent à se poser de sérieuses questions sur le fonctionnement de mon tube digestif. Trois ou quatre fois par jour, aux mêmes heures, j’éprouve, pendant les cours, le besoin pressant d’obtenir une autorisation pour courir aux W.C. J’ai dû contaminer Milou. Il ressent, aux mêmes moments, des symptômes identiques aux miens. Les profs de seconde et ceux de première n’ont pas encore établi l’existence de ce bizarre virus qui n’affecte que deux de leurs lycéens. Seuls, dans les toilettes, nous disposons des remèdes indispensables à soulager notre indisposition passagère. Des baisser affamés et hâtifs, des prises en bouches indispensables, plus rarement, une fusion des corps, nous apaisent temporairement. Parfois, le bruit d’un importun qui vient satisfaire un besoin naturel, nous oblige au silence. Non, décidément non! Nous ne pouvons plus vivre comme ça. Milou me caresse le dos et les fesses. Il finit par me répondre:

— Alex, je suis d’accord avec toi. Je tiens trop à toi pour me contenter de ces rencontres trop rapides. J’en ai marre de me masturber comme un fou, toutes les nuits, en pensant à toi...

Eh! S’il pense qu’il est le seul. Je ne lui avais pas encore dit combien ces douleurs, à mon poignet droit, me gênaient pour prendre mes cours, le matin, au lycée.

—... Je crois que j’ai un début de solution. Les parents ne sont pas forcés de savoir, tout de suite, que nous baisons ensemble, ni même que je t’aime et que tu m’aimes. Il suffit de dire, dans un premier temps, que nous sommes copains. Ils s’apercevront vite que nous sommes de véritables amis qui ne peuvent se passer l’un de l’autre. Tu pourras venir... officiellement chez moi, et moi chez toi. Après, si nous ne sommes pas trop cons, nous nous débrouillerons pour que nos vieux fassent connaissance. Avec leurs caractères, ils risquent de s’entendre. Ce serait du velours.

Bon, c’était pas parfait, mais c’était mieux que rien.

— OK, je commence à parler de toi dès ce soir.

— Moi, itou.

Je me suis penché sur lui pour forcer ses lèvres. Ses yeux si noirs ont viré au gris quand j’ai entrepris de lui donner du plaisir.


— Au fait, je ne vous en ai pas encore parlé... J’ai un nouveau copain au lycée. Nous nous entendons bien, il est très chouette. Il pourrait venir à la maison. Il s’appelle Émile. Il est en première. Il peut m’aider pour mes cours et mes devoirs. Depuis que j’ai quitté le collège, je n’ai plus beaucoup d’amis, alors ce serait bien...

La cuillère à soupe de papa s’est immobilisée à mi-distance de son assiette et de sa bouche. Il m’a jeté un regard soupçonneux.

— Que font ses parents?

C’était digne de mon père. S’il n’avait qu’une question à poser, c’était bien celle-là. Heureusement, je savais que j’avais des atouts en béton. J’ai fait durer le plaisir.

— Euh... j’sais pas trop... Émile m’a dit que son père était avocat... Bâtonnier, je crois... C’est quoi un bâtonnier?

Subitement intéressé, mon père a éludé ma fausse question.

— Un bâtonnier du barreau? Tu connais son nom?

— Gaudard... Émile s’appelle Gaudard. Son père c’est Henri-Paul Gaudard.

— Maître Henri-Paul Gaudard! Bien sûr, je le connais! J’ai eu l’occasion de le rencontrer trois ou quatre fois, à l’occasion d’affaires notariales. Très bon avocat... très cultivé et sympathique... très bonne famille. Je suis ravi que tu aies fait la connaissance de son fils. Ça tranchera sur tes relations de collège que je n’appréciais guère. Bien entendu, cet... Émile peut venir à la maison. Il y sera le bienvenu.

Toujours aussi vieux con, mon bourgeois de père. Mais, attends, j’ai pas fini, je vais porter l’estocade finale:

— Oui, sa famille est très classe. Tu sais quelle est la distraction préférée de sa mère? Le bridge.

Pan! Dans le mille! L’œil de maman s’est éclairé. Elle a éprouvé le désir soudain de rentrer dans la conversation.

— Madame Gaudard pratique le bridge? Comme c’est intéressant! Vraiment, les parents de ton nouvel ami me semblent très fréquentables. N’est-t-il pas vrai François?

