Christophe, Rémy et Guillaume (1)


Christophe, Rémy et Guillaume (1)
Texte paru le 2017-12-27 par Hélain   Drapeau-fr.svg
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'''1. Le livre prêté'''


Je crois que je serais resté puceau bien plus longtemps si je n’avais pas rencontré Rémy et Guillaume en troisième. Je revois Rémy dans son éternel blouson en jean, avec sa chevelure blond foncé rebelle à toute coiffure, ses tâches de rousseur sur son petit nez un peu pâle, racontant la vie imaginaire de nos profs, bien planté dans ses Converses sur le bitume de la cour. Il était celui que l’on remarquait en premier dans leur duo. Guillaume avait les yeux clairs, la peau lisse et toujours un peu bronzée. Son look, comme on disait alors, décalquait celui de Rémy avec un je ne sais quoi de suivisme. Son visage à la mâchoire un peu lourde me faisait penser à une version adolescente de celui de l’acteur Klaus Kinsky.

Arrivé en sixième dans ce collège privé au public très favorisé, j’étais une gène pour les professeurs et la direction. Objet de brimade dès l’école primaire pour mon côté intello, mes gestes efféminés et ma préciosité de langage, j’avais terminé la première semaine de l’année scolaire de sixième dans une poubelle, jeté là par trois grands costauds pas du tout scolaires auxquels j’avais déplu. Chaque année on me changeait de classe, chaque année je reproduisais le même isolement moitié subi moitié provoqué, d’où ne surnageaient que quelques amitiés de filles ou de garçons qui n’appartenaient eux non plus à aucune bande.

Et puis vint l’année de troisième. Avions nous tous grandi ? La mue de ma voix avait-elle atténué chez moi ce côté schtroumpf à lunettes qui la rendait difficile à supporter auparavant ? Objectivement la laideur pubertaire de mon année de quatrième avait disparu, avec le duvet brun au niveau de la moustache que j’avais fini par raser et le pic d’acné juvénile. En tout cas j’abordais l’année de troisième, la dernière du collège, en me disant que l’orientation de mes ennemis habituels en section professionnelle et le choix d’un lycée différent me libéreraient quelques mois plus tard.

Ma nouvelle classe, où je ne connaissais personne, me fit bon accueil. David, mon voisin de table habituel dessinait des voitures à longueur de temps. Comme je lisais des revues automobiles pour avoir un sujet de conversation sans danger avec mon père lorsque c’était son dimanche de quinzaine, je fis vite figure d’expert auprès de lui. David avait une bande constituée de quatre ou cinq copains auprès de lui. Il leur dit du bien de moi, ma réputation commença à changer et enfin intégré à une partie de la classe, je me détendis un peu, ce qui dut me rendre un peu plus sympathique.

Rémy était isolé dans la classe, son grand ami Guillaume avait été séparé de lui à cause de leurs fréquents bavardages, poursuivis même quand ils n’étaient pas à côté en classe. Copain de David depuis l’école primaire, il ne fréquentait pas le groupe qui m’avait annexé pendant les récréations ; il retrouvait Guillaume. Il y avait souvent un ou deux autres garçons qui se joignaient à eux, personne ne les identifiait comme une paire d’amis trop proches dont on aurait pu se moquer.

Je me mis à me joindre à eux de temps à autre. Ils parlaient de groupes de musique dont j’ignorais tout, de jeux inconnus et d’actrices de films X en accueillant avec indulgence ma totale incompétence dans ces trois domaines. J’aurais pu m’ennuyer mais Rémy et Guillaume avaient une sorte de jeu récurrent dans lequel je me suis vite beaucoup amusé : ils imaginaient la vie de nos profs en dehors du collège. La vraisemblance y avait peu de part, nos rancunes adolescentes inspiraient beaucoup de péripéties et le moindre événement réel dont nous étions témoins inspirait les développements les plus délirants. Un air de fatigue inhabituel chez la prof de maths, un bâillement de trop de la prof d’espagnol et nous imaginions une torride liaison lesbienne entre elles deux, à grands renforts d’alcoolisme supposé et de suppositions gratuites sur le fait que leurs maris en faisaient autant de leur côté.

Lorsque j’avais un livre passionnant en cours, je préférais parfois utiliser mes récréations pour lire. Régis, un des garçons qui rejoignait parfois notre groupe en récréation, l’avait remarqué. Il me demanda un jour :

— Ça raconte quoi ton bouquin, Christophe ?

