En abîme (01)


En abîme (01)
Texte paru le 2019-01-04 par Yosh Leclerc   Drapeau-fr.svg
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Template-Books.pngSérie : En abîme


CHAPITRE I

Re dell’abisso, affrettati, précipita per l’etra, senza libar la folgore il tetto mio pénétrae*
*Roi de l’abîme, hâte-toi, fonds à travers l’éther, et sans darder ta foudre, pénètre sous mon toit. (Verdi, Un ballo in maschera, Air de Ulrica, Acte I scène 2)


Section 1

La voiture de gendarmerie s’arrêtait devant la maison dans un crissement de pneus et deux gendarmes en descendaient rapidement. L’un s’avançait vers la maison alors que l’autre commençait à interroger Yosh avec fébrilité.

— Vous êtes Josh Leclair

— Oui. Enfin, Yosh…

— C’est vous qui avez téléphoné pour signaler un décès.

— Oui.

— Il est où le corps ?

— Dans le garage de la maison.

L’ambulance des pompiers arrivait à ce moment-là. Un pompier s’avançait.

— Vite, on peut peut-être encore…

Le policier continuait son interrogatoire :

— Et vous êtes entré comment dans cette maison, tous les volets sont fermés.

— On verra plus tard, vite.

Insista le pompier. Yosh répondit :

— J’ai les clefs, c’est une maison qui est en vente. Je suis employé de l’agence immobilière et je fais visiter la maison.

Le gendarme, prenant sans doute conscience de l’urgence, ordonna :

— Ouvrez la porte du garage.

— Je n’ai pas le bip qui permet d’ouvrir cette porte, il faut passer par la maison.

— Ouvrez, vite, vite.

Yosh ouvrit la porte principale et les pompiers s’engouffrèrent dans le couloir, ratant la porte qui menait au garage. Yosh savait qu’il n’y avait aucune urgence et avança, suivi de près par le gendarme qui l’avait interrogé, pour montrer la bonne entrée.

— C’est ici.

Il ouvrit la porte. Le corps était toujours là, au milieu du garage, et tout le monde se figea. Le pompier ne put retenir un juron.

— Putain !

Il n’y avait pas de doute possible, l’homme qui était là était bien mort. Mais rares étaient ceux qui, sans doute, avaient vu un mort comme celui-là.

Le corps était pendu par les poignets et les chevilles rassemblés tous ensemble. Les quatre membres étaient solidement tenus groupés par une sangle qui passait par les anneaux des menottes et des entraves en cuir, tandis qu’une corde assez épaisse reliait la sangle à un crochet fixé au plafond. La tête du cadavre penchait en arrière avec la bouche ouverte et un bandeau sur les yeux. Le corps était nu.

Mais si déjà les choses étaient assez curieuses ainsi, il y avait bien pire. Au cou, le cadavre portait un collier de cuir duquel pendait une chaîne au bout de laquelle se trouvait un seau manifestement plein qui posait à peine sur le sol. On voyait par ailleurs un disque de plomb comme on en trouve dans les salles de musculation se balancer sous le cul de la victime, pendu à ses testicules par une corde reliée à un parachute et, pour couronner le tout, un manche de balai était planté dans son anus.

Pour Yosh, la scène était assez banale. Pour les autres personnes présentes, elle était objet de stupéfaction.

Le gendarme était lui aussi totalement ahuri. Ses yeux allaient du corps vers Yosh, repartaient vers le corps et enfin vers le pompier. Tout le monde restait là, silencieux. Le pompier s’était avancé et tournait autour du corps, sans un mot, les yeux exorbités. Il n’y avait manifestement rien de plus à faire.

Il fallut quelques instants avant que le gendarme ne reprenne sa séance de questions :

— Vous étiez seul quand vous avez trouvé le corps ?

— Oui et non.

— Comment ça ?

— Je faisais visiter la maison à des acheteurs potentiels, mais lorsque j’ai ouvert ici, j’ai mis fin à la visite et je les ai fait partir. Ils n’ont rien vu.

— Donc, ils ne peuvent pas témoigner de l’heure de la découverte.

— Si, vous pourrez leur demander, mon patron a leurs coordonnées.

— Vous auriez dû les obliger à rester.

— Il y avait des enfants avec eux, j’ai pensé que ce n’était pas forcément une bonne idée. Je voulais surtout qu’ils ne voient pas ça.

— Oui, mais il fallait leur demander de rester.

— Peut-être, mais…

— C’est la première fois que vous entrez dans cette maison.

— Moi, oui. Elle est sur le marché depuis seulement quelques mois déjà, mais en exclusivité dans une autre agence. Nous l’avons rentrée il y a une semaine et c’était la première visite que nous avions.

— Et vous n’aviez pas fait de visite avant avec les vendeurs pour l’estimer.