— C’est effectivement mon opinion, Odile. Alex, il nous tarde de rencontrer ton copain Émile. Tu pourrais même l’inviter à dîner, un soir, à la maison. Nous en serions très heureux.

— Oh! Merci papa. Je lui ferai part de ton invitation. Ah! J’oubliais un détail: Émile a une sœur de mon âge, Sophie. C’est une vraie beauté. Je l’ai aperçue dans la cour du lycée. À seize ans elle pourrait déjà être mannequin. La plus belle fille que j’aie jamais vue!

Ces derniers mots ont réveillé Rémi, que la discussion entre mes parents et moi avait, jusqu’à présent, profondément emmerdé.

— Elle est si jolie que ça?

Je savais mon frère fort porté sur les choses du beau sexe. Je n’ai pas hésité à en rajouter:

— Si tu la voyais, tu en tomberais raide dingue. Il y a plein de gars qui lui courent après, mais Émile m’a dit qu’elle attendait le grand amour. Il paraît qu’elle flashe sur les grands blonds aux yeux bleus.

J’étais un vrai salaud. Je buvais du petit lait. Mon gogo de frère est tombé, les yeux fermés, dans le piège que je venais de lui tendre. Il a rosi.

— Tu... tu sembles l’apprécier beaucoup. Tu en pincerais pas un peu pour elle?

— Moi? Oh non! C’est pas mon style de fille.

— Et puis, rajoutais-je, elle préfère les types qui ont trois ou quatre ans de plus qu’elle.

Ouaah! J’étais GÉNIAL! Positivement génial! Mon pauvre Rémi est passé du rose au rouge tant la description que j’avais faite du portrait de l’amant de cœur de Sophie, collait avec le sien. Mes parents, entre eux, ne tarissaient pas d’éloges sur ceux de mon Milou. Moi, je me voyais déjà en train de baiser avec ardeur, vingt-quatre heures sur vingt-quatre. Oui! J’étais génial et diabolique. Je ne donnais pas dix jours à mes vieux, poussés par mon frère, pour évoquer, l’air de rien, l’éventualité d’une rencontre apéritive entre les deux familles.

Eh bien, je ne me suis pas trompé.


Le lendemain matin, devant le lycée, Milou me racontait comment les choses s’étaient passées de son côté. Le notariat de mon père avait fait très bon effet. Maître Henri-Paul Gaudard s’était également souvenu de ses contacts professionnels avec papa. Le coup du bridge avait été tout aussi efficace et la description de Rémi n’avait pas laissé Sophie indifférente. L’échange de nos impressions nous fit pleurer de rire.

Mais, du coup, nous étions confrontés à un nouveau problème. Les parents respectifs tenaient absolument à recevoir rapidement le copain de leur fils. Lequel d’entre nous irait chez l’autre le premier? Gravement, nous avons tranché la question à pile ou face. Le sort décida que j’irais d’abord chez Milou. C’était bien mieux ainsi. L’amour de ma vie connaissait ma chambre. Je n’avais pas encore goûté au confort de la sienne.


Deux jours plus tard, un peu angoissé, je sonnai à la porte du pavillon des Gaudard. Il fallait absolument que je fasse bonne impression. Dans le cas contraire, c’était tout notre plan qui tombait à l’eau. Je m’étais mis sur mon trente-et-un. Une chemise blanche impeccablement propre et repassée, un pantalon noir et un blazer bleu nuit. Pour me venger, j’avais mis un slip imprimé de grosses fleurs. Mais ça, seul Milou pourrait le voir. Putain! J’avais même ciré mes chaussures trois fois.

Il était dix-huit heures. La famille de Milou était au grand complet. C’est lui qui m’a ouvert en me faisant un clin d’oeil coquin et complice. Il m’a poussé pour me faire traverser rapidement l’entrée. Je me suis retrouvé dans un somptueux salon chinois. Face à moi, debout, les membres de la tribu Gaudard me considéraient sans dissimuler leur curiosité. Derrière, j’ai entendu la voix de Milou:

— Papa, maman, Sophie, je vous présente mon copain Alex. Il est un peu tendu à l’idée de vous connaître. Il n’y paraît pas, mais c’est un grand timide. Il faut essayer de le décontracter.

Le fumier! Là, il en faisait trop. J’ai failli me retourner pour lui lancer un regard assassin. C’était pas le moment. Il verrait tout à l’heure si j’étais tendu et timide. Maître Henri-Paul s’est avancé, souriant, en me tendant une main franche. J’ai balbutié un «enchanté de vous connaître» très classique. Madame Gaudard, Marthe, pour être précis, a eu droit à mes hommages respectueux. Plus spontanée, Sophie m’a embrassé sur les deux joues.

