Underworld (01) : Différence entre versions

(publication)
 
(Une révision intermédiaire par le même utilisateur non affichée)
Ligne 12 : Ligne 12 :
 
Je ne savais pas quoi répondre. J'avais travaillé des heures pour cette femme, abandonnant mes amis pour la suivre dans tout ses déplacements. Après un an, ma petite amie m'avait plaqué car "vois-tu, c'est ce tyran letton en tailleurs que tu aimes". Ieva ne l'ignorait pas : je lui en avais parlé dans un vol entre Helsinki et Madrid, à la suite duquel elle m'avait fait envoyer un mug par courrier postal orné du slogan "Sois fort. Sois un homme". Après deux ans à son service, Ieva avait complètement détruit ma vie sociale. Je ne rentrais plus chez moi que pour dormir quelques heures : je mangeais au bureau, je me lavais dans les toilettes et je me remettais à écrire des rapports... Et qu'est-ce que j'en écrivais, des rapports : je pondais des centaines de pages chaque jour. Ma fonction était simple : préparer les dossiers personnels pour la Commissaire.  
 
Je ne savais pas quoi répondre. J'avais travaillé des heures pour cette femme, abandonnant mes amis pour la suivre dans tout ses déplacements. Après un an, ma petite amie m'avait plaqué car "vois-tu, c'est ce tyran letton en tailleurs que tu aimes". Ieva ne l'ignorait pas : je lui en avais parlé dans un vol entre Helsinki et Madrid, à la suite duquel elle m'avait fait envoyer un mug par courrier postal orné du slogan "Sois fort. Sois un homme". Après deux ans à son service, Ieva avait complètement détruit ma vie sociale. Je ne rentrais plus chez moi que pour dormir quelques heures : je mangeais au bureau, je me lavais dans les toilettes et je me remettais à écrire des rapports... Et qu'est-ce que j'en écrivais, des rapports : je pondais des centaines de pages chaque jour. Ma fonction était simple : préparer les dossiers personnels pour la Commissaire.  
  
C'est moi qui collectais de quoi faire chanter ses ennemis, de quoi s'assurer de l'exemplarité de ses amis, de quoi déstabiliser chaque personnalité avec laquelle elle devait négocier. C'est grâce à moi qu'elle avait pu obliger le virulent leader du groupe parlementaire de gauche radicale à soutenir sa proposition de traité commercial avec le Brésil. Quelques photographies dudit leader en compagnie de jeunes brésiliennes encore mineures avaient suffi à lui faire oublier ses principes. C'est aussi grâce à moi qu'elle avait fait du porte-parole d'une fédération industrielle son "animal de compagnie", comme elle aimait à le dire : en découvrant qu'il avait escroqué de plusieurs millions d'euros certains de ses actionnaires, j'avais donné à Ieva la badine et le collier virtuels qui lui permettait de contrôler parfaitement ce lobbyiste à son profit. À Bruxelles, on dit souvent que les lobbys contrôlent les commissaires, mais avec Ieva, c'était tout l'inverse.
+
C'est moi qui collectais de quoi faire chanter ses ennemis, de quoi s'assurer de l'exemplarité de ses amis, de quoi déstabiliser chaque personnalité avec laquelle elle devait négocier. C'est grâce à moi qu'elle avait pu obliger le virulent leader du groupe parlementaire de gauche radicale à soutenir sa proposition de traité commercial avec le Brésil. Quelques photographies dudit leader en compagnie de jeunes brésiliennes encore mineures avaient suffi à lui faire oublier ses principes. C'est aussi grâce à moi qu'elle avait fait du porte-parole d'une fédération industrielle son "animal de compagnie", comme elle aimait à le dire : en découvrant qu'il avait escroqué de plusieurs millions d'euros certains de ses actionnaires, j'avais donné à Ieva la badine et le collier virtuels qui lui permettaient de contrôler parfaitement ce lobbyiste à son profit. À Bruxelles, on dit souvent que les lobbys contrôlent les commissaires, mais avec Ieva, c'était tout l'inverse.
  
