Dans mon beau canoë d'écorce

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Dans mon beau canoë d'écorce
Texte paru le 2012-04-29 par Manuel Ledoux   Drapeau-qc.svg
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  • Vol. 3, no. 6
  • Date : Janvier-Février 1997
  • Rubrique : Les gais dessous de l'histoire
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Bien sûr, nous savons tous que Samuel de Champlain n’était pas gay ; on n’a qu’à regarder Hélène Boullé qu’il maria à douze ans alors que lui en avait quarante! Sans le qualifier de « pédophile » - ce qui serait trop facile et à la mode - disons simplement que Sam-la-barbichette aimait la chair plutôt fraîche...

Les bons Jésuites tout comme les Récollets du temps de Champlain nous laissèrent des Relations écrites qui nous permettent de supposer des présences gay parmi les colons envoyés en Nouvelle-France par le très cher Cardinal de Richelieu et ses suivants. De ces récits, on peut retracer entre autres un certain Kurth (de Honfleur?) qui s’embarqua avec Samuel de Champlain à Dieppe, en 1633 ; c’était le douzième voyage de Sam en terres de la Nouvelle-France. Grand et costaud, fraîchement baptisé - condition sine qua non pour s’établir ici - le beau blond d’origine bulgare fut enrôlé dans la milice sous les ordres de Champlain. Navigant sur le Don-de-Dieu, Kurth aborda d’abord à Québec mais sur l’invitation du Sieur de Laviolette, il choisit finalement Trois-Rivières peu de temps après la fondation de cette dernière.

Cependant, la Rivière des Fouez - ancien nom de la Saint-Maurice aussi appelée Rivière Noire - est très profonde et offre un débit plus que généreux. C’est pourquoi il fallait savoir manier l’aviron pour s’installer là. Et c’est aussi pour cette raison que Kurth décida de fabriquer des canoës d’écorce à partir d’un atelier qu’il installa sur la rive sud-ouest, légèrement en amont de l’Isle de la Potherie. D’ailleurs, cette île ainsi que l’île voisine, Saint-Quentin, connurent des années très très gay de 1950 à 1980... En moins de deux ans, en dépit de certaines attaques des peaux-rouges et grâce surtout à la collaboration de plusieurs autres, Kurth devint un artisan habile et reconnu. Les autorités religieuses de l’époque décidèrent de favoriser la multiplication « sur place » de la population des colons français. On força ainsi le beau Kurth à prendre épouse et c’est une certaine Isabelle qui fut la malheureuse élue, en 1639. En 1641, le couple n’ayant toujours pas procréé, le révérend père V., un récollet, leur confia un orphelin du nom de Pépin, dit Robert. Le jeune adolescent accepta très vite son père adoptif et bientôt ils firent une belle paire d’artisans.

C’est en juillet qu’il faut récolter la résine de sapin ou de pin, au moment où elle est la plus liquide à cause de la chaleur de l’été ; c’est cette substance qui permet de colmater les trous dans les écorces de bouleau ou le tissage des fines branches de cèdre qui lient les pièces d’écorce. Ainsi, par un radieux matin de juillet, Kurth et Robert pagayèrent la rivière à contre-courant afin de repérer quelques talles de pins noirs. Au détour d’un méandre, la forêt leur offrit un boisé entier de pins de belle taille. Nos artisans tirèrent leur canoë sur le sable chaud d’une petite anse, débarquèrent deux tonneaux vides et, jusqu’à la fin de l’après-midi, ils récoltèrent la précieuse résine ; armés d’une palette de bois et d’une gamelle, ils grimpaient parfois aux arbres et finissaient par remplir presqu’un demi tonneau.

Puis, sur cette petite grève, ils allumèrent un feu de camp et mangèrent du lièvre rôti en chassant les moustiques. Il fallait maintenant se débarrasser de la résine collée au visage comme aux mains et c’est pourquoi ils avaient apporté un cruchon d’alcool... Mais voilà qu’ils se tiraillaient et se mirent à en boire de larges rasades... Kurth proposa alors à Robert d’aller se nettoyer à même la rivière qui reflétait un coucher de soleil éblouissant, délirant... L’alcool aidant, Kurth se déshabille dans un sans gêne qu’il ne se connaissait pas lui-même et, nu, s’avança dans l’eau fraîche, puis y plongea. Il fut presqu’aussitôt imité par Robert mais ce dernier resta hésitant ; c’était la première fois qu’il voyait un homme nu et ce spectacle inusité avivait ses pulsions : il bandait sans réaliser l’apport de ses phantasmes. C’est alors que Kurth constata que ce beau visage d’adolescent était supporté par un corps d’homme magnifique... Kurth en fut troublé ; il n’avait jamais accepté vraiment son penchant. Il avait fui la Prusse. Voilà pourquoi il croyait ainsi n’avoir jamais à affronter ce déchirement intérieur, mais il voulait surtout oublier ce beau soldat avec qui il avait si souvent couché et qui fut bêtement tué, quelques années auparavant. Devant Robert nu, tout se bousculait dans sa mémoire... Il était bandé, lui-aussi, il était ému jusqu’aux fibres les plus ténues de son être. Et voilà qu’au bord de cette rivière, le corps de ce nouvel homme frôlé par les rayons rougeoyant du soleil couchant le séduisait totalement, le bouleversait. Les deux hommes se regardèrent, nus, bandés, excités, et Robert qui s’approchait lentement de Kurth. Il caressait maintenant son visage tout en essayant de faire décoller la résine qui perlait sur ses joues, à son cou. Bientôt ses doigts devinrent plus sensuels et glissèrent sur la peau frissonnante du jeune homme, flattant et caressant son corps ferme. Les deux hommes s’enlacèrent, s’embrassèrent, et du coup, le monde de Kurth et de Robert culbuta dans l’Amour avec un grand « A » et dans le Sexe avec un grand« S »...