— Je vous en prie, Alex, asseyez-vous. Nous sommes heureux de vous rencontrer enfin. Émile ne tarit pas d’éloges sur vous. Vous boirez bien quelque chose?

J’ai hésité entre un whisky et un coca. Hé là! Ne brusquons pas les choses.

— Un jus d’orange sera parfait, madame Gaudard, je vous en remercie.

Je ne me reconnaissais plus. Je ne m’étais jamais cru capable d’une telle performance. Là où je me suis surpassé, c’est quand j’ai commencé à complimenter sur la déco du salon. Savamment dosé, juste ce qu’il fallait. Pas trop obséquieux, simplement admiratif sur le bon goût de la maîtresse de maison. Et hop! Pour Marthe Gaudard, c’était dans la poche. Elle roucoulait de contentement en sirotant son Martini on the rocks.

Henri-Paul s’est beaucoup plus intéressé à mes études. De savoir que j’étais un bon élève a paru le satisfaire. Il a daigné pardonner mes petites faiblesses en physique et en chimie. Quand je lui ai précisé, chose à laquelle je n’avais encore jamais pensé, mes préférences pour une future carrière juridique ou notariale, j’ai lu dans son regard que j’avais gagné son amicale bienveillance.

Pour Sophie, ce fut du gâteau. Il m’a suffi de lui dire, ce qui était vrai, qu’elle était ravissante et de parler ensuite de mon frère aîné qui souhaitait tant faire sa connaissance.

Après ce passionnant entretien, je fis sommairement la visite de la maison que je trouvais très agréable et fus convié, enfin, à accompagner Émile, afin qu’il me fasse découvrir sa chambre. La porte fermée, morts de rire, nous nous sommes jetés sur son lit et... je lui ai effectivement prouvé que je n’étais pas timide, mais très "tendu".


Le surlendemain, c’était au tour de Milou de griller sur le barbecue. Pour dire vrai, il fut très bien reçu par mes parents. Il fut également un excellent comédien en faisant semblant de découvrir, pour la première fois, une maison dont les murs de chaque pièce auraient pu conter nos ébats par le détail. Il a tout de même failli gaffer quand il s’est levé pour aller aux toilettes sans demander où elles se trouvaient.

Milou s’est inventé une future carrière de médecin. Ça a beaucoup plu à papa et à maman. Rémi l’a beaucoup questionné sur sa sœur. J’ai coupé court aux verbiages en disant que j’avais un cours à revoir, dans ma chambre avec Émile. Je n’ai pas osé préciser qu’il s’agissait d’un cours d’anatomie comparée.

Ainsi va la vie. Le terrain était déblayé. Nous avons pu nous voir tous les jours, sous l’œil attendri de nos familles. Celles-ci ont vite noué relations. Elles se ressemblaient trop pour ne pas s’entendre. Le droit d’un côté, le bridge de l’autre, les ont rendues inséparables.

J’ai encore dans les oreilles une réflexion de Marthe Gaudard, faite à ma mère, alors que Milou et moi nous amusions à rouler comme des fous, collés l’un à l’autre, sur la pelouse du jardin.

— Regardez-les Odile, je vous en prie regardez-les. À leur âge, ils chahutent encore comme de vrais gamins.

CHAPITRE 3: DES FIANÇAILLES MÉMORABLES

Les Gaudard dînent ce soir à la maison. Il y a deux jours, c’était nous qui déjeunions chez eux. Les familles ont pris le rythme de croisière, pour notre plus grand bonheur à Milou et moi. Ce qui m’amuse, c’est que nous ne sommes peut-être pas les seuls à nous féliciter de ce rapprochement. Pour Rémi et Sophie, ça semble aller très bien aussi.

Ils ont fait connaissance le jour de la première rencontre entre la tribu Gaudard et le Clan Rousseau. C’est vrai que depuis le début de cette histoire, je vous parle d’Alex. Mon état-civil exact est Alex Rousseau. Voilà, vous êtes informés. Je revois l’air béat de mon frère lorsqu’il a découvert Sophie. Il bégayait tellement que c’est à peine s’il a pu lui dire bonjour. Sophie, de son côté, l’a soigneusement détaillé, puis, délicieusement effrontée, elle a dit avec le sourire le plus enjôleur du monde:

— Tu permets que je t’embrasse Rémi?

