Un goût de sel et de terre


Un goût de sel et de terre
Texte paru le 2017-07-26 par Charesai   Drapeau-qc.svg
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Seul et attablé un peu à l’écart des autres clients, devant une bière de marque inconnue pour lui, il observait tout et rien, suivant du regard bleu de ses yeux le va-et-vient de la taverne. Il comparait sans doute les gens d’ici à ceux de son pays quand, dans un moment de nostalgie, ses pensées lui plissaient les paupières.

Je sentais son désir d’entrer en contact avec nous ; son sourire lorsque l’on riait, l’attention qu’il portait à nos gestes, l’observation furtive qui parfois s’attardait sur quelques-uns d’entre nous, nos éclats de voix entrecoupés de jurons le disaient bien. La langue qu’il ne parlait sans doute pas et la gêne aussi devaient lui couper tout élan et spontanéité à lui, cet étranger. Visiblement, ce gars était un marin venu à terre pour y respirer un air du pays, car un cargo norvégien prenait un chargement au quai de Rimouski.

J’étais venu seul aussi, habitué de ce bar où on rencontre les mêmes amis, jour après jour. Cette froide soirée d’hiver n’avait aucunement empêché la dizaine de gars présents à venir y siroter une bière, toujours de la même marque, autour de la table de billard. Ce soir, aucune partie des Nordiques ou des Canadiens à la télé. Pour ces lurons-là, ça signifiait sortir, pas tard, pas loin, juste pour faire diversion à une ennuyante veillée à la maison. Je me trouvais là, sans raison particulière, juste pour dire, juste peut-être dans l’espoir qu’un changement amène du nouveau à la routine.

Ce qu’il devait être difficile de se retrouver en terre étrangère, coupé des siens, arraché du sol de ses amours, le cœur suspendu entre les continents. Je me demandais comment je me sentirais si moi, ce soir, je me retrouvais sur une autre terre et par le fait même aux antipodes de ma vie sans histoire. À part avoir travaillé à Toronto et être allé à Old Orchard, qu’est-ce que je savais, moi, du reste du monde ?

Il émanait de cet homme une aura de liberté, des visions de paysages différents, des odeurs du grand large. Je sentais naître lentement au creux de moi un besoin de prendre part, si minime et illusoire soit-il, à ces visions de bleus horizons. Un désir très doux, mais très fort de lire les étoiles qui le guidaient m’enivrait. La sensation excitante de percer ce secret que semblent irradier les hommes de la mer s’emparait indiciblement de moi. Je roulais ces pensées comme un bon vin que l’on goûte plus longtemps sur la langue…

… quand nos yeux se rencontrèrent. Il souriait. Moi aussi. Tel un Jonathan Livingston le Goéland, je m’envolai de mon Rocher Percé et me laissai planer vers l’eau salée. À l’évidence, je lui faisais plaisir et le geste invitant de sa main à m’assoir m’accueillait. Un nom vaut mille mots et le sien chantait : Rolf. Le contact était fait, l’un s’étant ouvert à l’autre. En cet instant, la norvégie rencontrait la québécité et j’en étais fier comme un… Viking ! Je lui offris une tournée qu’il me rendit bien peu après sous le regard plus ou moins surpris de mes amis. Attentifs à la scène, un ange passa… puis ils se remirent à leur billard.

Dans le mélange de deux ou trois langues, nous primes un rythme de conversation et l’échange se fit au mieux. Au fil des mots et des images, une brune nous soustrayait de plus en plus du reste du petit monde autour de nous. Ensemble et avec douceur, nous glissions sur l’aile de notre magie que l’on créait à chaque seconde. Le temps agréablement passa comme un quart de nuit tranquille. Dehors, le froid dormait et le bar, presque désert maintenant, fermait.

Rolf m’invita à son bateau. Malgré l’heure, il me guida aimablement dans la visite en découvrant alors une partie de son univers : la machine gigantesque dans le ventre du navire, puis les salles de séjour,la cuisine et les divers points d’intérêt. Enfin, la timonerie, cerveau du bâtiment avec ses instruments de navigation et ses immenses fenêtres, des yeux sur l’océan. Mais la salle de radio m’impressionna au plus haut point : des appareils radio aux multiples cadrans et boutons : les oreilles et la voix du navire. Tout ça parlait par mon ami qui lui, était le radiotélégraphiste du bord. J’entendis du morse : le récepteur radio chantait des sons venus du bout du monde. De quelque part dans l’espace, les ondes imprimaient des cliquetis sur le radiotélescripteur. J’étais fasciné.

Rolf avait accosté et, bien amarré, que le vent souffle ou non, mer furieuse ou accalmie au large, les flancs mouillés, nous vivions une escale d’amour. Nous échangions un goût d’érable pour un goût de sel.

Le matin pâlissait et, allongés longtemps comme à la maison, encore frémissants des bonheurs de nuit, nous scellâmes sur nos lèvres l’existence d’un navigateur de la terre et d’un voyageur de la mer.