 
Je déglutis lentement : "mais...". Elle avait déjà fermé la porte dans son dos. Je restai bouche bée devant son bureau, à peine conscient du bruit de la pluie sur les vitres. Puis je m'effondrai sur le fauteuil en similicuir noir. J'étais viré.
 
Je déglutis lentement : "mais...". Elle avait déjà fermé la porte dans son dos. Je restai bouche bée devant son bureau, à peine conscient du bruit de la pluie sur les vitres. Puis je m'effondrai sur le fauteuil en similicuir noir. J'étais viré.
Ligne 18 : Ligne 18 :
  
 
===2.===
 
===2.===
Quelques heures plus tard, j'étais assis sur le matelas posé sur le sol de mon appartement. Dans un coin une pile de vêtements froissés, dans l'autre un ordinateur posé sur le sol. Dans le hall minuscule de l'entrée, mon carton contenant les quelques rares effets personnels qui traînaient sur mon bureau. Mon appartement était vide, aussi vide que ma vie. En m'ôtant mon job, Ieva m'avait arraché mon identité. 32 ans, une carrière exemplaire, à gravir un à un les échelons me menant à devenir l'un des plus proches conseillers de la plus influente des commissaires européens, pour finir comme un déchet, jeté dehors sans un mot d'explication. Je restais abasourdi, accroupi sur le bord du matelas, la tête entre les mains. Pathétique. Puis je me souvins qu'une bouteille de vodka était restée coincée dans la glace occupant tout l'espace du "freezer" du réfrigérateur perpétuellement vide. Me levant péniblement, je me rendis dans la cuisine, arrachai la prise de l'engin, puis me rendis dans la salle de bain pour faire couler un bain.  
+
 
 +
Quelques heures plus tard, j'étais assis sur le matelas posé sur le sol de mon appartement. Dans un coin une pile de vêtements froissés, dans l'autre un ordinateur posé sur le sol. Dans le hall minuscule de l'entrée, mon carton contenant les quelques rares effets personnels qui traînaient sur mon bureau. Mon appartement était vide, aussi vide que ma vie. En m'ôtant mon job, Ieva m'avait arraché mon identité. 32 ans, une carrière exemplaire, à gravir un à un les échelons me menant à devenir l'un des plus proches conseillers de la plus influente des commissaires européens, pour finir comme un déchet, jeté dehors sans un mot d'explication. Je restais abasourdi, accroupi sur le bord du matelas, la tête entre les mains. Pathétique. Puis je me souvins qu'une bouteille de vodka était restée coincée dans la glace, occupant tout l'espace du "freezer" du réfrigérateur perpétuellement vide. Me levant péniblement, je me rendis dans la cuisine, arrachai la prise de l'engin, puis me rendis dans la salle de bain pour faire couler un bain.  
  
 
Quelques minutes plus tard, le bip insupportable m'annonçant le dégivrage du réfrigérateur me tira de ma méditation au-dessus des remous de la baignoire. J'arrachai la vodka à l'emprise glacée du freezer, et me mis à en boire de grandes rasades. Je retirai péniblement ma chemise trempée de sueur, ma cravate noire froissée. Puis je laissai glisser sur mes chevilles pantalon et boxer, éparpillant mes vêtements sur le sol moite de la salle de bain, avant de glisser – ou plus exactement de tomber mollement – dans la baignoire.  
 
Quelques minutes plus tard, le bip insupportable m'annonçant le dégivrage du réfrigérateur me tira de ma méditation au-dessus des remous de la baignoire. J'arrachai la vodka à l'emprise glacée du freezer, et me mis à en boire de grandes rasades. Je retirai péniblement ma chemise trempée de sueur, ma cravate noire froissée. Puis je laissai glisser sur mes chevilles pantalon et boxer, éparpillant mes vêtements sur le sol moite de la salle de bain, avant de glisser – ou plus exactement de tomber mollement – dans la baignoire.  
  