J’ai manqué courir à la cuisine pour prendre de l’ammoniac. Visiblement mon frère était au bord de l’arrêt cardiaque. J’ai jeté un regard espiègle, en coulisse, vers mon Milou. Il m’a répondu par un sourire moqueur. Nous avions de quoi être satisfaits. Lui et moi avions si bien savonné la planche devant Rémi et Sophie, qu’ils y glissaient allègrement, les pieds joints, les bras ouverts et les yeux fermés.

À table, le hasard – heureux hasard – les plaça l’un à côté de l’autre. Rémi n’a rien mangé. Enfin, si l’on veut. Il dévorait... Sophie des yeux. Son estomac était, indubitablement, le dernier de ses soucis. Le mien aussi d’ailleurs. Je me suis posé la question de savoir si mon frangin ressentait les mêmes émotions que les miennes.

Sous la table, la cuisse de Milou pressait fortement la mienne. Il bougeait légèrement et transformait le doux contact en une caresse insupportable. Une agréable chaleur s’est emparée de mon bas-ventre et ma respiration est devenue difficile. Quand, accidentellement, il a fait tomber sa serviette, il s’est baissé pour la ramasser. Il a vu mon émotion qu’il a brièvement caressée en se redressant. Je n’ai pas pu retenir un gémissement. Ça a jeté un froid. Tous les regards se sont tournés vers moi. J’étais violacé; et quand on est blond au teint clair, ça se remarque.

— Je... je viens de me mordre la langue et ça fait mal, dis-je en en remuant ma bouche avec une grimace.

L’incident fut immédiatement oublié. Rémi reprit sa contemplation béate, les parents leur passionnante discussion où il était question, tout à la fois, de droit successoral, de bridge contrat et de bridge plafond, de réunions futures. Milou a profité de la situation pour me tripoter furieusement. J’ai cédé à la tentation pour lui rendre la politesse. J’ai pu, immédiatement, constater que nous étions dans le même état de fébrilité. Malgré mon trouble croissant, j’ai vaguement noté que, face à moi, Rémi et Sophie n’avaient également qu’une seule main sur la table. Ils devaient approfondir leur toute nouvelle relation.

Le goût du risque, c’est beaucoup trop excitant. Milou ne se rendait pas compte qu’il était en train de parvenir à ses fins. L’air, dans mes poumons, se faisait de plus en plus rare. Je sentais le plaisir monter, incontrôlable. La jointure de mes doigts, sur ma fourchette, est devenue blanche tant j’ai crispé ma seule main valide. L’orgasme m’a foudroyé tandis que je mordais mes lèvres pour ne pas hurler.

Papa a levé son verre pour déclamer:

— Je porte un toast au nœud amical qui unit nos fils et qui a permis la rencontre de nos deux familles.

Le souffle court, le nez dans mon assiette, j’ai pris mon verre et je l’ai renversé sur mon pantalon.

— Oh! Excusez-moi. Je viens de me tacher. Il faut que j’aille me changer.


Merde! Nous n’en espérions pas tant. Quelques semaines ont suffi pour nous apercevoir que Rémi et Sophie étaient vraiment amoureux l’un de l’autre. À la maison, mon frère était scotché au téléphone. Pendant des heures, il appelait sa nouvelle dulcinée. Mais que pouvaient-ils se raconter en trois ou quatre tours de cadran? Ça m’arrangeait. En même temps, ça me mettait en rage. Côté positif, je n’avais plus besoin d’inventer un prétexte pour téléphoner à Milou. Je n’avais qu’à demander à Rémi qu’il me le passe. Côté fureur, je devais attendre dix plombes à entendre débiter des âneries avant que mon frère et Sophie daignent, enfin, s’arracher l’un à l’autre, et pouvoir parler à l’objet de toute mon affection. Ce qui rajoutait à ma rogne, c’est que, entre mecs, nous ne pouvions pas ronronner de la même façon à l’appareil. Il y avait toujours quelqu’un, chez Milou ou chez moi, qui passait, au mauvais moment, à proximité. Il est, paraît-il, très inconvenant de dire «je t’aime» à son meilleur copain au téléphone. J’ai jamais voulu comprendre pourquoi.