Pour les deux hommes, ce fut la découverte et l’accomplissement d'une sensualité partagée, d’une sexualité voulue, sincère et dont la complicité n’aura de cesse. Kurth caressait ce corps mille fois mieux qu’il n’eut jamais osé frôler celui de sa femme ; il se sentait attiré et possédé par la beauté de son protégé. Les phallus se chicanèrent, se battirent, se débattirent dans un tourbillon de caresses, véritable tornade sur les épidermes. Depuis des années, Kurth n’avait pas touché d’autre pénis que le sien et ce garçon comblait toutes ses rêveries, même celles qu’il croyait impossibles. Il le prit, le souleva dans de chaudes étreintes, le caressa de ses mains tremblantes et, de sa langue humecta ce corps entier jusqu’à engouffrer sa queue dans des élans d’une passion enivrante. Il suça et pourlécha cet organe fier, le suça encore et encore, tortura son gland, massa ses testicules gonflées, et bientôt Robert jouit dans un incroyable cri dont l’écho s’éternisa dans toute la vallée de la Fouez...

Robert ne se sentait nullement violé par le comportement de Kurth, au contraire, il découvrait un autre corps d’homme, semblable au sien, bâti comme ceux sur lesquels il fantasmait depuis sa puberté, depuis qu’il a vu les corps demi-nus des peaux-rouges éblouissants dans le soleil du dernier printemps pourtant rempli de deuil. Il l’enlaça, s’y camoufla ; il caressa cette peau mâle puis s’empara du phallus de Kurth et lentement l’imita en le suçant dans une passion... Instinctivement, il inventait des caresses hallucinantes qu’il distribuait généreusement sur le corps soyeux, puis revenait à sa queue aussi rigide, tendue comme la corde d’un arc sur le point de lancer une flèche... Surexcité, Kurth jouit en peu de temps... S’entraînant mutuellement jusqu’au canoë, ils décidèrent de coucher à la belle étoile, entre deux peaux d’ours, au fond du canoë...

Cet été-là, ils allèrent plus souvent que nécessaire cueillir de la résine; c’était toujours l’occasion de faire l’amour en pleine liberté et dans une nature souverainement complice. Un jour, alors que Robert avait enfin réussi à sodomiser Kurth, un fait étrange se produisit. Alors qu’ils se soudaient l’un à l’autre, quelqu’un les épiait, les observait silencieusement. Plusieurs fois il avait observé le couple d’amoureux en exécution ; il les connaissait... C’était Ayonascon, un Huron qui leur avait souvent donné des conseils pour la fabrication de canoës géants. Et voilà qu’au giron de l’extase, Ayonascon s’était approché à pas de loup, comme une bête sauvage... Une belle bête sauvage, comme un animal mythique, maintenant nu et magnifique au-dessus d'eux, véritable totem sexuel... Kurth et Robert sont paralysés. Ayonascon se pencha alors vers le couple enlacé et, avec un instinct hésitant, il se mit à les caresser avec une ardeur étonnante et sensuelle. Ses allures guerrières se transformèrent aussitôt en un partage des plus suaves sensualités. Et les craintes de Robert et Kurth s’estompèrent pour se confondre aux nombreuses caresses sur le corps cuivré d’Ayonascon. Les trois corps empourprés d’une fiévreuse sauvagerie échangèrent leurs élans érotiques jusqu’à la nuit tombée... Le lendemain matin, Ayonascon avait disparu...

Plusieurs saisons passèrent ; l’automne, on cueillait l’écorce de bouleau et on emmagasinait les fragiles fibres de cèdre à l’humidité ; l’hiver, on fabriquait les canoës dans la boutique en retrait de la maison «familiale». Souvent, dans le secret de leur amour, Kurth et Robert se livraient à une sexualité débridée, partagée et désirée jusqu’à en perdre le souffle ou l’âme...

Un soir de mai 1646, alors que Robert et Kurth se débattaient sexuellement sur la paillasse de l’atelier, Isabelle surgit et surprit les amants embrochés ! Devant le spectacle des deux hommes nus, elle se mit à hurler. Imaginez!... Elle qui n’avait jamais vu le corps entier et nu de son mari, elle se retrouvait face à ces deux corps d’hommes enlacés... Quel choc!

Quel drame! Elle tourna rapidement les talons, laissa la porte béante, et courut chez le père V., ahurie et traumatisée...

Lorsque le père V. arriva sur les lieux, l’atelier flambait comme une torche. Le lendemain, on chercha en vain les corps dans les cendres chaudes...

Le père V. revit Kurth et Robert plusieurs années plus tard ; ils pagayaient vers le pays des Hurons, guidés par Ayonascon fier comme un grand Manitou des Lac... « Ils semblaient heureux », nota-t-il dans son carnet de voyages...


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