Fixant le plafond, dos à la porte de la salle de bain, je buvais ma vodka en m’apitoyant sur ma vie. Progressivement, je lâchais prise, je sentais mes muscles du dos se détendre. La chaleur douce du bain et le feu de la vodka – un souvenir d'un voyage en Russie avec la Commissaire – me poussaient dans un demi-sommeil. Puis, soudain, un bruit incroyable dans le hall d'entrée : j'eus à peine le temps de tourner la tête vers la porte, manquant de peu le torticolis, pour voir surgir un homme cagoulé, muni d'une arme à feu. En deux pas il était sur moi, et alors que je tentais péniblement de me sortir de l'eau, il m'y renfonça avec force, m'y submergeant totalement. Le pic d'adrénaline commençait à faire son effet et je tentai une poussée, ma tête ressortant du liquide le temps d'une grande respiration. Le soulagement fut de courte durée car une cagoule m'aveugla immédiatement, se serrant autour de mon cou. Deux trous étaient ouverts au niveau des narines, je pris une nouvelle rasade d'air mais je compris immédiatement mon erreur : l'air que je venais d'inhaler était saturé d'un gaz à l'odeur âcre... Je sombrai rapidement.
+
Fixant le plafond, dos à la porte de la salle de bain, je buvais ma vodka en m’apitoyant sur ma vie. Progressivement, je lâchais prise, je sentais mes muscles du dos se détendre. La chaleur douce du bain et le feu de la vodka – un souvenir d'un voyage en Russie avec la Commissaire – me poussaient dans un demi-sommeil.  
 +
 
 +
Puis, soudain, un bruit incroyable dans le hall d'entrée : j'eus à peine le temps de tourner la tête vers la porte, manquant de peu le torticolis, pour voir surgir un homme cagoulé, muni d'une arme à feu. En deux pas, il était sur moi, et alors que je tentais péniblement de me sortir de l'eau, il m'y renfonça avec force, m'y submergeant totalement. Le pic d'adrénaline commençait à faire son effet et je tentai une poussée, ma tête ressortant du liquide le temps d'une grande respiration. Le soulagement fut de courte durée, car une cagoule m'aveugla immédiatement, se serrant autour de mon cou. Deux trous étaient ouverts au niveau des narines, je pris une nouvelle rasade d'air, mais je compris immédiatement mon erreur : l'air que je venais d'inhaler était saturé d'un gaz à l'odeur âcre... Je sombrai rapidement.
  
  
 
===3.===
 
===3.===
J'ignore combien de temps cela prit. Mais je sais que je fus transporté durant des heures. Peut-être même des jours. Parfois, je me sentais émerger du sommeil mais immédiatement quelqu'un me dispensait une nouvelle dose du gaz camphré. Lors d'une de ces phases de réveil, j'eus l'occasion de percevoir le bruit d'un moteur puissant, sans doute celui d'un petit avion, l'espace d'un instant. Mais c'est tout ce que je sus du trajet.
+
 
 +
J'ignore combien de temps cela prit. Mais je sais que je fus transporté durant des heures. Peut-être même des jours. Parfois, je me sentais émerger du sommeil, mais immédiatement quelqu'un me dispensait une nouvelle dose du gaz camphré. Lors d'une de ces phases de réveil, j'eus l'occasion de percevoir le bruit d'un moteur puissant, sans doute celui d'un petit avion, l'espace d'un instant. Mais c'est tout ce que je sus du trajet.
  