À l’extérieur, fait nouveau, je voyais de plus en plus souvent mon aîné. Il était, presque tous les jours, à la sortie du lycée. Rassurez-vous, ce n’était pas pour moi. Il était même à la limite de m’ignorer, juste un petit bonjour discret et lointain. Quand paraissait Sophie, je n’existais plus du tout. La première fois que, de loin, il lui a ouvert les bras, et qu’elle s’y est précipitée pour échanger un baiser d’enfer, je me suis tourné vers Milou en regardant sa bouche avec gourmandise. Comme un con, j’ai dû rester sur ma faim. J’avais pourtant, à cet instant, un appétit d’ogre.

Les parents considéraient, plus que d’un bon œil, cette tendre idylle. Je savais que, lorsqu’ils se rencontraient, les projets d’avenir allaient bon train. «Vous pensez, Marthe, que cela pourrait finir par un mariage?» disait maman. «Odile, ce serait merveilleux. Je prie le ciel tous les jours. Nous nous entendons si bien.» Les vieilles poules! Elles n’en pipaient pas mot, mais n’en pensaient pas moins. Quelle chance! Une éventuelle mésalliance leur serait épargnée.

Les pères portaient le débat sur un terrain beaucoup plus matérialiste. Le mien envisageait déjà que Rémi lui succède à l’étude notariale. Maître Henri-Paul voyait très bien Sophie dans la fonction de premier clerc ou, à la rigueur femme au foyer. Certes, mon frère venait de débuter ses études de droit. Certes encore, la sœur de Milou était lycéenne. Mais tout cela n’était pas un obstacle. Le mariage pouvait attendre et, quand bien même, une aide financière conséquente, était toujours envisageable.

Grâce au ciel, ces préoccupations les absorbaient suffisamment pour qu’ils ne portent pas attention à l’autre idylle qui se renforçait, chaque jour davantage, entre Milou et moi. Fallait-il qu’ils soient aveugles! Malgré toute notre prudence, nous multipliions les bévues. Souvent, nous oubliions de nous lâcher la main quand nous rentrions à la maison. Les regards échangés entre nous étaient sans ambiguïté et ne laissaient douter de la nature réelle de notre liaison. Les heures passées ensemble, enfermés dans nos chambres, n’étonnaient personne. Lorsqu’une fois, ayant ouvert la porte à Milou qui venait de sonner, je n’ai pu réfréner l’élan qui me poussait vers lui et me suis jeté entre ses bras, maman s’est contentée de dire:

— Comme ils sont attendrissants, ces deux enfants!

Au lycée, il commençait à en être différemment. À vrai dire nous ne faisions pas grand chose pour dissimuler notre attachement. Pendant les intercours, nous étions toujours ensemble, assis sur un banc, épaule contre épaule, à nous dire ces mots que connaissent tous les amoureux du monde. Parfois, il m’arrivait d’oublier la foule et son tapage qui nous entouraient. Je posais, pendant quelques secondes, ma main sur le genou de Milou, ou bien le prenais par les épaules. Le matin, le premier arrivé attendait l’autre. Le soir, nous partions toujours ensemble.

Les premiers ragots ont commencé à circuler. Dans notre dos d’abord, puis, ouvertement, devant nous. Des moqueries, des railleries, pas bien méchantes, du style: «Alors, les amoureux, on s’emmerde pas?», ou bien «Les chéris, on se fait du bien entre mecs?» Nous n’y avons pas répondu. Cette passivité a encouragé les réflexions plus méchantes et plus vulgaires. On nous a traités de «lopettes», «pédales», «tantouses», que sais-je encore. Ça faisait beaucoup. La coupe a débordé le jour où l’un de ces matamores s’est planté devant nous:

— Espèces d’enculés, allez vous faire foutre ailleurs!

Toutes les vérités ne sont pas bonnes à dire. J’ai senti la rage monter. Mon cul, c’était mon cul. J’en faisais ce que je voulais, ça ne regardait pas ce minable mirliflore acnéique au regard mauvais. Je me suis précipité. Avant qu’il réagisse, je l’avais empoigné par... les couilles, en serrant de toutes mes forces.

— Connard! Espèce de gland boutonneux! T’as fini de me faire chier! Je baise comme je veux et avec qui je veux! Tu m’entends salope! C’est pas ton problème. Évidemment, c’est pas avec la gueule que t’as que tu iras te faire planter un jour, abruti! Même un singe en rut voudrait pas d’ton cul! Et c’est ta queue, cette virgule que j’ai dans les mains? Putain, c’est pas vrai, elle est minuscule! C’est un vermicelle mou! Au moins, celle que je me tape, elle vaut le coup!

