Un bizutage en règle

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Numéro 32

Texte d'archive:


Archivé de: Lettres Gay – Numéro 32
Date de parution originale: Juin 1989

Date de publication/archivage: 2018-02-27

Auteur: Pierre
Titre: Un bizutage en règle
Rubrique: Délits d'initiés

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Ce texte a été lu 8461 fois depuis sa publication (* ou depuis juin 2013 si le texte a été publié antérieurement)


Je suis en dernière année d’études dans une grande école scientifique. C’est mon ami Simon qui m’a apporté un numéro de votre revue, et comme on a apprécié le ton libre de plusieurs de vos articles, on s’est décidés à vous raconter l’origine de notre amitié Je n’ai bien sûr pas découvert mon homosexualité à dix-huit ans, mais disons que, jusque-là, je n’en avais pas vraiment une conscience nette, en ce sens que j'étais très brillant élève et que je travaillais énormément, donc mon refus de sortir avec des filles était toujours mis sur le compte de mon travail. D’autre part, j’avais depuis mes douze ans, une sexualité totalement centrée sur moi-même, le délice de mes quinze ans étant de m’enfermer dans la salle de bains et de me masturber dans le lavabo ou dans mon bain... Que faire avec une mention TB au bac C, je vous le demande, si ce n’est une grande prépa dans un lycée réputé?

Me voici donc parachuté comme interne, et finalement très inquiet de tout ce qu’on m’avait dit du bizutage. De fait, c’est le militarisme intégral, bête et méchant, et une succession de brimades pendant trois semaines. Mais, en même temps, c’est la rencontre d’autres gars, la découverte d’amis, et ça, c’est le plus positif. Les anciens m’avaient-ils repéré, moi, plutôt frêle, très «intello» et timide? Toujours est-il qu’on m’a collé un surnom, «la Demoiselle», qui m’a mis très mal à l’aise. On était trois bizuts par chambre. Avec moi, Xavier, dix-neuf ans, très sportif qui dès la fin des cours se mettait à l’aise, torse nu et mini-short (notre chambre était plein sud et très chaude); Simon, dix-huit ans comme moi, me semblait plus proche par sa finesse. Très grand, châtain clair, il avait un petit air futé très drôle qui m’a plu d’emblée.

Là, je devais me prosterner, baiser ses pieds

Je vous passe les épreuves classiques. La plus pénible, la plus humiliante aussi, se situait en pleine nuit. Un groupe de doublants entrait dans nos chambres vers deux ou trois heures du matin, et c’était toujours le même ordre: «Debout, à poil!» Il fallait rapprocher nos trois tables pour y monter l’un après l’autre, et y faire des «pompes». Bien sûr, nos sexes pendaient, et le jeu consistait à ne jamais faire toucher à nos sexes la table centrale. Les gars s’asseyaient, et c’était parti! Xavier faisait ses trente pompes sans incidents, Simon peinait davantage, mais moi, mes bras tétanisés me lâchaient régulièrement. «Ça touche, bizuth! » et l’on m'amenait à travers le couloir obscur, en silence (car le pion était censé nous surveiller) jusqu’à la chambre du Z (le chef du bizutage). Là, je devais me prosterner et... lui baiser les pieds. Après quoi, tout le monde partait se rendormir.

J’avais découvert le sexe de mes compagnons avec un malaise inexprimable. Sur le coup, je ne bandais pas, mais, sitôt recouchés, j’y repensais, et une espèce d’attirance terrible m'étreignait. Vers la fin septembre, je savais qu’il y aurait «l’épreuve finale». On murmurait des tas d’hypothèses, et j’en étais malade d’avance.

Finalement, le Z s’est présenté un samedi soir, après souper. Il nous a dit: «Vous avez été désignés pour l’épreuve d’orientation.» On a fait le mur, une fois de plus, et de l’autre côté, un camarade et sa vieille «Deux-Chevaux» nous attendaient. Le siège arrière avait été ôté. On nous a fait coucher tous les trois à plat ventre, et les deux compères nous ont recouverts d’une couverture. Nous voilà partis, d’abord sur de bonnes routes, puis les cahots ont commencé. On était balancés dans tous les sens, parfois on avançait à peine en première, tellement ça montait. Après une bonne heure, on a stoppé.

C’était la nuit noire. Ils avaient une lampe-torche, et ils nous ont fait avancer sur un chemin pierreux, puis en pleine broussaille. Enfin, le Z nous a dit: «On va vous laisser là! Et maintenant, désapez-vous!» J’ai cru que les pompes allaient recommencer, mais non. Ils nous prenaient tout, même nos montres, et ne nous laissaient que nos souliers. Le froid de la nuit m’a fait frissonner.

— Et maintenant, ne nous suivez pas, et rentrez au lycée sans vous faire remarquer.

Xavier a répliqué:

— À poil ça sera commode, bande de salauds!

— Ta gueule, Bizuth! et ils ont galopé vers la voiture, dont on a entendu le moteur rugir et s’estomper dans la nuit.

— On est dans la merde! a dit Xavier. Faut aller dans la direction où ils sont partis!

— Pas sûr, disait Simon, ils ont pu nous tromper...

J’avais beau écarquiller les yeux, c’était le noir! Un chien aboyait au loin. Et nous voilà, butant sur chaque pierre, griffés par la broussaille à la recherche d’une direction. Marche épuisante et décourageante, car on allait au petit bonheur.

— Faudrait s’arrêter, mais où? On ne peut pas s’allonger comme ça, sur la caillasse!