  
 
===4.===
 
===4.===
 +
 
Je me réveillai dans un halo de lumière blanche. Je n'étais plus cagoulé. J'étais complètement nu, sur un sol en béton gris parsemé de traces huileuses. Au-dessus de moi, des chaînes tintaient en s'entrechoquant. La pièce, énorme, était plongée dans l'obscurité, seul un spot puissant découpait le rond de clarté au milieu duquel je me trouvais. Progressivement, mes yeux s'habituant, je commençai à distinguer des poutrelles métalliques dans les coins de la pièce, et aussi une forme sombre devant moi. Je tentai de bouger les mains, pour me rendre compte qu'elles étaient bloquées dans mon dos. La pièce était froide, parcourue de courants d'air et j'étais nu... Je me mis à trembler sans savoir me contenir... La forme sombre face à moi se mit alors à se déployer pour se révéler progressivement une silhouette humaine. Une voix très grave se fit alors entendre, provenant de cette ombre massive.
 
Je me réveillai dans un halo de lumière blanche. Je n'étais plus cagoulé. J'étais complètement nu, sur un sol en béton gris parsemé de traces huileuses. Au-dessus de moi, des chaînes tintaient en s'entrechoquant. La pièce, énorme, était plongée dans l'obscurité, seul un spot puissant découpait le rond de clarté au milieu duquel je me trouvais. Progressivement, mes yeux s'habituant, je commençai à distinguer des poutrelles métalliques dans les coins de la pièce, et aussi une forme sombre devant moi. Je tentai de bouger les mains, pour me rendre compte qu'elles étaient bloquées dans mon dos. La pièce était froide, parcourue de courants d'air et j'étais nu... Je me mis à trembler sans savoir me contenir... La forme sombre face à moi se mit alors à se déployer pour se révéler progressivement une silhouette humaine. Une voix très grave se fit alors entendre, provenant de cette ombre massive.
  
"Jonathan, tu n'es pas ici parce que tu l'as voulu. Ici, il y a un seul choix. Soit tu te soumets, soit tu souffres. Tu vas rester ici le temps qu'il faudra, mais tu ne seras plus jamais le même. Jonathan va mourir. Quelque chose naîtra."
+
"Jonathan, tu n'es pas ici parce que tu l'as voulu. Ici, il y a un seul choix. Soit, tu te soumets, soit tu souffres. Tu vas rester ici le temps qu'il faudra, mais tu ne seras plus jamais le même. Jonathan va mourir. Quelque chose naîtra."
  
 
Ce discours, asséné d'un ton lent et assuré, me fit complètement perdre mes moyens. Je me mis à trembler frénétiquement, tentai de déglutir sans y parvenir, m'étouffai à moitié dans ma propre salive.
 
Ce discours, asséné d'un ton lent et assuré, me fit complètement perdre mes moyens. Je me mis à trembler frénétiquement, tentai de déglutir sans y parvenir, m'étouffai à moitié dans ma propre salive.
Ligne 44 : Ligne 49 :
 
Il se rapprocha encore, entrant presque dans le cercle de lumière. Je distinguais un visage massif orné d'une barbe épaisse, des biceps faramineux, des cuisses de cheval, le tout dans une sorte de vêtement brillant... Il ajouta, parlant plus lentement : "Je suis ton génie, je réaliserai trois vœux. Lorsque tu seras prêt, je viendrai te voir et tu me diras ces vœux que j'exaucerai pour toi."
 
Il se rapprocha encore, entrant presque dans le cercle de lumière. Je distinguais un visage massif orné d'une barbe épaisse, des biceps faramineux, des cuisses de cheval, le tout dans une sorte de vêtement brillant... Il ajouta, parlant plus lentement : "Je suis ton génie, je réaliserai trois vœux. Lorsque tu seras prêt, je viendrai te voir et tu me diras ces vœux que j'exaucerai pour toi."
  