Je hurlais à m’en déchirer la gorge. L’autre con était plié en deux par la douleur. Autour de nous, la foule des lycéens nous regardait, médusée. J’ai donné le coup de grâce:

— Mais... mais tu bandes? Ma parole, l’enculé il t’excite! Tu serais pas un peu tante sur les bords?

J’ai lâché ma prise en poussant le mec qui s’est effondré sur le sol en se tenant l’entrejambe. De vous à moi, il ne bandait pas, mais sa réputation venait d’en prendre un sacré coup. Milou, derrière moi, a passé ses bras autour de mes épaules et a laissé tomber, en regardant tout le monde:

— J’adore mon p’tit mec quand il se met en colère. Pas vous?

Et il m’a embrassé sur la joue.

Nous n’avons plus jamais été l’objet de la moindre risée. Au contraire, certains ont tenté de timides rapprochements qu’ils n’auraient jamais osés avant. Mais, Milou et moi étions bien trop préoccupés l’un de l’autre pour y prêter attention.


Rémi et Sophie ont bénéficié d’une plus grande liberté. Avec l’accord complice des parents, ils ont pu sortir, même le soir, pour aller au cinéma. La condition à respecter impérativement, était qu’ils rentrent avant minuit. Faut croire qu’ils s’entendaient de mieux en mieux. Ils ont usé et abusé de cette autorisation. En un mot, tout le monde jouait les hypocrites. Les parents faisaient semblant de croire à une belle amitié. Les amoureux rendaient la pareille en s’embrassant fraternellement sur la joue devant le public familial. Chacun attendait avec une impatience grandissante le moment où les cartes seraient mises sur la table. Mais ça, c’était aux deux principaux intéressés d’en prendre l’initiative. Ils ont fait durer le plaisir.

Les Gaudard et les Rousseau ont rongé leur frein pendant près d’un an. Ils commençaient à désespérer. C’est quelques jours après que Milou et moi ayons fêté, avec une ardeur accrue, l’anniversaire de notre première rencontre si piquante, que les tourtereaux se décidèrent à donner satisfaction.

Ils ne s’étaient pratiquement pas quittés de toutes les vacances. Pour activer les choses, les parents, contre mauvaise fortune, bon cœur, avaient même accepté qu’ils partent, tous les deux seuls, passer quinze jours en Bretagne. L’honneur était sauf. Ils s’étaient rendus chez une des mes tantes, vieille fille, qui avait reçu une bonne trentaine de coups de téléphone pour bien lui faire comprendre qu’elle devait servir de chaperon.

À leur retour, les chérubins étaient au pied du mur. Ils en ont vite pris conscience grâce aux nombreuses allusions, à peine dissimulées, sur la nécessité d’une officialisation.

Pour la énième fois, nous sommes tous réunis, autour d’un dîner. Cette fois-ci, nous étions chez les Gaudard. Fidèle à une habitude que je n’ai jamais pu lui faire perdre, Milou était en train de m’émoustiller sous la nappe. Dans nos estomacs, le saumon fumé achevait de regretter le moment où il s’était laissé pêcher. Une écrevisse du plus beau rouge, qui n’était pourtant pas prévue au menu, s’est dressée devant nous. C’était Rémi. Il venait de se lever, interrompant les conversations. Il n’était pas dans son assiette; le saumon s’y trouvait encore.

— Eh bien voilà, je... je crois qu’il est temps de vous dire quelque chose... Sophie et moi...

Il a bloqué une seconde. Elle, sur sa chaise, avait perdu vingt-cinq centimètres de hauteur, et tenait son regard obstinément vissé sur le bout de ses seins.

—... Sophie et moi...

Les parents vivaient intensément le suspens. La langue pendante, ils encourageaient l’orateur d’un regard éperdu.

—... Sophie et moi... eh bien, Sophie et moi... nous nous aimons et... et... et nous avons décidé de nous marier.

Rémi est resté debout, comme ahuri d’avoir accompli un tel exploit. Il s’est légèrement penché pour saisir la main de Sophie. D’un geste brusque, il l’a catapultée hors de sa chaise. Il s’en est suivi un interminable silence que maman a fini par rompre.

— Oh! Mon dieu, c’est merveilleux. J’étais si loin de penser...

Marthe Gaudard n’a pas voulu être en reste et, sous l’émotion, n’a pas hésité à se contredire:

— Quelle surprise! Nous ne pouvions imaginer. Je suis si heureuse, depuis le temps que nous attendions ça.

Papa, s’est contenté d’un:

— Félicitations les enfants, je suis très heureux pour vous.

