Terrorisme hétérocrate

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Numéro 3

Texte d'archive:


Archivé de: Histoire de mec – Numéro 3
Date de parution originale: Juillet 1988

Date de publication/archivage: 2015-01-16

Auteur: Charles
Titre: Terrorisme hétérocrate
Rubrique: Témoignages

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Ai-je raison ou grand tort de vous écrire aujourd’hui, ne vais-je pas m’en mordre les doigts, aussitôt après avoir mis cette lettre à la poste ? Saurez-vous garder la discrétion, toute la discrétion nécessaire ? Mais après avoir lu dans le premier numéro de «Histoire de Mec», page 46, chapitre «Forum», la confession de ce papy toujours vert, écrite pour «se soulager un peu», signée Raymond 70 ans, je suis encouragé à en faire autant. Excusez la longueur de ma propre confession.

Je vous avoue mon grand désarroi, mes réels tourments et presque mon désespoir, de devoir à 84 «piges», constater le cuisant échec de ma vie sentimentale d’inverti ! Après Dieu, vous serez les seuls à entendre cet aveu ! Peut-être en tirerai-je une atténuation, même fugitive, de ma peine en recevant vos conseils ?

Avant d’entrer au service militaire à Angoulême, j’ai cru devoir m’intéresser à la gent féminine. Je suis même allé au boxon pour me faire «dépuceler» et chercher à goûter aux plaisirs qu’une femme pouvait donner à un garçon. Mais je n’en ai tiré que déception, voire dégoût, et je me suis senti de plus en plus attiré par les garçons de mon âge, même les hommes plus mûrs, surtout par ceux qui portaient des uniformes. Ne sortions-nous donc pas d’une dure guerre, celle de 1914/1918, et les militaires et marins (j’habitais Le Havre) étaient auréolés de la gloire des vainqueurs ! Ma timidité insurmontable m’interdisait cependant de «franchir le Rubicon» et... je me soulageais, en pensant à eux, en solitaire d’autant plus facilement que j’avais remarqué en prenant mes douches, qu’en voulant nettoyer comme il faut mes parties sexuelles, verge et bourses, avec les mains bien savonneuses, je me procurais des sensations inconnues jusqu’à présent. J’arrivais ainsi, en me triturant le gland dans tous les sens, à d’extraordinaires orgasmes... D’autres hommes que moi sans doute, ont trouvé le plaisir exaltant de ce genre de manipulation. Curieusement, pourtant aucun des auteurs de lettres gays que j’ai pu lire jusqu’à présent, n’y fait la moindre allusion en parlant de ses masturbations. Pourquoi ne le suggéreriez-vous pas à ces infortunés solitaires ?

Vint mon service militaire dans l’infanterie, à Angoulême. On me fit endosser le précieux uniforme bleu-horizon, qui déjà me fit flasher, et de côtoyer tous ces jeunes conscrits qui le portaient aussi. Les gradés possédaient alors sur leurs manches des galons torsadés impressionnants jusqu’aux coudes, qui me subjuguaient particulièrement. Et... je suis tombé éperdument amoureux de mon maréchal-des-logis : un bel athlète blond à moustache virile, image dont je rêve encore. Mon maréchal-des-logis était de toute évidence, hétéro. À force de me montrer gentil, de le dévorer du regard, il devina mon penchant pour lui et céda à ma «perversion». Nous sortions alors ensemble en ville et il voulait m’entraîner au boxon où il connaissait une fille susceptible de me faire rentrer dans la «voie normale». Il assistait même à cet exercice. Mais sa peine fut perdue, et nous sommes restés amants. À l’époque, ne connaissant ni l’un ni l’autre les raffinements que nous dévoilent de nos jours les revues homosexuelles, nos ébats se limitaient à nous embrasser goulûment, à nous rouler des langues, à nous caresser, à nous branler réciproquement et nous sucer le sexe. Mais rien de plus. On ne songeait pas à se sodomiser. Sur le plan sentimental, nous nous entendions parfaitement. Lorsque le régiment partait en manœuvre à pied, nous nous arrangions aux gîtes d’étape à recevoir un billet de logement qui nous permettait de partager la même chambre et le même lit. Ce fut toujours sublime. Jamais nous n’avons plus nagé dans autant de bonheur, je crois.