Il conclut par là son monologue et se retourna, me laissant entrapercevoir la musculature de son dos et un fessier démesuré. C'est à ce moment que je sentis un douleur dans mon bras et, me retournant, j'aperçus un visage grimaçant, quelques fractions de seconde avant de tomber à nouveau inconscient.
+
Il conclut par là son monologue et se retourna, me laissant entrapercevoir la musculature de son dos et un fessier démesuré. C'est à ce moment que je sentis une douleur dans mon bras et, me retournant, j'aperçus un visage grimaçant, quelques fractions de seconde avant de tomber à nouveau inconscient.
  
  
{{Àsuivre}}
+
'''À suivre'''
  
[[Catégorie:Athlète]]
 
 
[[Catégorie:Musclé]]
 
[[Catégorie:Musclé]]
 +
[[Catégorie:Âgé_30-39_ans]]
 
[[Catégorie:Personnage_non_consentant]]
 
[[Catégorie:Personnage_non_consentant]]
[[Catégorie:Âgé_30-39_ans]]
+
[[Catégorie:Sans_relation_sexuelle]]
 
[[Catégorie:Bondage]]
 
[[Catégorie:Bondage]]
[[Catégorie:Sans_relation_sexuelle]]
 
 
[[Catégorie:Récits_gais]]
 
[[Catégorie:Récits_gais]]
 
[[Catégorie:Roman]]
 
[[Catégorie:Roman]]
 
[[Catégorie:Domination]]
 
[[Catégorie:Domination]]
 
[[Catégorie:Cuir]]
 
[[Catégorie:Cuir]]
 +
[[Catégorie:Athlète]]

Version actuelle datée du 11 août 2022 à 08:49


Underworld (01)
Texte paru le 2018-08-31 par John.do.live   Drapeau-be.svg
Publié par l'auteur sur l'archive wiki de Gai-Éros.



Cet auteur vous présente 25 texte(s) et/ou série(s) sur Gai-Éros.

Ce texte a été lu 4506 fois depuis sa publication (* ou depuis juin 2013 si le texte a été publié antérieurement)

(ne fonctionne qu'avec les auteurs qui sont des usagers validés sur l'archive)

© Tous droits réservés. John.do.live.


Template-Books.pngSérie : Underworld


1 — Le bon génie.


1.

Je regardais fixement les gens passer dans la rue, en bas de l'immeuble. Une armée de costumes-cravates, de parapluies sombres, sous la pluie et la grisaille qui font l'essentiel du climat bruxellois. Mon dos était encore endolori des heures passées à rédiger le rapport Budey-Casiers, recroquevillé sur mon clavier. Budey-Casiers : l'une des plus grosses affaires de corruption ayant éclaboussé la Commission européenne. Et vu ce que j'avais progressivement réalisé en enquêtant, il me paraissait désormais certain qu'à côté de ce scandale, les affaires de la Commission Santer allaient passer pour une petite incartade. La Commission Santer avait dû démissionner... Qu'allaient-ils faire de celle-ci ?

M'arrachant brusquement à la contemplation, Ieva ouvrit grand les portes de son bureau. "La dame de fer lettone", c'est comme cela qu'elle était surnommée à Bruxelles. Grande, mince, les cheveux toujours tirés en chignon impeccable, les yeux d'un noir intense, elle avait une présence absolument glaçante. Sa connaissance encyclopédique des langues était aussi légendaire que sa fermeté, et c'est dans son meilleur français qu'elle m'annonça : "Bonjour Jonathan, inutile de rentrer dans mon bureau. Tu peux faire tes affaires et partir. Tu ne m'es plus utile."

Je ne savais pas quoi répondre. J'avais travaillé des heures pour cette femme, abandonnant mes amis pour la suivre dans tout ses déplacements. Après un an, ma petite amie m'avait plaqué car "vois-tu, c'est ce tyran letton en tailleurs que tu aimes". Ieva ne l'ignorait pas : je lui en avais parlé dans un vol entre Helsinki et Madrid, à la suite duquel elle m'avait fait envoyer un mug par courrier postal orné du slogan "Sois fort. Sois un homme". Après deux ans à son service, Ieva avait complètement détruit ma vie sociale. Je ne rentrais plus chez moi que pour dormir quelques heures : je mangeais au bureau, je me lavais dans les toilettes et je me remettais à écrire des rapports... Et qu'est-ce que j'en écrivais, des rapports : je pondais des centaines de pages chaque jour. Ma fonction était simple : préparer les dossiers personnels pour la Commissaire.