— Ça, c’est le domaine de mon patron, je n’en sais rien. Il m’a simplement indiqué qu’il fallait que je la fasse visiter aujourd’hui à 15 heures. C’est tout.

— Bon, tout cela est vraiment curieux. Il est où ton patron.

Le passage au tutoiement n’indiquait rien de bon et Yosh s’en inquiéta. Selon ses principes de vie, il se dit à lui même : « Reste calme ; respire » tout en répondant sur un ton ne laissant pas deviner son trouble.

— Je l’ai prévenu, il devrait arriver.

Le second gendarme, resté dehors depuis son arrivée, entra. Lui aussi se figea devant le spectacle qu’il découvrait. Enfin, après quelques secondes, il s’avança vers son collègue et lui dit quelque chose à l’oreille.

— Bien. Appelle les renforts, préviens Bézier, qu’ils envoient la scientifique, sécurise le périmètre et fais prévenir le procureur.

Le gendarme repartit à la course. Son collègue s’adressant aux pompiers et prenant Yosh par le bras hurla :

— Sortons tous ! Il ne faut pas polluer la scène du crime.

Tout le monde quitta le garage et sortit de la maison. A l’extérieur, les choses s’organisaient tant bien que mal. Des policiers municipaux arrivés sur ses entrefaites commençaient à empêcher les badauds d’approcher. Un homme essayait pourtant d’avancer. Il finit par convaincre un policier qui vint prévenir le gendarme :

— Un individu dit qu’il est le patron de ce jeune homme.

— Laissez-le avancer.

Le policier, retournant pour aider ses collègues, fit signe de laisser passer la personne en question. Yosh retrouvait un peu de sérénité. Arrivé près du groupe, il tendit sa main au gendarme en disant :

— Bonjour, je suis Jean Bigot, agent immobilier à Sérignan.

— Monsieur est votre employé ?

— Oui, il travaille à l’agence depuis presque deux ans.

— C’est la première fois qu’il fait visiter cette maison ?

— Oui, nous ne l’avons à l’agence que depuis quelques jours.

— Et vous ?

— Quoi, moi ?

— Vous l’avez visité ?

— Oui, la semaine dernière, avant de la mettre à notre catalogue.

— Et il n’y avait rien ? Enfin, pas de cadavre dans le garage ?

— Non, évidemment.

— Quel jour de la semaine dernière ?

— Lundi.

— Et nous sommes mercredi… Cela fait donc presque 10 jours. Personne n’a visité cette maison entre lundi dernier et aujourd’hui ?

— De notre agence, non !

— Vous n’êtes pas les seuls à faire visiter ?

— Non, l’agence qui jusque là avait la maison en exclusivité peut également la faire visiter, et c’est le plus efficace qui empochera la commission.

— Et l’autre agence a fait des visites ?

— Il faut leur demander. Nous sommes concurrents donc on ne se donne pas les informations avant de signer.

— Et quelle est cette agence ?

— C’est l’agence Guy Moquet de Béziers. Ils ont une succursale à Sérignan.

Monsieur Jean (comme l’appelait Yosh) sortit une carte de visite à son nom et, au dos, écrivit l’adresse de l’agence Guy Moquet. Il la tendit au policier en disant.

— J’ai noté l’adresse de l’agence, la succursale est rarement ouverte.

— Merci. Attendez un peu ici et ensuite nous vous emmènerons, vous et votre employé, à la gendarmerie pour prendre vos dépositions.

Monsieur Jean s’approcha de Yosh. Amicalement, il lui donna un petit coup de poing sur le torse et dit.

— Ça va aller.

— On voit bien que vous n’avez pas vu le corps, Monsieur.

— Ah ? Qu’a-t-il de particulier ?

— Il a été torturé.

Monsieur Jean regarda Yosh comme si le ciel lui était tombé sur la tête et se mit à pâlir à vue d’œil.

Et pourtant, Yosh ne pouvait pas dire vraiment ce qu’il avait vu. Monsieur Jean savait que Yosh était homosexuel et vivait avec Frédéric, un ami de Monsieur Jean. Mais il ignorait que Frédéric et Yosh avaient une relation sado/maso.

Des pratiques comme celles qui avaient été utilisées sur le corps dans le garage, Yosh les connaissait. Il avait déjà été attaché dans cette position avec un poids aux couilles et une batte de baseball dans le cul. Simplement, son Maître ne lui avait jamais attaché un collier au cou en le reliant à un seau plein posé sur le sol. La position était trop dangereuse. Certes, l’idée était peut-être d’empêcher le soumis de pouvoir redresser sa tête. Mais cela devait aussi rendre la respiration difficile et, peut-être même, étrangler le soumis. Bref, celui qui avait fait cela avait pris des risques.