Mais on a poursuivi sur la route... Vers deux ou trois heures du matin, on a enfin trouvé une petite route de terre, et l’on s’est approchés d’une masse sombre, celle d’un hangar, d'une sorte de grande ferme.

— Chance! il y a un coin de foin... a dit Xavier qui avançait à tâtons dans une obscurité de four. On s’est affalés.

— Faut se serrer! a dit Xavier. Sinon on chope la crève!...

Il riait maintenant:

— Si les parents nous voyaient!

Bientôt j’ai entendu mes compagnons respirer régulièrement mais moi, je ne trouvais pas le sommeil. Mon dos était contre le torse de Xavier, et je sentais les jambes de Simon remuer brusquement, et heurter les miennes. Je me suis enfin endormi...

En un instant, ma verge s'est tendue

J’ai eu du mal à me situer au réveil, puis tout m’est revenu. Une vague lueur éclairait le hangar, je me suis retourné, et me suis trouvé à quelques centimètres du ventre de Simon. Mais là, le choc! Il avait entouré sa verge de sa main, et se masturbait, je me suis redressé.

— Chut! a-t-il fait. Regarde!

Xavier dormait encore, les deux bras sous sa tête, mais de sa touffe de poils émergeait une verge énorme qui se balançait au-dessus de son nombril, au rythme d’un cauchemar qui semblait le tenailler. J’ai fermé les yeux, en un instant ma verge s’était tendue, et je tentai de la protéger. Simon continuait sa masturbation:

— Ça te fait bander, hein?

Je ne pouvais m’en défendre... Simon m’a fait signe, on s’est glissés en arrière, on s’est relevés. Dehors, l’aube se levait, c’était une campagne déserte. Simon m’a plaqué contre le mur extérieur, mon membre projeté en avant s’est glissé entre ses cuisses qu’il a resserrées vivement. Il me caressait, je me laissais faire. Nos bouches se sont accolées.

— Ça va les pédés?

C’était la voix de Xavier, hilare, nous découvrant ainsi. Je l’ai regardé, pâle de frayeur.

— Vous inquiétez pas, les gars, j’irai pas vous dénoncer. Ça ne me branche pas votre truc, mais ça me dérange pas non plus...

Simon est parti d’un grand éclat de rire, mais moi, je restais tout bête et confus. Xavier nous a ramenés à la dure réalité :

— Dites les gars, c’est pas tout ça, faut se démerder, et sans se faire voir, et en plus, ça commence à creuser.

Grâce à un paysan sympa et à de vieux vêtements, nous avons enfin pu regagner l’internat. Notre aventure a fait rire tout le monde et est arrivée aux oreilles du «patron». On l’a rassuré en lui disant que c’était des histoires, car le Z aurait risqué gros si on avait parlé. Mais, bien sûr, rien ne pouvait plus être comme avant. Simon s’est confié longuement, m’avouant qu’il avait eu ses premières expérience homo à seize ans, en colonie; Xavier y est allé de ses conseils, et nous a passé ses préservatifs.

— Faites pas les cons! disait-il gentiment.

De fait, il a pris l’habitude de descendre en étude ou d’aller en ville le soir (il y retrouvait sa petite amie), nous laissant en tête-à-tête.

Les premières soirs, je me suis laissé déshabiller par Simon qui me dépassait de sa haute taille, me serrait contre lui, me caressait. Mais finalement, il a voulu aller plus loin. On a choisi un soir où Xavier avait annoncé qu’il ne rentrerait qu’au matin. Je me rappellerai cela toute ma vie. Dans la turne d’à côté, les bizuths voisins passaient et repassaient la même cassette de Renaud. Simon m’a allongé sur le lit, a ramené mes jambes vers mes épaules, et a commencé à m’enfoncer de la vaseline. Je me suis mis à paniquer, j’aurais aimé tout arrêter, mais j’avais peur de passer pour un dégonflé, et puis, je voulais savoir... Simon a glissé son préservatif, et l’a enduit aussi. Ça y était, il forçait le passage... Je serrais les dents, ça irradiait, c’était plutôt pénible. Je regardais son visage, il avait les yeux fermés, ses traits étaient méconnaissables. Il s’enfonçait lentement, se retirait...

— Masturbe-toi! a-t-il râlé.

Je me suis empoigné, il s’est penché, ses deux bras tendus encadrant mon torse. Il était à fond, et je me suis soudain senti m’ouvrir, je me décontractais enfin, la douleur s'atténuait. Je me suis trouvé envahi par une sensation intérieure inouïe! Je lui ai crié:

— Plus vite!

Mais il ne voulait pas, et m’imposait un rythme très lent. Il s’est arrêté même au fond de moi, avant de se redresser. Il me possédait, je jouissais de cette possession, je sentais le plaisir monter... et brusquement, il s’est déchaîné, et j’ai senti le choc de ses cuisses sur mes fesses, c’était fou, fou!

Tel est ce premier souvenir. Deux années de prépa... et malgré cette passion, ou plutôt grâce à elle, nous avons réussi ensemble et, ô merveille! nous rentrons dans la même école.

Actuellement, nous mettons tout en œuvre pour obtenir le même pays de coopération. Simon, c’est mon ami «pour toujours». Il me comprend, il m’adore, et moi je l’aime et c’est tout. Mais je ne veux pas terminer sans un immense merci à Xavier car, sans lui, sans sa tolérance, sans sa discrétion, nous n’aurions jamais connu le bonheur. Il ne nous a pas méprisés, mieux, il a veillé sur nous!

Xavier, toi qui t’es marié cette année, ô super-mec, nous te devons tout!

Pierre, 24 ans.