C'est moi qui collectais de quoi faire chanter ses ennemis, de quoi s'assurer de l'exemplarité de ses amis, de quoi déstabiliser chaque personnalité avec laquelle elle devait négocier. C'est grâce à moi qu'elle avait pu obliger le virulent leader du groupe parlementaire de gauche radicale à soutenir sa proposition de traité commercial avec le Brésil. Quelques photographies dudit leader en compagnie de jeunes brésiliennes encore mineures avaient suffi à lui faire oublier ses principes. C'est aussi grâce à moi qu'elle avait fait du porte-parole d'une fédération industrielle son "animal de compagnie", comme elle aimait à le dire : en découvrant qu'il avait escroqué de plusieurs millions d'euros certains de ses actionnaires, j'avais donné à Ieva la badine et le collier virtuels qui lui permettaient de contrôler parfaitement ce lobbyiste à son profit. À Bruxelles, on dit souvent que les lobbys contrôlent les commissaires, mais avec Ieva, c'était tout l'inverse.

Je déglutis lentement : "mais...". Elle avait déjà fermé la porte dans son dos. Je restai bouche bée devant son bureau, à peine conscient du bruit de la pluie sur les vitres. Puis je m'effondrai sur le fauteuil en similicuir noir. J'étais viré.


2.

Quelques heures plus tard, j'étais assis sur le matelas posé sur le sol de mon appartement. Dans un coin une pile de vêtements froissés, dans l'autre un ordinateur posé sur le sol. Dans le hall minuscule de l'entrée, mon carton contenant les quelques rares effets personnels qui traînaient sur mon bureau. Mon appartement était vide, aussi vide que ma vie. En m'ôtant mon job, Ieva m'avait arraché mon identité. 32 ans, une carrière exemplaire, à gravir un à un les échelons me menant à devenir l'un des plus proches conseillers de la plus influente des commissaires européens, pour finir comme un déchet, jeté dehors sans un mot d'explication. Je restais abasourdi, accroupi sur le bord du matelas, la tête entre les mains. Pathétique. Puis je me souvins qu'une bouteille de vodka était restée coincée dans la glace, occupant tout l'espace du "freezer" du réfrigérateur perpétuellement vide. Me levant péniblement, je me rendis dans la cuisine, arrachai la prise de l'engin, puis me rendis dans la salle de bain pour faire couler un bain.

Quelques minutes plus tard, le bip insupportable m'annonçant le dégivrage du réfrigérateur me tira de ma méditation au-dessus des remous de la baignoire. J'arrachai la vodka à l'emprise glacée du freezer, et me mis à en boire de grandes rasades. Je retirai péniblement ma chemise trempée de sueur, ma cravate noire froissée. Puis je laissai glisser sur mes chevilles pantalon et boxer, éparpillant mes vêtements sur le sol moite de la salle de bain, avant de glisser – ou plus exactement de tomber mollement – dans la baignoire.

Fixant le plafond, dos à la porte de la salle de bain, je buvais ma vodka en m’apitoyant sur ma vie. Progressivement, je lâchais prise, je sentais mes muscles du dos se détendre. La chaleur douce du bain et le feu de la vodka – un souvenir d'un voyage en Russie avec la Commissaire – me poussaient dans un demi-sommeil.