La démobilisation, hélas, nous sépara. Entre nous deux, la distance entre nos domiciles fut trop grande pour que nous puissions nous revoir souvent. Nos obligations professionnelles nous en empêchaient aussi. Pendant un certain temps, nous nous écrivîmes des lettres enflammées. Mais là aussi, le temps fit son œuvre. Ma profession m’obligeait à faire souvent de longs stages au loin, à l’étranger même. Entre-temps, l’hétérosexualité de mon amant reprit le dessus. Il se maria, eut des enfants. Ce ne fut pas mon cas, mais ma timidité, ma fidélité à un idéal étaient un frein que je n’arrivais pas à surmonter. Un jour, de retour en France, je pensais lui faire plaisir en faisant une visite à lui et à sa petite famille. L’accueil fut cordial, mais pas plus.

De mon côté, j’ai cru devoir refouler mon homosexualité avec l’énergie du désespoir, car mon milieu ne l’aurait jamais toléré. Malgré mes agréables pratiques solitaires, je me suis aussi marié avec une charmante et très gentille jeune fille. La tradition fut ainsi respectée. Je suis devenu aussi bon mari que mon tempérament le permettait, père, puis grand-père et arrière-grand-père, mais aussi veuf depuis plusieurs années. Et, peu à peu, mon homosexualité s’est réveillée de plus en plus fort. Pourtant, mes convictions religieuses me torturent, me déchirent et me culpabilisent (cf. le Vieux Testament, Genèse 38, versets 9 et suivants, à propos d’Onan, fils de Juda, qui se masturbait. Et aussi, la première épître de St-Paul aux Corinthiens, chapitre 6 versets 9 et suivants). C’est ainsi que je ne puis plus, sans arrière-pensées coupables, croiser ou rencontrer des hommes, surtout s’ils ont un aspect attrayant, un beau regard, portant une moustache virile, comme mon maréchal-des-logis d’Angoulême... resté mon idéal ; et, s’ils portent un jean’s moulant, de loucher sur leur braguette, mettant en valeur leur «paquet». Pourtant, au point de vue sexuel, le rideau est tiré pour moi, à peu de choses près, depuis que j’ai subi deux résections-endoscopies de la prostate, que je suis malentendant (portant un appareil auditif !), n’offrant ainsi plus rien d’attractif pouvant plaire à un homme à penchant homosexuel.

Je souffre en silence, depuis soixante-cinq ans, de ne plus avoir connu de simple mais fidèle attachement, de compréhensive tendresse virile masculine, selon mes rêves.

Pour calmer un peu mes fantasmes, j’en suis réduit à lire la presse gay, quand j’en trouve. Le dépositaire d’ici, qui en tient, en est souvent démuni. Or, il est hors de question de m’y abonner. Si la mort me surprend, ce qui ne saurait tarder probablement, je voudrais éviter à mes enfants qui recevraient le courrier à ma place, d’avoir l’impression injustifiée que leur père fut un «dépravé». Recevoir les abonnements en «poste restante» n’empêcherait rien. Je suis trop connu pour rester anonyme.

Que faire ? Puis-je espérer que vous seriez en mesure de m’éclairer d’un conseil ? Très sincèrement à vous.

Charles, 84 ans.

NDLR : Votre lettre, Charles, nous a profondément touché. De par votre âge, vous illustrez tout le terrorisme psychique (et physique parfois) qu’a dû subir la population gay au vingtième siècle, un racisme qui, malheureusement, n’est pas encore éteint. Famille, intolérance, religion ont joué dans votre vie un rôle éminemment castrateur. Famille qui vous a engendré pour que vous teniez votre rôle de chef de famille et que vous avez dû appliquer ; intolérance raciste de la société hétérocrate qui vous a obligé à cacher vos désirs ; religion qui se permet encore maintenant le sadisme de vous surveiller. Assez ! Charles, vous avez tenu 65 ans, c’est trop ! Vos enfants n’ont aucun jugement à porter sur vous, ils ont leur propre vie, qu’ils vous accordent enfin la vôtre. Il n’est jamais trop tard pour connaître l’amour, et sachez que la masturbation n’a rien de répréhensible, au contraire ! C’est un acte sain, uniquement rejeté par les malades pervers de Monseigneur Lefèvre. Et s’il ne vous reste que le souvenir de votre merveilleux maréchal-des-logis, conservez-le précieusement, chérissez-le ; c’est au moins une chose que personne ne pourra vous extirper. Profitez des belles années que vous avez devant vous, voyagez, seul : votre grande famille peut bien se débrouiller sans vous. Charles, nous sommes de tout cœur avec vous, écrivez-nous.