Monsieur Jean, toujours aussi pâle, cherchait fébrilement dans son téléphone en disant au gendarme :

— Voulez-vous que j’appelle le propriétaire actuel ?

— Non, nous allons régler cela dès que le procureur sera présent. Trouvez ses coordonnées, cela pourra être utile.

Un pompier s’avança.

— On ne sert plus à rien ?

— Non, merci.

Les pompiers rassemblaient le matériel qu’ils avaient commencé à déployer à leur arrivée et regagnèrent leur véhicule. Doucement, à travers la foule encore un peu plus dense, ils se frayèrent un chemin et partirent. Il y eut à nouveau du bruit dans le public près de la maison. Yosh regarda et vit que Son Maître était arrivé. Il lui faisait un petit signe et parlait à un policier municipal qui restait de toute évidence sourd à ses demandes. Frédéric fit comprendre à Yosh qu’il ne pouvait pas approcher. Yosh fit un signe de la tête et le gendarme, manifestement friand de questions, dit :

— Qui est-ce ?

— Mon compagnon. Je l’ai averti que je ne pouvais pas rentrer à l’heure prévue.

Le silence s’installa pourtant dans le groupe. Le temps passait et comme rien ne semblait bouger, les curieux commençaient à refluer. Puis, au loin, on entendit de nouveaux hurlements de sirènes. Quelques instants plus tard, plusieurs voitures de gendarmerie et de police arrivèrent, mais aussi des véhicules « civils » avec simplement le « bleu » sur le toit. Le gendarme interrogateur informa, en aparté, ses collègues de la situation et, celui qui semblait être le plus gradé des nouveaux arrivants, dit bien fort.

— Oui, il est prévenu. Je prends les choses en main.

Un policier intervint sans que l’on puisse comprendre ce qu’il disait à l’oreille du gradé qui répondit :

— On verra ce que le procureur décide, pour l’instant c’est de ma compétence.

Le policier repartit vers ses collègues et l’attente se poursuivit pendant que les gendarmes arrivés en renfort remplaçaient les policiers municipaux pour interdire l’accès des importuns à la partie de la rue où se situait la maison. Cela commençait à paraître long. Enfin, une voiture se présenta, une femme en sortit et s’avança vers le groupe, chaque policier et gendarme se figeant dans un salut à son passage.

— Isabelle Lesquen, substitut du procureur. Où en est-on ?

— Adjudant Rivens, Madame le substitut. Et bien voici…

Et il résuma la situation.

— Bien, allons voir le corps.

La magistrate et le gendarme rentrèrent dans la maison et, après un moment qui parut long à tout le monde, ressortirent… un peu plus pâles qu’ils n’étaient rentrés.

— Qui a découvert le corps ?

— C’est Monsieur.

— Monsieur ?

Yosh déclina son identité et redit encore une fois la façon dont les choses s’étaient passées. La substitut écoutait avec attention. Elle posa quelques questions et, se tournant vers l’adjudant, dit :

— Il faut prendre les dépositions de ce Monsieur, convoquer Monsieur et Madame Danel pour leur demander leur témoignage. Pour l’instant, l’affaire reste dans les mains de la gendarmerie... Ah! voilà la « scientifique », laissons-leur le champ libre.

— Josh Leclair, vous êtes placé en garde à vue.

— Adjudant, Monsieur Leclair n’est suspecté de rien, pour l’instant c’est un simple témoin. Il va vous suivre à la gendarmerie et vous allez enregistrer son témoignage. Et ne me le gardez pas plus de quatre heures, s’il vous plait. Monsieur Leclair, voulez-vous bien suivre l’Adjudant Rivens ?

— Oui, bien sûr, Madame.

— Et voilà, Adjudant, c’est tellement plus simple et plus convivial. Monsieur Leclair, je compte sur vous pour rester à la disposition de la gendarmerie et du procureur. Allez, en route, je reste avec la scientifique.

Yosh agitait dans sa main un trousseau de clefs.

— Vous vouliez dire quelque chose, Monsieur Leclair

— Oui Madame. Comment je vais récupérer mon vélo ?

— Je m’en occupe, Yosh.

Jean Bigot prit le trousseau dans la main de Yosh et se dirigea vers le vélo qui était attaché à la grille entourant le jardin de la maison tandis que l’adjudant Rivens et Yosh se dirigèrent vers l’une des voitures de la gendarmerie. Yosh fut invité à s’installer à l’arrière, un gendarme monta par l’autre portière à côté de lui. Un autre gendarme prit le volant et l’adjudant monta à la place du mort, tout en bougonnant.

— Elle me prend pour un benêt ? Moi je t’aurais mis ça en garde à vue, c’est quand même plus simple.

La voiture démarra. Au moment où elle passa devant Frédéric, celui-ci fit un petit signe à Yosh pour lui faire comprendre qu’il suivait, et la voiture prit de la vitesse.