— C’est un roman historique, ça raconte la vie de paysans en Corrèze au début du XXè siècle.

— Ça a l’air chiant !

— Non en fait Régis c’est super bien.

— Y a du cul ?

— Pas vraiment.

— Tu lis parfois des trucs où y a du cul ?

J’ai dû rougir très fort. Il insista :

— Allez, t’es un garçon normal, ça doit te démanger aussi non ? Je veux juste des conseils de lecture mon p'tit Chris.

— Eh bien, j’ai emprunté en cachette à ma grand-mère un truc qui s’appelle L’amant de Lady Chatterley, il y a pas mal de scènes très osées dedans.

— Moi j’en ai un à la maison avec pas mal de scènes hyper cochonnes. C’est un roman historique aussi. Ça te dirait que je le prête ? Enfin… si tu me promets de ne pas me le rendre avec des pages collées hein ?

Je rougis encore beaucoup et c’est ainsi que la semaine suivante, Régis m’apporta Azteca de Gary Jennings. Effectivement, c’était un roman historique, avec beaucoup de scènes de sexe très crues. C’était un bon roman aussi. Mais j’avoue que tout en faisant très attention au livre prêté par Régis, j’ai lu d’une seule main pas mal de pages, et plusieurs fois. D’ailleurs, le livre s’ouvrait tout seul sur ces pages-là et savoir que je me branlais sur les mêmes pages que Régis m’excitait beaucoup, même s’il ne m’attirait pas du tout avec ses cheveux hyper frisés, ses rides sur le front, son acné et surtout son côté un peu intrusif dès qu’il s’agissait de parler de sexe.

J’ai parlé d’Azteca à Rémy et Guillaume lors d’une récréation où nous n’étions que tous les trois. Je leur ai décrit les scènes et les ai encouragés à se faire prêter le livre à leur tour par Régis. Mais la lecture en général leur paraissait une corvée et ils me firent bien comprendre que seules les scènes de sexe les intéressait. En plus ils avaient une sorte de réticence que je ne comprenais pas à demander quelque chose à Régis en rapport avec le sexe. Rémy me dit :

— Tu sais quand il s’agit de cul, il peut être vite lourd Régis. Je serais toi, j’éviterais d’accepter s’il te propose d’autres trucs comme ça.

Mais ça les intéressait quand même de récupérer les scènes de sexe. Guillaume proposa :

— Et si on les photocopiait au CDI ?

Ça avait tout d’une fausse bonne idée. Je n’eus même pas le temps de le leur dire, Rémy dit :

— C’est ça. Juste à côté de la bonne sœur qui trie les journaux et adore taper la discute avec tout le monde ? Si elle te propose de l’aide, t’aura l’air super malin. Tu lui expliqueras que tu photocopies la scène où la reine se met un zob en bois géant dans la chatte pour un exposé d’histoire ?

Rémy continua :

— J’ai une meilleure idée. Ma mère a une photocopieuse dans son bureau à la maison. Elle est en déplacement en ce moment et mon père ne rentre pas hyper tôt en ce moment, on pourrait aller chez moi un jour après les cours et faire des photocopies pour nous trois.

— Mais je dois rendre le livre à Régis demain, répondis-je.

— Eh bien on n’a qu’à faire ça se soir après les cours. On finit tous à 17 h 00 ?

— Oui, dis-je, mais tout de suite après les cours je vais faire mes devoirs chez ma grand-mère en attendant que ma mère sorte du boulot. Elle va s’inquiéter si elle ne me voit pas arriver.

— Tu n’as qu’à l’appeler. Tu connais son numéro ?

— Ouais mais…

— T’as une télécarte ?

— Bien sûr, en cas d’urgence mais…

— Ben c’est plié alors, allez tu as juste le temps avant la sonnerie.

Dans un état un peu second, j’appelais Mamie pour lui raconter une vague histoire d’exposé à faire avec des copains et de photocopies qu’on faisait chez la mère de l’un d’entre eux. Comme j’avais découvert que Rémy n’habitait qu’à dix minutes à pied de chez elle, tout devenait possible.

La suite se passa sans histoire à part un moment de gêne en racontant comme d’habitude ma journée à ma mère dans la voiture (j’avais toujours l’impression qu’elle savait absolument tout et devinait encore mieux ce que j’essayais de lui cacher). Je rendis le livre à Régis et supportait vaillamment ses commentaires salaces sans les encourager, insistant sur l’intérêt historique du livre.



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