Puis, soudain, un bruit incroyable dans le hall d'entrée : j'eus à peine le temps de tourner la tête vers la porte, manquant de peu le torticolis, pour voir surgir un homme cagoulé, muni d'une arme à feu. En deux pas, il était sur moi, et alors que je tentais péniblement de me sortir de l'eau, il m'y renfonça avec force, m'y submergeant totalement. Le pic d'adrénaline commençait à faire son effet et je tentai une poussée, ma tête ressortant du liquide le temps d'une grande respiration. Le soulagement fut de courte durée, car une cagoule m'aveugla immédiatement, se serrant autour de mon cou. Deux trous étaient ouverts au niveau des narines, je pris une nouvelle rasade d'air, mais je compris immédiatement mon erreur : l'air que je venais d'inhaler était saturé d'un gaz à l'odeur âcre... Je sombrai rapidement.


3.

J'ignore combien de temps cela prit. Mais je sais que je fus transporté durant des heures. Peut-être même des jours. Parfois, je me sentais émerger du sommeil, mais immédiatement quelqu'un me dispensait une nouvelle dose du gaz camphré. Lors d'une de ces phases de réveil, j'eus l'occasion de percevoir le bruit d'un moteur puissant, sans doute celui d'un petit avion, l'espace d'un instant. Mais c'est tout ce que je sus du trajet.


4.

Je me réveillai dans un halo de lumière blanche. Je n'étais plus cagoulé. J'étais complètement nu, sur un sol en béton gris parsemé de traces huileuses. Au-dessus de moi, des chaînes tintaient en s'entrechoquant. La pièce, énorme, était plongée dans l'obscurité, seul un spot puissant découpait le rond de clarté au milieu duquel je me trouvais. Progressivement, mes yeux s'habituant, je commençai à distinguer des poutrelles métalliques dans les coins de la pièce, et aussi une forme sombre devant moi. Je tentai de bouger les mains, pour me rendre compte qu'elles étaient bloquées dans mon dos. La pièce était froide, parcourue de courants d'air et j'étais nu... Je me mis à trembler sans savoir me contenir... La forme sombre face à moi se mit alors à se déployer pour se révéler progressivement une silhouette humaine. Une voix très grave se fit alors entendre, provenant de cette ombre massive.

"Jonathan, tu n'es pas ici parce que tu l'as voulu. Ici, il y a un seul choix. Soit, tu te soumets, soit tu souffres. Tu vas rester ici le temps qu'il faudra, mais tu ne seras plus jamais le même. Jonathan va mourir. Quelque chose naîtra."

Ce discours, asséné d'un ton lent et assuré, me fit complètement perdre mes moyens. Je me mis à trembler frénétiquement, tentai de déglutir sans y parvenir, m'étouffai à moitié dans ma propre salive.

"N'essaye pas de parler. Tu es sous le choc, tu es encore drogué par le gaz qu'on t'a fait respirer. Laisse juste mes paroles t'imprégner, car c'est de ta survie qu'il s'agit."

La silhouette sombre se rapprocha, devenant de plus en plus massive à chaque pas : l'homme qui parlait devait bien faire deux mètres, ses muscles gigantesques commençaient à se dessiner et laissaient entrevoir un physique de body-builder.

"Jonathan, on va te formater. Formater, c'est d'abord effacer un système de données, puis réécrire tout un nouveau système. C'est ce qu'on va faire de ton corps, de ton mental, de ta personnalité."

Il se rapprocha encore, entrant presque dans le cercle de lumière. Je distinguais un visage massif orné d'une barbe épaisse, des biceps faramineux, des cuisses de cheval, le tout dans une sorte de vêtement brillant... Il ajouta, parlant plus lentement : "Je suis ton génie, je réaliserai trois vœux. Lorsque tu seras prêt, je viendrai te voir et tu me diras ces vœux que j'exaucerai pour toi."

Il conclut par là son monologue et se retourna, me laissant entrapercevoir la musculature de son dos et un fessier démesuré. C'est à ce moment que je sentis une douleur dans mon bras et, me retournant, j'aperçus un visage grimaçant, quelques fractions de seconde avant de tomber à nouveau inconscient.


À suivre