Plus pragmatique, Maître Henri-Paul a conclu, dans le brouhaha qui s’amplifiait:

— Il ne nous reste plus qu’à fixer la date des fiançailles pour officialiser cette heureuse issue.

Bien plus sensibles au romantisme, Milou et moi avons crié en chœur:

— Un baiser, un baiser, un baiser!

Rosissante et minaudante, Sophie a tendu ses lèvres. Rémi, pudique, a cru bon de les effleurer. Quand il a voulu se rasseoir, ivre d’émotion, il a écrasé avec sa main le saumon qui attendait toujours dans son assiette.

Henri-Paul et papa parlaient déjà contrat de mariage.


Certains d’entre vous, lecteurs, trouveront que je m’attarde beaucoup sur le lien affectif entre Rémi et Sophie. Patientez. La suite de mon histoire qui, je l’avoue, sort de l’ordinaire, vous fera comprendre que leur union se révéla vitale, au sens propre du terme, pour le héros et l’élu de son cœur.


— Odile, J’ai absolument besoin que vous me rendiez un inestimable service dès ce soir. Je ne sais plus où donner de la tête. Mes parents et mes beaux-parents arrivent pour les fiançailles de demain. Les premiers occuperont notre chambre d’amis, mais pour les autres, je dois impérativement disposer de la chambre d’Émile. Pourriez-vous le recevoir chez vous, si cela ne vous dérange pas trop?

— Mais, ma chère Marthe, j’attends moi-même ma belle-mère et je ne vois pas comment... Ah! Mon dieu, suis-je bête! Émile n’a qu’à coucher, pour une nuit, avec Alex. C’est la solution à notre problème. Cela vous convient-il?

— Vous êtes géniale Odile. Je ne sais plus ce que je ferais sans vous. Vous rendez-vous compte de la chance que nous avons, grâce à votre cher Rémi et à ma Sophie, de devenir plus que des amies...

Je passerai sur la fin de cette très intéressante conversation. Je n’en retiendrai que l’essentiel. Un peu plus tard, Milou et moi fûmes priés d’accepter, sans réticence, de partager le même lit afin de rendre service à tout le monde.

— Il n’en est pas question une seconde!

Un douloureux coup de coude dans les côtes, de mon Milou, acheva de mettre un terme à mon hypocrite protestation.

Le soir même, après le repas, muni d’un léger bagage, mon très tendre ami s’installait dans ma chambre. Ce fut sublime.

À peine la porte refermée derrière nous, nous nous sommes contemplés, émerveillés. Une nuit! Nous avions une nuit entière pour nous deux seuls!

Je me suis approché pour me coller contre lui. La tête au creux de son épaule, j’ai fermé les yeux. Nous sommes restés longtemps sans bouger, à savourer le plaisir d’être dans les bras l’un de l’autre. Ce contact a suffi pour éveiller nos désirs. J’ai obéi à mes doigts qui voulaient aller à la rencontre du sien. Il a gémi doucement quand je m’en suis emparé et que j’ai commencé à le caresser. Pour le faire taire, j’ai pris sa bouche. Ce fut un baiser âpre et profond. J’y ai fait passer tout l’amour que j’avais pour lui. Milou l’a senti en me le rendant avec passion.

Soudain fébriles, nous nous sommes dévêtus mutuellement. Nos vêtements ont volé à travers la pièce. Totalement nus, nous sommes tombés sur mon lit qui a émis un grincement de protestation. Milou s’est penché pour me prendre dans sa bouche. Il s’est activé avec raffinement. C’était un plaisir torturant. Ma respiration est devenue haletante. Tout à coup, il s’est retiré. Il a entrepris de me lécher tout le sexe. La sensation était vertigineuse, insoutenable. À chaque contact de sa langue, ma verge, trop excitée, se dressait comme mue par un ressort. Ma tête s’est mise à bouger de façon incohérente. J’ai agrippé la couverture quand j’ai senti venir l’extase. J’ai à peine eu le temps de gémir:

— Milou... je viens... Oh! Milou...

Il avait déjà refermé ses lèvres pour m’aspirer.

Je suis redescendu sur terre. Son visage regardait le mien avec un sourire si tendre que mon cœur s’est gonflé d’une joie énorme. J’ai su que je n’aimerais jamais personne d’autre que lui. J’ai su que rien, ni personne, ne détruirait jamais cet amour. Il était sans limites. Il franchirait tous les obstacles.

