Au feu, les pompiers!

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Numéro 11

Texte d'archive:


Archivé de: Lettres Gay – Numéro 11
Date de parution originale: Avril 1987

Date de publication/archivage: 2017-11-04

Auteur: Didier
Titre: Au feu, les pompiers!
Rubrique: Uniformes

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J'ai trente ans, et je suis homosexuel depuis toujours. Je peux dire en toute honnêteté que je n'ai jamais été attiré par les femmes. Par contre, les hommes m'ont toujours plu. À la puberté et même avant, lorsque j'étais petit garçon, mes fantasmes, mes goûts, mes désirs me portaient déjà vers les hommes extrêmement virils. Cette attirance n'a fait que se confirmer avec l'âge.

Or, il y a un peu plus de trois mois, j'ai emménagé dans un appartement avenue Parmentier, situé juste en face de la caserne des pompiers. Ce n’était pas exactement un hasard, car j'allais souvent me promener à cet endroit, attiré par le lieu. Lorsque j'ai vu un studio à vendre dans ce lieu privilégié, je n'ai pas hésité, je l'ai acheté. J'allais pouvoir assouvir le plus impérieux de mes fantasmes ; observer nuit et jour l'activité des « Chevaliers du feu ». Le pied !

Rien que le bruit d'une sirène me fait déjà bander. Une alarme ? Ils sortent leurs gros camions bardés d'outils chromés et s'y affairent dans leurs uniformes bleu marine. Ils se préparent à la lutte, à la peur, à la violence du combat avec les éléments déchaînés. Ce sont des héros ! Ils savent qu'ils risquent leur vie, que les flammes peuvent ronger leur visage, les asphyxier, les tuer. Ils ont rendez-vous avec l'angoisse. C'est mourir ou vaincre. Chaque seconde compte. Ils embarquent le matériel, bouclent leurs ceinturons avec des gestes précis. Des mécaniques humaines bien huilées, parfaitement au point, d'une virilité à vous couper le souffle. Moi, je les regarde partir en me branlant derrière ma fenêtre...

Il y a souvent des alertes nocturnes, qui me tirent de mon sommeil. Sirènes, lueurs de gyrophares. rumeurs de précipitation, cris. Je saute hors du lit, je soulève le rideau et j’observe. Ces nuits-là, pour moi, ce sont des nuits d'amour. Le corps en transes, couvert d'une chair de poule provoquée par l'excitation, je ne perds aucun de leurs mouvements. Parmi eux, dans la demi-obscurité de la rue, j'en repère un qui me branche particulièrement. Une face plus intrépide que les autres, un corps plus musclé que l'uniforme met en valeur, des gestes plus lourds. C'est selon ma fantaisie du moment. Celui-là sera mon favori de la nuit, celui auquel je rendrai fougueusement hommage dans ma solitude ; je vais passer des heures à l'imaginer.

Dormant dans la chambrée, tout d'abord, dans la bonne odeur de sueur des dortoirs mâles. Tout à coup, l'alarme sonne. Arraché à la tiédeur du sommeil, il se lève dans le froid. Corps nu, frissonnant, où jouent les muscles tandis qu’il enfile son uniforme. Il court, encore engourdi mais déjà prêt à affronter la mort rouge. Le courage lui remonte du fond des tripes. Il doit bander, à cet instant. Sa verge noueuse fait une bosse derrière la braguette de son pantalon sombre liséré d'un galon rouge. Ce rendez-vous avec le danger, quoi de plus sexuel ? La mort le sollicite, lui echauffe les sangs. Il va se battre avec elle comme on baise. La colonne de cuivre qui relie l'étage au rez-de-chaussée est empruntée par toute la chambrée. C'est plus rapide que l'escalier. Il la coince entre ses jambes, se laisse glisser, atterrit en bas. Il jaillit dans la rue, reçoit des ordres brefs, en donne. Ses gestes sont ceux d'un lutteur, d’un gladiateur qui s'apprête. Il saute dans le camion qui démarre en hurlant. Et moi, je me touche, je halète, cramponne à ma queue turgescente. Je suis fou de désir, et je me branle, je me branle... J’aimerais éjaculer à l'instant même où l'eau jaillira de la grande lance... Cela vous fait rire, n'est-ce pas ?

Parfois, je me plais à imaginer que mon appartement est en feu. Je suis nu sous ma couette, je dors. Lorsque je me réveille, il est trop tard : les flammes me cernent de partout. La seule issue, c'est la fenêtre, mais je ne peux y parvenir. Déjà les gaz m’étouffent, je suis à demi évanoui. C'est alors que je vois, à travers la vitre, l’extrémité de la grande échelle. Ils sont là, ils vont venir me chercher. Un homme apparaît, il porte un masque ; d'un coup de hache, il fracasse le carreau et pénètre dans l’appartement : je vois ses gros gants de cuir, sa veste, ses belles bottes cirées. Sans force, je ne peux que gémir ; il me prend dans ses bras et m'emporte, je suis bien. Tout mon corps fourmille de désir ; mon sexe bat comme une plaie, il est chaud, je le sens puiser, il est raide et se tend vers mon sauveur. Je voudrais que cet instant dure une éternité. Les flammes me lèchent comme des langues avides. Le pompier descend l’échelle en me tenant contre lui. La fumée, l’odeur du cuir chaud et de son corps en sueur me font jouir. Je suis au bord de l’orgasme. Il me dépose par terre.

On s'empresse autour de moi pour me ranimer. C'est alors qu'il retire son casque, et je vois son visage. Il a la mâchoire carrée, des yeux très bleus, une ombre de barbe mal rasée sur les joues. Il essuie son visage où coule la transpiration, il sue de peur et de courage. Qu’il est beau, que je l'aime ! J'éjacule à l'instant où il se penche vers moi.

Voilà comment se déroulent mes nuits depuis que j'habite avenue Parmentier. Je vis dans un rêve indiciblement érotique. Suis-je trop romantique ? On le dit. Mes amis me conseillent de draguer, d’attirer chez moi un pompier en uniforme sous un prétexte quelconque, de concrétiser mes pulsions. Mais je ne m'y décide pas. J'ai peur que, confronté à la réalité, mon beau fantasme ne s'estompe. Ce que je vis est si intense que la réalité ne peut être que décevante. Peut-être un jour, quand mes rêveries ne me satisferont plus, essaierai-je de les réaliser ? En attendant, je suis totalement heureux. Et chaque incendie dans Paris augmente mon bonheur. Merci, les pyromanes !

Didier, 30 ans.