J’ai repoussé Milou pour le coucher sur le dos. Orgueilleusement érigé, il était offert à tous mes caprices. Le chevauchant, j’ai laissé mes mains courir sur son corps. Il a frémi quand j’ai atteint son ventre. Il s’est mis à trembler quand j’ai pris son membre. J’ai fait glisser mes doigts tout du long, de plus en plus vite. Ce n’était qu’un préambule. J’ai penché la tête et, à mon tour, je l’ai avalé tout entier. Il vibrait dans ma bouche. Ça m’affolait. J’ai fait coulisser mes lèvres et mes yeux ouverts ont accroché un petit détail anatomique qui me faisait toujours autant craquer. Au bas du ventre, Milou avait une petite tache de naissance évoquant irrésistiblement la forme d’un cœur dont la pointe allait se perdre dans le noir de sa toison.

J’ai continué à le savourer, me délectant des frissons que je lui procurais. J’ai pressenti qu’il n’allait plus tenir longtemps. Je voulais plus, pour moi comme pour lui. Je l’ai abandonné sans tenir compte de ses protestations. Je me suis avancé en me redressant. Je me suis assis sur son ventre et prenant son sexe d’une main, je l’ai guidé, le plus lentement possible, pour qu’il jouisse de la pénétration. Milou m’a saisi par les hanches et, les yeux clos, a commencé à s’activer. Il savait aller au plus profond, pour se retirer ensuite, presque complètement et revenir enfin me combler. Quelques gouttes de sueur ont perlé sur son front. Ses contractions et ses gémissements m’ont averti de l’imminence de sa jouissance. Je me suis penché pour prendre ses lèvres. Son corps s’est tendu quand il a explosé. J’ai étouffé ses cris dans un baiser.

Je l’ai gardé en moi après qu’il ait perdu sa rigidité. C’était un moment superbe que j’appréciais particulièrement. Milou le savait. Il aimait aussi rester dans ma chaleur. Nous nous regardions et nous n’avions pas besoin de mots pour savoir que nous nous aimions. Il a fini par se retirer avec délicatesse. J’ai posé ma tête sur sa poitrine. Il m’a caressé les cheveux en murmurant:

— Je t’aime tant Alex, je t’aime tant.

Des larmes m’ont mouillé les yeux.

La lumière blafarde du matin a percé les volets. Nous étions exténués, épuisés de plaisir sur mon lit qui ressemblait à un champ de bataille. Nous n’avions pas fermé l’œil. Le désir nous avait emportés, chaque fois plus impérieux. Il avait suffi d’un baiser ou d’une caresse pour recommencer à nous aimer encore et encore. Pour moi, cette nuit était une révélation. J’en étais abasourdi. Mon amour était trop fort. Je ne me sentais plus la force de continuer à le dissimuler à tous. Je voulais le vivre, chaque minute de chaque jour et de chaque nuit, comme je venais de le faire chaque minute de cette nuit. Je n’avais pas à rougir de quelque chose d’aussi sublime. Je n’étais responsable de rien. Je n’étais pas allé chercher Milou. Le destin me l’avait offert. C’était le plus beau cadeau du monde. J’ai pensé à mon frère et à Sophie qui avaient le droit de s’aimer au grand jour. C’était injuste. Il n’y avait aucune différence dans les sentiments éprouvés par eux et par nous. Nous faisions l’amour, à quelques centimètres près, de la même façon. Pourtant, nous, nous étions des parias.

Les yeux mi-clos, dans les bras de Milou qui reposait paisiblement, j’ai pris froidement ma décision. Terminée cette honteuse clandestinité, finies les rencontres furtives, les baisers volés, les élans réprimés. Je ne voulais pas devenir complètement névrosé à force de me taire et de me cacher. Tout à l’heure, au milieu des agapes, j’allais tout dire. Advienne que pourra. J’allais provoquer un drame. Sans nul doute. Ils seraient cependant bien obligés d’accepter. Ils ne pourraient faire autrement; je les connaissais trop bien. Par crainte du scandale, ils ne nous jetteraient pas dehors. Ils préféreraient que nos amours innommables ne sortent pas du cadre de la famille. Ce n’était qu’un mauvais moment à affronter. Après tout, ils voulaient fêter un nouveau couple. Ils allaient en découvrir un deuxième qui ne laisserait pas de les surprendre. J’ai tendrement secoué Milou pour le réveiller.

— Mon amour, j’ai quelque chose d’important à te dire.

À suivre...